Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

L'année 2018 en 50 photos

logo de Paris Match Paris Match 31.12.2018 Sélection photos

De la fête à la colère, retour sur une année de promesses et d'espoirs déçus.

La France était repartie de l’avant. Pour la première fois depuis des années, l’industrie avait créé, en 2017, plus d’emplois qu’elle n’en détruisait. La presse internationale était sous le charme. Une nouvelle étoile brillait dans le ciel européen. A Bruxelles, Emmanuel Macron aimantait les regards. Mille projets encombraient ses sacoches. Le sens politique sans le glamour, c’est la physique sans les maths, ça ne marche pas. Lui avait les deux. Alors que la Russie réarme, que la Chine étend sa zone d’influence, que la xénophobie envahit l’Europe, le jeune président incarnait un idéal démocratique et libéral. Pour le 11 novembre, il s’apprêtait même à convoquer une armée de chefs d’Etat prestigieux à Paris, sous l’Arc de Triomphe. Paris était redevenu un des centres du monde.

Même le noir allait bien à la Ville lumière. La mort de Johnny avait uni les jeunes et les vieux, les riches et les pauvres, les hommes et les femmes. Pour ses obsèques à la Madeleine, les Champs-Elysées et la Concorde s’étaient retrouvés submergés par une foule comme on n’en avait plus vu depuis la libération de Paris en 1944. Son courage face à la mort, sa rage de chanter jusqu’aux derniers moments, le soin surhumain qu’il avait mis à enregistrer un ultime album… On avait tous quelque chose de Johnny. Enfin un homme, un vrai, qui n’avait pas oublié de vivre et qui ne disait jamais de mal de personne. Quelques intellos pouvaient bien arquer des sourcils condescendants en évoquant la merveilleuse époque où l’ORTF diffusait « Les Perses » d’Eschyle à 20 h 30, tout le monde tremblait en vérité à l’idée qu’un jour quelqu’un quelque part nous impose à nouveau ce monument de grandiloquence en carton-pâte noir et blanc. Johnny était notre héros à tous, même à ceux qui n’avaient jamais acheté un de ses albums. Bientôt, on s’est aperçu que le ver était dans le fruit. Une guerre de clans opposait Laeticia à David et Laura mais qu’importe, la musique était belle.

La France était prête pour la fête. Et elle s’annonçait grandiose. Personne n’osait y croire mais le Mondial de foot excitait nos rêves. Avec Griezmann, Giroud et Mbappé, on alignait les plus beaux tueurs de la planète en première ligne. A l’arrière, Raphaël Varane bloquait la route de nos buts. Sans oublier que la chance ne laissait jamais tomber Master of Ceremony Didier Deschamps. Par superstition, on la jouait modeste mais on y croyait. Tout souriait à la France. 2018 serait l’année de la deuxième étoile.

En effet. On a gagné. Australie, Pérou, Danemark, Argentine, Belgique, Uruguay et Croatie : personne n’a pu nous arrêter. Un chemin de croix sans fin. Quelles angoisses ! Mais quelle chevauchée ! Emmanuel Macron cabriolant dans les tribunes du stade olympique de Moscou, c’était nous. Et cette divine pluie au moment de s’emparer de la coupe ! Un vrai bain lustral. On marchait sur l’eau avec N’Golo Kanté, le fantassin infatigable, et Benjamin Pavard, « monsieur Romantique ». La France perchée au sommet du monde, la fête est repartie au quart de tour. A nouveau, une marée humaine a envahi les Champs-Elysées. On se serait cru un siècle plus tôt, en 1918, quand la planète entière avait regardé nos maréchaux avec les yeux de Chimène. Sauf qu’on était en paix, Blancs et Noirs, beurs et juifs, garçons et filles, comme en 1998, tous emportés par l’enthousiasme, l’admiration, la fête. Avec juste un petit incident, rien du tout, une anicroche inévitable dans ces manifestations incontrôlables : quand le car des joueurs est enfin arrivé à l’Etoile où le peuple l’attendait depuis des heures, il a presque immédiatement filé vers la Concorde et l’Elysée où les huiles patientaient au champagne. Les premiers de cordée n’aiment pas attendre. Ils n’ont pas que ça à faire. Un dur à cuire avait ordonné qu’on se presse. Personne n’avait discuté. Cet inconnu dictait sa loi à la police. Son nom : Alexandre Benalla. Cette fois, le ver était dans le bus.

