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TÉMOIGNAGES. « Un ouvrier en abattoir, c’est un soldat d’usine »

logo de Ouest-France Ouest-France 30/06/2020 Loïc TISSOT.
Nadine Hourmant : « Je n’ai jamais employé le mot abattoir. Je dis que je vais à l’usine. » © Les damnés Nadine Hourmant : « Je n’ai jamais employé le mot abattoir. Je dis que je vais à l’usine. »

Un documentaire, diffusé mardi 30 juin sur France 2, capte la parole d’ouvriers en abattoir. Un témoignage sensible sur le quotidien d’hommes et de femmes. Pas de jugements. Mais des mots justes et percutants.

La Bretagne en a fait un fleuron. 40 % des emplois industriels y sont liés dans la région. C’est l’agroalimentaire. Les abattoirs sont le cœur économique de territoires. Mais de Quimperlé (Finistère) à Saint-Jacut-du-Mené (Côtes-d’Armor), qu’en connaissons-nous ? C’est la culture du silence qui règne. Ce sont les images chocs que l’on retient.

« C’est l’omerta. Parce que l’on ne veut pas entendre qu’il y a des hommes et des femmes qui travaillent dans le secteur. » Nadine Hourmant est une ancienne du groupe Doux. Elle travaille toujours à Chateaulin (Finistère). Dans la volaille. « Je n’ai jamais employé le mot abattoir, je dis que je vais à l’usine. Je suis agent de production. On produit pour nourrir d’autres personnes. »

Joseph Ponthus, auteur installé à Lorient, fait partie d’un témoin. Dans son livre multiprimé « À la ligne », il décrit son expérience d’ouvrier intérimaire dans l’agroalimentaire. © Les damnés Joseph Ponthus, auteur installé à Lorient, fait partie d’un témoin. Dans son livre multiprimé « À la ligne », il décrit son expérience d’ouvrier intérimaire dans l’agroalimentaire.

À cœur ouvert, Nadine Hourmant se livre dans le documentaire d’Anne-Sophie Reinhardt, Les Damnés. Un film bouleversant à découvrir ce mardi sur France 2.

Devant la caméra, huit témoins venus de toute la France évoquent leur quotidien. Leur histoire avec les abattoirs. Il y a l’odeur, les cris des cochons, la cadence à tenir, la pénibilité de la répétition des gestes, l’échine qui se courbe… « Il faut déjà se préparer mentalement, on se blinde, comme si on passait un gilet pare-balles. Les membres souffrent, les tendinites arrivent dans les premières semaines. On s’accroche même quand le corps ne veut plus suivre. Automatiquement, les gens ne s’arrêtent pas. »

Olivier Le Bras, aujourd’hui conseiller régional, ancien délégué syndical chez Gad, à Lampaul-Guimiliau (Finistère). © Les damnés Olivier Le Bras, aujourd’hui conseiller régional, ancien délégué syndical chez Gad, à Lampaul-Guimiliau (Finistère).

« Nous sommes les boucs émissaires »

Nadine, face caméra, a les larmes qui montent. Comme les autres, elle était venue pour un contrat d’une semaine. Et puis, quand bien même on ne choisit pas ce métier, on reste, « une fois entrée là… » Voilà trente ans qu’elle y travaille, à la chaîne.

Si elle a accepté de parler, à visage découvert, c’est pour que les regards changent, que la société s’interroge davantage et soit un brin reconnaissante : « Il faut bien que les gens mangent. Nous sommes les boucs émissaires de cette situation. Nous n’en sommes pas responsables. » Est-ce que tuer l’animal fait des employés des tortionnaires ?

Elle le reconnaît, « il y a des dérapages, comme dans tous les métiers. Mais il y a des services vétérinaires. Le bien-être animal est pris en compte. Nous, on souffre d’être culpabilisés sur la question. »

Olivier Le Bras, lui aussi, décrit « cette envie très forte de partir et ce mécanisme encore plus fort qui pousse à rester » . Il file la métaphore guerrière, liée à la mort, omniprésente en abattoir. Une bataille qui se joue chaque jour et demande « d’inventer quelque chose pour tenir ».Ne surtout pas dévoiler les émotions…

Six ans après avoir quitté l’agroalimentaire, il a encore les cris « qui résonnent dans ma tête » . Il a connu la difficulté de se projeter ailleurs et travaille, aujourd’hui, comme agent de sûreté aéroportuaire.

Le 11 octobre 2013, alors délégué syndical, il est aux côtés de ses 983 camarades lorsque l’abattoir de Lampaul-Guimiliau (Finistère) ferme, « un pan économique qui s’écroule » . Son engagement, il le vit aujourd’hui en politique, impliqué dans sa commune et en tant que conseiller régional. Pour tous les ouvriers venus pour un travail et un salaire, il veut se battre : « Je ne veux pas qu’ils soient jugés sur ce qu’ils ne sont pas. »

Anne-Sophie Reinhardt, la réalisatrice, a pris le parti de ne rien tourner en abattoir. Ses témoins évoluent dans la nature, en pleine forêt. Tels des « Bêtes humaines », comme l’a titré Sorj Chalandon dans Le Canard enchaîné.

Les damnés, des ouvriers en abattoir, mardi 30 juin, à 22 h 50, documentaire diffusé dans l’émission Infrarouge , sur France 2.

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