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Faut-il vraiment avoir peur de l'intelligence artificielle ?

logo de La TribuneLa Tribune 2017-02-17 Sylvain Rolland

C'est une annonce hautement symbolique. Un grand pas vers un futur qui intrigue autant qu'il inquiète. En décembre dernier, le géant de la distribution Amazon, qui a déjà révolutionné le commerce en ligne, a dynamité le commerce physique en ouvrant à Seattle, aux États-Unis, la première grande surface alimentaire sans caisse. Le principe d'Amazon Go ? « No lines, no check out, no registers ». En français : pas de file d'attente, pas de paiement, pas de caisse. Les clients - pour le moment uniquement des employés de la firme, dont le siège social se situe à proximité - attrapent ce qu'ils veulent dans les rayons, remplissent leurs sacs et partent. Seule condition : il faut posséder un compte Amazon et avoir téléchargé l'application gratuite Amazon Go.

Une fois le smartphone scanné à l'entrée du magasin pour s'identifier, le client ne s'occupe plus de rien. Grâce à un cocktail impressionnant de technologies (intelligence artificielle, capteurs, analyse auto-apprenante des images des caméras vidéo en temps réel, algorithmes d'anticipation...), Amazon détecte automatiquement les produits lorsque vous les prenez sur l'étagère et le ajoute à votre panier virtuel. Une heure après la sortie du magasin, vous recevez votre ticket de caisse par courriel et le tour est joué. C'est l'expérience client ultime, libérée de toute contrainte.

Cette évolution - une révolution, plutôt - est considérée comme inévitable par une industrie qui tend vers ce but depuis l'introduction des caisses automatiques. Mais avec ce supermarché high-tech, Amazon saura vraiment tout de vous, jusqu'à la marque de votre dentifrice préféré. Et surtout, le géant américain explosera sa rentabilité, car avec la disparition des files d'attente vient celle des caissiers. Et pourquoi pas des employés de rayon, quand l'approvisionnement se fera uniquement par des robots. Quelque 3,5 millions de caissiers sont employés par la grande distribution aux États-Unis, 200 000 en France. Des emplois supprimés à jamais lorsque ce supermarché du futur sera la norme, ce qui est l'objectif non dissimulé d'Amazon.

Une « nuée numérique » envahissante

Toutes les semaines, de nombreuses innovations ne cessent de souligner à quel point la technologie évolue à une vitesse qui nous dépasse. Au Japon, la société d'assurances Fukoku Mutual Life a décidé en janvier de licencier 34 cadres pour les remplacer par une intelligence artificielle. Les progrès des technosciences sont tels que les généticiens peuvent désormais « copier/coller » des séquences d'ADN grâce à des « ciseaux », le CRISPR-Cas9, qui permettent « d'augmenter » l'homme. Après avoir battu le numéro 1 mondial du jeu de go en 2016, une autre intelligence artificielle vient de laminer quatre des meilleurs joueurs mondiaux de poker, grâce à ses capacités... de bluff. Et ainsi de suite. Si bien que de nombreux penseurs alertent : l'IA, la robotique, les méga-données, les objets connectés (plus de 20 milliards en circulation dans le monde en 2020, selon le cabinet d'études technologiques Gartner), la réalité virtuelle et les technosciences sont-ils en train de faire courir l'humanité à sa perte ?

Cette peur faisait déjà les beaux jours de la série télévisée La Quatrième Dimension, dans les années 1950. Mais elle est plus que jamais d'actualité, surtout dans un contexte de chômage de masse et d'incertitude géopolitique. À l'heure où ces technologies quittent le domaine de la science-fiction pour s'installer dans la vie quotidienne, plusieurs écoles de pensée s'affrontent. Certains les abordent comme une menace pour l'humanité, à l'image du philosophe allemand d'origine sud-coréenne Byung-Chul Han, qui, dans, son ouvrage Dans la nuée (Actes Sud, 2015), fustige la « nuée numérique » qui isole les individus et les rend dépendants des algorithmes. Plus radical encore, le philosophe Éric Sadin affirme que les grandes plateformes numériques américaines (Google, Amazon, Facebook, Apple, Uber...), qui ont déjà profondément transformé nos modes de vie, ont façonné une nouvelle idéologie, le « technolibéralisme », dont le but ultime est « la marchandisation intégrale de la vie » à l'aide des objets connectés et capteurs disséminés partout. Selon lui, il faut refuser ces nouvelles technologies asservissantes. Cette crainte se diffuse aussi dans la sphère sociale, avec le début d'une révolte mondiale contre la précarisation générée par les nouvelles plateformes telles Uber...

Le courant « transhumaniste » prédit l'homme immortel

Le contre-pied de cette défiance est porté par les adeptes du mouvement de la Singularité (The Singularity Movement), auquel participent de nombreux chercheurs, penseurs, roboticiens et ingénieurs issus d'entreprises comme Google, Facebook ou encore Cisco. Ces technophiles promeuvent l'utopie d'une fusion à venir entre l'homme et la machine. Ils estiment qu'à partir d'un certain point, attendu entre 2035 et 2045, la machine dopée à l'intelligence artificielle deviendra incontrôlable. Ces « super-intelligences » pourraient même déposséder l'homme de la maîtrise politique de son destin, puisque les décisions seraient prises en fonction d'un niveau d'intelligence inaccessible à l'esprit humain. Ce courant est soutenu par nombre de mécènes transhumanistes, un mouvement culturel et intellectuel qui prône l'usage des sciences et des techniques pour supprimer les maladies et améliorer l'homme jusqu'à le faire accéder à l'immortalité.

