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Allemagne : «Le lignite est le plus grand pourvoyeur d'emplois ici»

logo de Liberation Liberation 02/01/2019 Johanna Luyssen

Les tours de la mine de lignite de LEAG, à Peitz, le 27 octobre 2016. © PATRICK PLEUL Les tours de la mine de lignite de LEAG, à Peitz, le 27 octobre 2016.

Alors qu'une commission planche depuis des mois pour sortir l'Allemagne du charbon, le pays demeure largement dépendant du lignite, une énergie fossile peu coûteuse et source de travail, notamment dans le Brandebourg ou la Saxe, où l'extrême droite gagne des points.

Hambourg, 6 décembre 2018. A la veille du 31e congrès de l’Union chrétienne-démocrate, qui a vu Annegret Kramp-Karrenbauer succéder à Angela Merkel à la présidence du parti, une conférence de presse est organisée dans un hôtel du centre de la cité hanséatique. Juste avant qu’elle ne débute, un groupe de mineurs s’agite bruyamment dans le froid et sous la pluie, avec des bannières disant «Wir sind hier», («Nous sommes là»). Ceux qu’ils interpellent ainsi, ce sont les pontes de la CDU. Ces derniers sortent prestement de leurs berlines noires pour s’engouffrer dans l’hôtel cinq étoiles où se déroule la conférence de presse. Les mineurs, eux, ont parcouru de longs kilomètres afin de mettre sur la table un sujet brûlant en Allemagne : la fin du charbon.

Mario Willig travaille depuis quarante ans dans une mine de lignite près de Cottbus, dans le Brandebourg. Comme beaucoup de ses camarades de ce Land d’ex-RDA, la transition énergétique l’inquiète : «Si vous me demandez si je la trouve nécessaire, je vous réponds oui. Mais la question c’est plutôt comment ? Chez nous, en Lusace, il n’y a pas d’autre industrie. Alors, on fait quoi ? La "commission charbon" se concentre uniquement sur les questions écologiques. Nous, on ne sent pas écoutés. Moi, encore, ça va, je suis à la fin de ma carrière. C’est plutôt pour les jeunes que je m’inquiète. Comment va-t-on garantir leurs emplois ? Ils ont peur, et je les comprends.»

Exigences difficilement réconciliables

Résumé du problème, ou plutôt des problèmes : dans le sillage de la catastrophe de Fukushima, en 2011, l’Allemagne a annoncé sortir du nucléaire à l’horizon 2022. Cette décision la rend très dépendante au charbon. Environ 35% de l’électricité du pays provient de cette énergie fossile. Mais de quel charbon parle-t-on ? Le cas de la houille est déjà réglé. Chère à produire, elle n’est plus rentable : la dernière houillère d’Allemagne a fermé le 21 décembre. En revanche, ce n’est pas le cas du lignite. Moins cher à produire, ce charbon est aussi autrement plus polluant.

C’est notamment pour cela que l’Allemagne a raté ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre pour 2020 (consistant à les réduire de 40% par rapport à 1990). Alors, pour planifier une sortie progressive du charbon, une commission se réunit depuis des mois. Mais certaines exigences paraissent difficilement réconciliables.

Les écologistes réclament une sortie rapide du charbon – 2030 au plus tard. Ils ne sont pas les seuls : l’opinion allemande est plutôt de leur côté, comme le rappelle Christoph Bals, directeur politique de l’ONG Germanwatch : «Deux tiers des Allemands sont en faveur d’une sortie plus rapide du charbon. Beaucoup de gens ont montré, au moment des protestations pour la protection de la forêt de Hambach*, qu’ils réclamaient une action politique ferme en ce qui concerne la protection du climat.» En outre, il est possible d’expliquer ainsi les récents succès électoraux des Verts dans plusieurs Länder du pays (Bavière et Hesse).

«Spirale de la peur»

Seulement, ces exigences environnementales se heurtent à une réalité sociale. Entre 20 000 et 30 000 emplois sont liés à cette énergie fossile, notamment dans des Länder post-industriels d’ex-RDA, comme le Brandebourg ou la Saxe.

Or, des élections se tiennent à la fin de l’été 2019 dans ces régions. De manière générale, l’extrême droite allemande devrait y faire de très beaux scores. Ajoutons que L’AfD cultive un discours climatosceptique, par principe très hostile à une sortie du charbon – c’est la même logique populiste qui a vu Donald Trump promouvoir cette industrie aux Etats-Unis, prétendant se placer du côté des perdants de la mondialisation. Résultat, explique Christoph Bals de Germanwatch, «les hommes et femmes politiques du SPD comme de la CDU ont peur de ceux qui agitent la peur. Et nous voyons aujourd’hui à quel point cette spirale de la peur complique le travail de la commission charbon».

Cette dernière devait en effet rendre un rapport très attendu en décembre, juste avant la COP 24, et fixer une date officielle de sortie du charbon. Mais tout ceci a été reporté à février prochain : les pressions politiques étaient trop importantes, les négociations trop âpres. «Les ministres-présidents des Länder de Saxe, Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Brandebourg et Saxe-Anhalt ont tout fait pour différer la publication de ce rapport,explique Martin Cames, de l’Institut d’écologie appliquée de Berlin. Cette pression politique s’explique par la volonté de ces dirigeants de préserver l’emploi.»

«L'exode sera encore pire qu'avant»

Enrico Kockrow est membre du comité d’entreprise de la LEAG, compagnie qui exploite du lignite près de Cottbus. Lui aussi est inquiet de l’avenir de sa région. «La situation économique en Lusace n’est pas bonne et le lignite est le plus grand pourvoyeur d’emplois ici, explique-t-il. Sans cela, les jeunes fuient la région. Déjà, si je prends l’exemple de mes camarades de lycée, seulement 7 des 78 diplômés de l’époque – j’ai 33 ans – sont restés dans le coin. De manière générale, j’ai peur que les gens se sentent abandonnés par les politiques et votent en retour pour l’AfD. Si on supprime le charbon et ce que LEAG apporte ici, l’exode sera encore pire qu’avant et les changements structurels en Lusace encore plus violents qu’au moment de la réunification, en 1990.»

Cela dit, on ne peut pas tout à fait réduire la situation allemande à un cruel dilemme entre pollution, chômage et extrême droite. Car la part des énergies renouvelables a, dans le même temps, récemment augmenté en Allemagne – elle représentait 36,3% des besoins de l’Allemagne en électricité entre janvier et juin 2018. Soit un peu plus que le charbon. La transition énergétique allemande serait-elle, malgré tout, en train de se faire ?

(1) Cette forêt millénaire en Rhénanie-du-Nord-Westphalie jouxte une mine de lignite exploitée par le géant de l’électricité RWE. Elle a failli être intégralement rasée à l’automne dernier. Après six ans d’occupation de la forêt, plusieurs centaines zadistes de «Hambi» ont été violemment expulsés en septembre dernier par une police  surnuméraire.

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