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Attentats: "Les djihadistes sont des soldats politiques menant une guerre folle"

logo de L'Express L'Express 21/08/2017 Anna Benjamin

Une étude sociologique, menée auprès de djihadistes incarcérés, dessine les trajectoires de ces terroristes et éclaire de manière inédite leur processus de radicalisation.

Des policiers catalans interpellent à Barcelone le 25 avril 2017 un homme suspecté d'avoir collaboré avec des suspects dans l'enquête sur les attentats de Bruxelles. © afp.com/LLUIS GENE Des policiers catalans interpellent à Barcelone le 25 avril 2017 un homme suspecté d'avoir collaboré avec des suspects dans l'enquête sur les attentats de Bruxelles.

Une camionnette a foncé jeudi après-midi dans la foule sur les Ramblas, l'avenue la plus touristique de Barcelone, en Espagne. Quelques heures plus tard, une voiture fonce dans la foule à Cambrils. Ces attaques ont tué quinze personnes. Une douzaine de suspects composeraient la cellule djihadiste qui a perpétré cet attentat. Habitants de longue date de la Catalogne, aucun n'était connu des services de police pour des faits en lien avec le terrorisme.

Comment ces jeunes sont-ils devenus djihadistes? Une étude sociologique, sous la direction de Xavier Crettiez*, professeur à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, et de Romain Sèze, chercheur à l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), éclaire de manière inédite ce processus de radicalisation. Publiée le 7 août, elle a été menée auprès de djihadistes eux-mêmes et dessine les trajectoires de ceux qui deviennent des terroristes.

L'Express: Vous avez interrogé des djihadistes, mais aussi des nationalistes corse et basque. Quelle a été votre méthodologie pour mener cette enquête?

Xavier Crettiez: Nous avons interrogé treize hommes condamnés pour des faits de terrorisme djihadiste, et sept autres condamnés pour des faits de lutte armée basque et corse. Tous étaient incarcérés au moment de l'enquête, menée entre janvier et mai 2017. L'idée était de les interroger sur leur enfance, leurs évolutions pendant l'adolescence, leur entourage, leurs parcours, afin de comprendre les processus biographiques de radicalisation. Nous avons donc voulu confronter différents paramètres qui pourraient être des conditions de cette radicalisation, comme par exemple la délinquance, la socialisation religieuse, les phénomènes de bande, des parents absents ou violents.

Quels facteurs communs entre ces hommes avez-vous relevé?

D'abord, il y a des facteurs biographiques, comme la déstructuration familiale, un père absent, une mère violente, des attouchements sexuels pendant l'enfance. L'âge est aussi un élément important. C'est entre 16 et 25 ans que la radicalisation commence, un moment où ils sortent de l'adolescence et sont disponibles professionnellement et familialement. 

La radicalisation religieuse ne s'opère, elle, généralement pas dans les mosquées. Elle se fait seul, via Internet ou avec des pairs. Les jeunes hommes regardent des vidéos chocs, comme par exemple celles d'enfants gazés en Syrie, ce qui suscite de la haine et la culpabilité de ne rien faire, et ce qui favorise par la même occasion l'engagement. Ces images vont alors exacerber et banaliser une forme de violence.

Et au contraire, quels éléments ne seraient pas révélateurs?

On cite souvent la délinquance. Mais seulement un des 13 participants à cette étude a un passé de délinquant lourd alors que tous viennent de quartiers populaires. Le séjour en prison n'est donc pas un passage obligé vers la radicalisation. Par ailleurs, l'échec scolaire ne semble pas fondamental non plus. Beaucoup ont d'ailleurs un niveau scolaire tout à fait conséquent.

Selon vous, il existerait des constantes de la radicalisation en termes de processus. Qu'est-ce qui les fait passer à une radicalisation violente?

Le séjour à l'étranger dans un pays musulman est crucial. Partis pour apprendre l'arabe, c'est à ce moment-là que les jeunes hommes intègrent des réseaux terroristes. Ce qui remet en cause la thèse du loup solitaire. Les rencontres qu'ils font sont ici déterminantes. Par exemple, pendant leur voyage certains jeunes vont louer un appartement au Caire avec des Tchétchènes ou des Bosniaques qui vont leur expliquer ce qui ce passe vraiment en Syrie ou leur affrontement avec l'armée russe ou tout au moins ce qui est fantasmé. Cela crée une communauté émotionnelle. C'est après cela qu'ils entrent dans la clandestinité et sont pris dans la spirale de la radicalisation.

Par ailleurs, la majorité des djihadistes que nous avons interrogés n'ont pas de passé militant. Ils ne faisaient pas partie de mouvements politiques, mais cela ne les empêche pas d'avoir un vrai suivi des textes religieux. En effet, ils ont une structuration idéologique et géopolitique assez forte: ils sont anti-européens, anti-impérialistes et rejettent les monarchies saoudiennes alliées des États-Unis. L'un des terroristes m'a ainsi affirmé que s'il n'avait pas été islamiste, il aurait été marxiste. Cet engagement, très complotiste, est associé à un antisémitisme, et surtout à un anti-chiisme encore plus fort.

Et si leur arrivée dans la religion s'avère souvent tardive, leur structuration religieuse est très importante aussi. Ils développent de vraies convictions, se vivent comme des soldats du Prophète et sont persuadés de mener une lutte armée au nom d'un idéal. C'est justement ce qui est dangereux, donc il ne faut pas le sous-estimer.

Justement, les chercheurs sont divisés sur les ressorts de l'engagement des djihadistes. A quelle théorie votre étude apporte-t-elle le plus de caution?

Je dirais que les quatre grandes théories sont vraies, mais ne se suffisent pas à elle-même. Comme le pense Gilles Kepel, la lecture religieuse compte beaucoup, mais la thèse de posture héroïque et combattante développée par Olivier Roy est aussi fondamentale. Même chose pour la lecture altermondialiste, géopolitique et post-colonialiste du djihadisme de François Burgat et celle de Feti Bensalah, qui pointe un délire psychiatrique de reconnaissance.

Je suis toujours étonné que l'on prenne au sérieux des nationalistes et des militants d'extrême gauche, mais que l'on dise que les djihadistes sont des fous. On ne pathologiserait pas un militant d'extrême gauche mais on se persuade, car cela nous rassure, que les djihadistes sont fous. Ce ne sont pas des fous. Ce sont des soldats politiques menant une guerre folle!

*Xavier Crettiez et Bilel Ainine, auteurs de Soldats de dieu. Paroles de djihadistes incarcérés,Paris, Edition de l'Aube, sortie le 7 septembre 2017.

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