Populaire dans la Silicon Valley, le transhumanisme est notamment promu par Peter Thiel, le cofondateur de PayPal et conseiller technologique de Donald Trump, ou encore par le philosophe britannique Max More. En France, le médecin Laurent Alexandre, actionnaire minoritaire de La Tribune et président de la société belge DNAVision, spécialisée dans le séquençage de l'ADN, a écrit plusieurs essais sur le sujet, invitant la société et le monde politique à s'y préparer.

© Fournis par La Tribune

"Aucune machine ne sait à la fois jouer au poker et débarrasser la table"

D'autres sont persuadés que l'homme pourra toujours garder le contrôle. Dans leur dernier ouvrage Le Temps des algorithmes (Éditions Le Pommier, 2017), les chercheurs à l'Inria Serge Abiteboul et Gilles Dowek estiment qu'en tant que « créations de l'esprit humain », les machines « sont ce que nous avons voulu qu'elles soient et seront-ce que voulons qu'elles soient ». Ainsi, « aucune machine ne sait à la fois jouer au poker et débarrasser la table », aime rappeler le philosophe Jean-Gabriel Ganascia, auteur de l'ouvrage Le Mythe de la singularité (Seuil, 2017). Autrement dit : la toute-puissance inévitable de la technologie serait un leurre.

Pour de nombreux économistes, philosophes et chercheurs, nous vivons plutôt l'avènement d'un nouvel ordre économique et social auquel il faut simplement s'adapter. Les partisans de la « destruction créatrice », chère au philosophe Joseph Schumpeter, estiment que les nouvelles technologies vont certes bouleverser l'économie et détruire de nombreux emplois, mais aussi créer pléthore de nouveaux métiers. Des métiers que nous peinons aujourd'hui à concevoir, un peu comme il était impossible d'imaginer le métier de community manager, de développeur Web ou d'imprimeur 3D aux débuts de l'informatique grand public, dans les années 1990.

En vingt ans, la numérisation de l'économie a créé plus d'un million d'emplois en France, souligne le cabinet EY. Les optimistes croient donc dur comme fer qu'il en sera de même avec les technologies qui sont aujourd'hui perçues comme menaçantes, à l'image de l'intelligence artificielle ou de la robotique.

« Nous n'imaginons pas le nombre de nouveaux biens, services et innovations dans tous les domaines qui seront permis grâce aux nouvelles technologies », affirme dans un article scientifique David Autor, professeur d'économie au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston. Le prospectiviste américain Thomas Fray approuve : selon lui, 60 % des métiers des dix prochaines années restent à inventer.

La « déprolétarisation du travail » ?

Se pose alors la question de la nature de ces emplois. Seront-ils accessibles aux personnes les moins qualifiées, qui exercent aujourd'hui les métiers menacés d'automatisation ?

Quid des avocats, des assureurs, des banquiers, des agents immobiliers et des notaires? Si les intelligences artificielles conseillent mieux que l'homme et si des technologies comme la blockchain permettent de sécuriser de manière inviolable et transparente tous les contrats et transactions, alors ces métiers deviendront caducs. Mais pour l'économiste Patrick Artus, la peur des destructions d'emploi cache le vrai enjeu, celui de l'accès aux nouveaux métiers. D'après lui, la robotisation du monde engendrera toujours plus de services nécessitant des savoir-faire humains, c'est-à-dire le relationnel, l'empathie, et une nouvelle valorisation des compétences.

C'est pourquoi le philosophe Bernard Stiegler, dans une interview à Libération, parle de « déprolétarisation du travail » sous l'effet des nouvelles technologies. Selon lui, il faut donc « reconstruire l'économie en donnant de la valeur au savoir », ce qui suppose de sortir de la logique libérale dominante.

Pour ne pas être dépassé par ce nouveau monde, il faut donc s'y adapter. Réformer le marché du travail, sa fiscalité, repenser la formation autour de l'acquisition de compétences et non plus autour des métiers. Autant de défis, colossaux, volontiers effrayants, que peine toujours à penser le personnel politique, même si de nouveaux concepts - le revenu universel pour compenser la destruction des métiers, la taxe sur les robots de Benoît Hamon, pour le financer - font leur apparition dans le débat public.

La nécessité d'un cadre éthique

Au-delà des enjeux économiques, reste aussi à effectuer des choix civilisationnels sur la place des machines dans la société. Créer des garde-fous, encadrer l'usage des nouvelles technologies comme l'intelligence artificielle ou les technosciences - qui échappent encore à toute régulation - par l'éthique et la loi. « Créer un cadre éthique solide et une régulation nationale, européenne voire mondiale est indispensable pour garder la maîtrise des nouvelles technologies », pointait Axelle Lemaire, la secrétaire d'État au Numérique et à l'Innovation, lors de la présentation de la stratégie de la France sur l'intelligence artificielle, en janvier dernier.

Si de nombreuses initiatives de réflexion voient le jour - publiques, privées, y compris de la part des géants de la Silicon Valley -, l'heure de la maturité paraît encore loin. Mais il reste encore du temps. Selon la théorie de la Singularité, le moment où l'intelligence artificielle dépassera celle de l'humain et bouleversera la société n'arrivera pas avant une vingtaine d'années. Raison de plus pour s'y préparer activement pour éviter un futur qui ressemblerait à celui de la série Black mirror. Comme le disait l'écrivain et théoricien italien Antonio Gramsci au début du xxe siècle, « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et c'est dans ce clair-obscur que naissent les monstres ».

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