Deux jours plus tard, dans « Le Monde », Ariane Chemin a révélé que, quelques semaines plus tôt, le jeune homme, chargé de mission à la présidence, avait tabassé des manifestants sur la place de la Contrescarpe. Enfer et damnation ! Sorti de nulle part, il n’avait pas appris que, parvenu au sommet, on doit le respect à ceux qui vous suivent. Il ignorait que Louis XIV soulevait son chapeau lorsqu’il croisait une servante. En quinze jours, le grand journal de la France d’en haut va consacrer six manchettes et cent articles à son « affaire ». Les chaînes d’information continue ne lâchent pas leur proie. Les réseaux sociaux prennent feu. L’Elysée n’a jamais commandité les actes de Benalla, n’en a même rien su, mais la Cour et la Ville parlent d’une affaire d’Etat. Hauts fonctionnaires et ministres se contredisent, le Sénat s’arrache à son ankylose, l’Assemblée s’indigne. Ce n’est qu’un grain de sable mais, glissé dans la chaussure du président, rien ne l’en fait sortir. Au contraire, dès qu’il esquisse un mouvement, on dirait soudain qu’Emmanuel Macron boîte. François Hollande avait souffert d’avoir gardé à l’Elysée des services de sécurité restés nostalgiques de Nicolas Sarkozy. Au lieu d’assumer l’aide qu’il apporte à un jeune homme de banlieue qui a prouvé sans diplômes prestigieux son efficacité et sa loyauté pendant la campagne, le président se défend d’être son amant. La politique n’en est pas tombée là, ce n’est qu’une maladresse, rien de fatal, comme un peu de dentifrice qui s’échappe du tube – mais impossible de l’y remettre. Le courant ne passe plus. La magie qui entourait l’Elysée vacille comme les feuilles mortes que la sève n’irrigue plus. Tout à coup, ce qui séduisait se met à agacer.

On ne trouve plus drôle que l’Elysée ait reçu pour la fête de la musique Kiddy Smile, un allumé en collant résille qui se proclame « Noir et pédé ». On s’énerve d’un selfie pris à Saint-Martin avec un jeune voyou torse nu qui se colle à l’épaule du président et fait un doigt d’honneur avec son copain tout juste sorti de prison. Comme si le lycéen modèle d’Amiens, l’éternel premier de la classe, voulait absolument se faire aimer par les cancres qui mettent la pagaille. Personne ne reconnaît l’homme qui parlait d’une présidence jupitérienne, annexait la grandeur du Louvre, écrasait la main de Trump avant de lui faire saluer l’armée française, incendiait les pupilles de Poutine sous les dorures de Versailles et luttait pour rendre son élan à la construction européenne. Tout avait pourtant si bien commencé – sur le « Titanic » aussi, murmurent certains.

Après celle du travail, la réforme de la SNCF est actée mais le président aggrave son cas par une légèreté de ton qui ne passe plus. Comme s’il avait retenu toutes les erreurs du quinquennat Hollande pour reproduire celles des années Sarkozy. Il se laisse filmer alors qu’il emploie un langage trop commun pour déplorer le « pognon de dingue » qu’on met dans les aides sociales. Lourde erreur : la vérité, comme le cognac, ne sort que tard, entre amis intimes. A un horticulteur au chômage, il assure ensuite qu’il va lui trouver sur-le-champ un emploi de serveur en traversant la rue. La France est choquée. Elle ne va pas tarder à ruer dans les brancards. Pour une poignée d’euros !

A la rentrée, en effet, mauvaise surprise, Nicolas Hulot démissionne. « Un vrai coup de feu à la messe », aurait dit Stendhal. Personne ne s’y attendait. Même pas le ministre d’Etat à l’Ecologie qui semblait bien malléable. Au moment de rédiger un rapport sur le nucléaire, il avait sollicité deux hauts fonctionnaires proches d’EDF. Autant demander un exposé sur le Christ au Pape. Mais là, sursaut : il ne veut plus par sa présence laisser croire que l’écologie importe réellement au gouvernement. Réaction du pouvoir : pour donner des gages de bonne volonté aux Verts et inciter la population à se détourner des sources d’énergie fossiles, il augmente le prix des carburants. Rien d’inhabituel en France où les technocrates passent leur vie à inventer des taxes, à fixer des normes, à imaginer des prélèvements, à concevoir des niches, à modifier les règlements et, pour finir, à rendre inaccessibles aux plus pauvres des biens de base. A Bercy règne le sapeur Camember qui bouche les trous en en creusant de nouveaux. Face au mécontentement qui apparaît, on propose donc aux gens qui ne peuvent plus payer leur plein de les aider à acquérir des voitures neuves. Du pur Marie-Antoinette dans le texte : « Mon Dieu ! Les pauvres, s’ils ne peuvent plus se payer de l’essence, qu’ils achètent des voitures électriques. » Ça passe mal. Pour tout arranger, Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement, raille les gens « qui fument des clopes et roulent au diesel » ! En gros, toute la France. C’est habile comme du Hillary Clinton traitant (avec le succès qu’on connaît) les électeurs de Trump de « personnes lamentables ». Là non plus, ça ne passe pas. Et si l’impopularité, comme l’herbe, pousse sans qu’on s’en aperçoive, les sondages parlent : la cote du président dégringole. Du jour au lendemain, la transition écologique s’est transformée en patate chaude. Brûlante, même. Un peu partout en France, des feux s’allument. Où donc ? Sur les fameux ronds-points dont on a littéralement couvert l’Hexagone depuis trente ans. Il y en a 60 000 ! On va vite le redécouvrir.

