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«Je veux rencontrer ceux qui détiennent maman»

logo de Le Matin Le Matin 12.09.2018 Vincent Donzé
«Je veux rencontrer ceux qui détiennent maman» © (Le Matin) «Je veux rencontrer ceux qui détiennent maman»

Restaurateur à Porrentruy (JU), le fils de l’otage française de 73 ans enlevée par des djihadistes il y a vingt mois prépare un voyage au Mali.

Attablé dans sa brasserie à Porrentruy (JU), Sébastien Chadaud-Pétronin (49 ans) se fait un sang d’encre pour sa maman Sophie Pétronin, fondatrice en 2004 de l’ONG vaudoise Association d’aide à Gao (AAG), retenue en otage par des djihadistes quelque part dans le désert du Sahara.

Au Restaurant de l’Inter, dont il a pris la gérance le 6 janvier dernier en provenance d’Ardèche, cet entrepreneur père de trois enfants n’a qu’une envie: «Je veux rencontrer ceux qui détiennent maman».

Sa maman est une humanitaire chrétienne de 73 ans, partie au Mali en 1996 pour venir en aide aux orphelins. Sa carrière professionnelle, elle l’a débutée comme laborantine à Genève, puis en Valais. En 2012, elle a échappé à un enlèvement, mais le 24 décembre 2016, trois djihadistes armés sont parvenus à la kidnapper à Gao alors qu’elle sortait de son dispensaire pour se diriger vers sa voiture.

La vidéo du déclic

C’est une vidéo reçue le 16 juin dernier qui a convaincu Sébastien Chadaud-Pétronin de retourner au Mali. Sur la séquence de sept minutes filmées par ses geôliers (voir ci-dessus), Sébastien Chadaud-Pétronin voit sa maman écouter sur un portable un extrait d'une interview qu’il a donnée à la radio RFI, où il lui demande de tenir le coup.

Assise sous une tente jaune, l’otage est voilée. Sophie Pétronin lance un appel au gouvernement français, réfractaire à toute négociation, Mais elle s'adresse surtout à son fils pendant cinq minutes. La maman lui souffle qu'une rencontre est possible, que les ravisseurs ne lui feront aucun mal...

Sophie Pétronin assure également que ses conditions de détention sont bonnes. Mais son fils décèle «une plongée dans un coma sentimental» provoquée par un isolement de 626 jours. L’émotion de sa maman a perturbé Sébastien Chadaud-Pétronin: «Ma mère, c’est un roc! Ses larmes reflètent un profond désarroi et une grande détresse», dit-il en baissant les yeux.

Sébastien Chadaud-Pétronin en a discuté en famille, mais aussi et de manière plus musclée avec Jean-Yves Le Drian, ministre français des affaires étrangères: sa décision est prise: il ira au Mali, accompagné d’un médiateur. Quand? Le mystère est entretenu, sécurité oblige. Première condition pour la réussite de la mission? «Un bon timing», juge-t-il.

«Je dispose des bonnes connexions pour remonter le désert en toute sécurité», assure Sébastien Chadaud-Pétronin. Des relais, il en a tissés dans l’une ou l’autre capitale africaine. Il s’agit selon ses mots «d’amis qui leur parlent», en évoquant ceux qui détiennent sa maman. Ce qui compte aux yeux du fils: «Établir un contact physique».

La dimension émotionnelle est là, bien entendu, plus grande que tout: «Je n’ai pas la garantie de voir maman, mais je peux rencontrer quelqu’un qui décide de son sort», précise le fils de Sophie Pétronin.

Il s’agit, comme il dit, «d’enlever des briques dans le mur qui nous sépare» ou «d’ajouter des marches à l’escalier qui mène à sa libération», c’est pareil. Mais si l’occasion se présente de la prendre dans ses bras «pour lui donner chaleur et soutien», ce moment serait une oasis émotionnel dans un univers très pragmatique.

Pour la dernière otage française dans le monde, le Quai d'Orsay ne s’oppose pas à la volonté de son fils d’aller dans le désert, à ses risques et périls: en juillet 2017, la principale alliance djihadiste, du Sahel, liée à Al-Qaïda, a diffusé une vidéo montrant six étrangers enlevés au Mali et au Burkina Faso entre 2011 et 2017, dont Sophie Pétronin.

Sébastien Chadaud-Pétronin s'est rendu au ministère des Affaires étrangères pour préparer son voyage dans les meilleures conditions. C’est que le temps presse: à 73 ans, Sophie Pétronin souffre de paludisme et peut-être d'un cancer du sein. Mais la mission que s’est choisie son fils n’a rien d’un voyage humanitaire: «Il ne s’agit pas seulement de lui apporter des médicaments».

Ne pas «diaboliser»

L’entrepreneur va-t-il se jeter dans la gueule du loup? «S’ils se privent d’un médiateur, ils se tirent une balle dans le pied!», analyse Sébastien Chadaud-Pétronin. Le problème n’est pas tant de localiser sa mère, mais bien plus d’obtenir une légitimité, l’Etat français n’étant pas enclin à envoyer un émissaire. Une stratégie condamnée par Sébastien Pétronin: «La solution est forcément diplomatique: ne pas négocier revient à sacrifier un otage», assène-t-il.

Sébastien Chadaud-Pétronin fait attention au choix des termes: «Il ne faut pas diaboliser ceux qui détiennent ma mère. Et les insulter ne fait rien avancer: il faut s’adresser à eux avec respect», estime-t-il, en disant des Touaregs qu’«ils vivent des «difficultés géopolitiques» depuis 30 ans.

Le restaurateur de Porrentruy se sent comme un pion dans un jeu d’échecs. Quelle rôle pour sa mère sur l’échiquier? «Le roi, une pièce qui n’est pas offensive. Si elle meurt, la partie s’arrête», dit-il. Au poignet, il porte le ruban bleu du comité Libérons Sophie.

Son premier déplacement à Bamako, via Istanbul, Sébastien Chadaud-Pétronin l’a effectué au lendemain du rapt. Bloqué quatre jours dans la capitale malienne, dans une dépendance de l’ambassade de France, il a pu rallier Gao en avion sous protection militaire pour récupérer son ordinateur et des effets personnels. Et récolter des témoignages.

La mise en scène de la vidéo filmée soigneusement le 7 juin a «modifié l’échiquier», selon Sébastien Chadaud-Pétronin. L’otage subit-elle des contraintes pour s’exprimer ainsi? «Son regard m'a suffit: j’ai ressenti ce qu’elle me demandait», a-t-il indiqué à la radio française RTL. Le syndrome de Stockholm qui rapproche une victime de son bourreau? Il n’y croit pas une seconde.

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