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Est-ce que l’empathie est devenue une maladie mentale?

logo de Châtelaine Châtelaine il y a 4 jours Manal Drissi

© getty

Je crois que si j’ai de grands yeux, c’est à force de les ouvrir au possible pour ne pas pleurer. On me dit depuis que je suis haute comme ça que je suis «trop» sensible. Je ne sais pas exactement où se situe le «juste assez», mais il m’est clair depuis longtemps que je ne risque pas de m’enfarger dans le seuil qui les sépare.

Je pleure beaucoup, c’est vrai, mais je ris tout autant et on ne m’a jamais dit que je riais trop. Alors je ris à gorge déployée mais je pleure à la dérobée, entre deux risées.

J’ai parlé dans ce blogue de ma relation avec la dépression, qui s’arrime à mon port et prend des vacances dans ma tête depuis l’adolescence. J’ai cru longtemps que mon empathie aiguë était un symptôme de la maladie. Il m’a fallu m’apprivoiser sous toutes mes coutures, dans tous mes états, pour distinguer qui je suis de mon mal de vivre sporadique.

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Être aujourd’hui en équilibre mental, personnel, professionnel et alouette ne m’empêche pas de m’effondrer en larmes, poitrine en cage et tête en feu, et de ressentir une réelle et profonde détresse en lisant sur la Syrie ou la famine au Soudan ou les enfants détenus au Texas ou les pensionnats autochtones ou…

Chaque fois, de telles histoires m’habitent longtemps. Je ne survivrais pas deux jours dans un métier où l’on est sans cesse déployés au front de la détresse. Je suis claustrophobe et l’impuissance face à l’injustice est un bien petit placard. Call me a liberal snowflake : ma Céline intérieure a souvent envie de prendre le dessus, de crier « Take a kayak! » au monde entier.

Chat échaudé craignant l’eau froide, les émotions négatives provoquent chez les personnes vivant avec la dépression récurrente un stress exacerbé. Et ce stress peut déclencher ou détériorer un épisode de fragilité. Mais, faut-il le rappeler, l’empathie n’est pas une maladie mentale. Il est complètement absurde que les artisans de l’horreur mettent en scène leur folie pendant qu’on pleure à la dérobée entre deux risées.

Pour paraphraser un commentaire anonyme beaucoup relayé ces jours-ci : si je te parle d’enfants arrachés à leurs parents et détenus dans des cages sans possibilité de réconfort, et que tu me demandes s’ils sont des « illégaux », nous n’avons pas un différend d’opinion, nous avons un différend moral.

Je ne prends même plus la peine de répondre à ces humains morts de l’intérieur que la procédure légale, pour demander l’asile dans un pays, est de se présenter à un point de contrôle à la frontière. Que ces gens ne font que suivre la procédure.

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Là n’est plus la question, quand on relativise le fait de mettre des enfants en détention. Mon empathie n’a pas besoin d’un statut légal pour traverser les frontières. Alors je ferme les yeux pour ne pas passer mon temps sur la route de la misère.

Je ferme les yeux, la tête penchée par la lourdeur de la honte. Et je pleure en secret parce que si j’ouvre les valves de mon empathie, on me dira que je suis trop sensible, on me croira incapable d’être rationnelle, on sous-estimera ma compréhension des enjeux géopolitiques et mon réalisme face à la complexité des rapports interpersonnels et internationaux. C’est que je suis loin d’être conne, mais tous les bémols du monde n’adouciront pas le cri strident de l’horreur.

On dit de la dépression qu’elle est le mal du siècle. Oui, il faut parler de santé mentale, de suicide, oui il y a un travail à faire pour que nous nous soignions le coco individuellement… mais la facilité avec laquelle on se dédouane de l’état du monde et de nos sociétés en balayant tous les maux sous le grand tapis de la maladie mentale est franchement grotesque.

On vit à un rythme effréné, on a de moins en moins de liens familiaux et sociaux significatifs, l’anxiété est à la hausse chez les enfants, la solitude tue les aînés, et globalement, l’écart entre riches et pauvres se creuse, la planète lève le ton face à notre pillage éhonté et les premiers à en payer le prix sont de plus en plus nombreux à se buter à des frontières closes.

D’une main, on jette la moitié de notre nourriture, on achète des bébelles made in misery pour des pinottes, on se paye des voyages là où le taux de change nous procure le luxe au milieu de la pauvreté… et de l’autre on ferme les frontières et on se couvre les yeux. On refuse que notre mode de vie ait un prix que l’argent ne suffira pas à acquitter. Une dette morale à taux d’intérêt élevé.

La dépression qui mine nos sociétés est bien réelle, ses tenants et aboutissants sont complexes et je ne m’en fais absolument pas l’experte. Mais si c’est un désordre mental d’être affligé par ce bordel auquel on participe, ne serait-ce que par notre apathie collective, qu’on m’interne.

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***

Manal est chroniqueuse, conférencière, procrastinatrice et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livre chaque mois des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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