Un terme et un personnage nouveau apparaissent : le gilet jaune. Le premier s’appelle Ghislain Coutard. Il a 36 ans, conduit un camion, vit près de Narbonne, n’a jamais fait de politique et, le 24 octobre, il enfile son gilet jaune et tourne une vidéo à 18 heures pour exprimer son ras-le-bol. A 21 heures, déjà 200 000 vues sur sa page Facebook. C’est lancé : la révolte aura un uniforme. Et bientôt une armée. Très vite ils sont des dizaines de milliers. Ils brûlent des pneus, bloquent les passages, occupent les péages, installent des « barrages filtrants ». Tout ça pour des histoires de plein d’essence ! Paris et ses bobos qui circulent à vélo découvrent avec stupeur que le prix du carburant est aussi sensible aujourd’hui que celui du blé sous l’Ancien Régime. Plus angoissant : la révolte s’étend. Et crache mille colères. Le prix de l’essence mais aussi le montant des retraites, la rapacité des banques à l’égard de ceux qui ont des découverts, les cadeaux faits aux riches, les services publics fermés dans les villages… Bientôt, ils exigent même la démission du gouvernement ou d’Emmanuel Macron. Tout fait farine dans le moulin de leur amertume. Surtout, le mépris dont on les accable : ils n’ont rien, ils sont tout et on ne les voit pas. Le Tiers-Etat est ressuscité. Ces gens ne vivent ni dans les grandes villes ni dans les banlieues. C’est le peuple des « territoires » – terme nouveau qui dit bien ce qu’il veut dire : des Français de seconde zone. Ceux de Johnny Hallyday justement, ou de Jean-Pierre Pernaut. Ceux qui n’ont ni l’envie d’aller au Louvre ni les moyens d’entrer à Disneyland Paris. Les mêmes qui n’en peuvent plus d’entendre l’élite s’inquiéter de la fin du monde quand chez eux la fin du mois démarre le 15e jour. Ils n’ont jamais vu un billet de 100 euros et on leur répond en milliards. Ils sont stupéfaits de se découvrir si nombreux et si proches. N’en reviennent pas de voir pour la première fois à la télévision des gens qui pensent et parlent comme eux. Les ronds-points deviennent leur église là où la communauté se retrouve, échange et revendique. Quoi exactement ? Mystère.

Une chose est sûre : ce sont nos compatriotes. Leurs cahiers de doléances sont révélateurs : les Américains veulent peu d’Etat et peu d’impôts ; les Scandinaves beaucoup d’Etat et beaucoup d’impôts ; eux réclament beaucoup d’Etat et peu d’impôts. Mais qui va porter ces réclamations ? Personne. Dès qu’un gilet jaune prend trop vite la parole, il est disqualifié. Là encore, on reste en pleine comédie française : tout le monde est suspect. Les ronds-points craignent comme la peste la « récupération ». Leurs adversaires en rajoutent. Comme d’habitude, on voit partout la main de l’ultra-droite. Ces protestataires seraient les mêmes frustrés qui ont élu Trump ou Salvini. La France insoumise les caresse quand même dans le sens du poil. Et, le week-end, lorsqu’ils montent trois semaines de suite à Paris où des casseurs en profitent pour semer le chaos, elle parle de « violence légitime ».

Le gouvernement commence par se braquer. Droit dans ses bottes, il compte tenir les déficits et mener à bien la fameuse transition écologique. Mais la chienlit s’installe et Emmanuel Macron entend ce que la plèbe crie aux patriciens. Il parle, présente des excuses pour ses maladresses et offre des cadeaux substantiels pour ramener le calme. Pour certains, il s’agit de miettes. Jamais pourtant les syndicats, soigneusement tenus à l’écart par les gilets jaunes, n’ont obtenu de telles concessions. Pour d’autres, il propose de sortir de la crise grâce aux outils qui y ont mené : dépenses publiques supplémentaires, déficit accru… Autant verser de l’eau dans un puits. Le froid, la lassitude, le choc d’un attentat à Strasbourg offrent toutefois un répit. On ressort la vieille phrase du secrétaire général du parti communiste Maurice Thorez : il faut savoir terminer une grève. La France arrive à Noël en retenant son souffle. Personne ne sait si l’ouragan est passé, ou pas. Que le pilote soit Emmanuel Macron ou les gilets jaunes, qu’on soutienne l’un ou les autres, on est à bord. Et on s’inquiète. Pourtant le french flair est toujours là. Il n’attend qu’un coach pour le réveiller. La preuve : regardez les filles du hand. Après « les Barjots » et « les Experts », voici « les Imbattables ». Elles sont sur le toit du monde. La France souffle. L’année 2018 aura été celle des illusions perdues. Bienvenue à 2019.

Téléchargez l'application Microsoft News pour Android ou iPhone, et soyez ainsi toujours au courant de l'actualité.

Publicité
Publicité

Plus d'infos : Parismatch

image beaconimage beaconimage beacon