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Ces Pakistanaises qui se battent pour travailler

logo de leJDD leJDD 12/01/2018 Karen Lajon

FEMMES DU MONDE - Karen Lajon, grand reporter au service Etranger du JDD, revient sur le parcours exceptionnel ou peu ordinaire de femmes dans le monde. Cette semaine, elle s'est rendue à Quetta, dans le Baloutchistan, au sud-ouest du Pakistan, et s'est entretenue avec quatre citoyennes de cette ville mystère dans une contrée d'une rare beauté.

FEMMES DU MONDE - Karen Lajon, grand reporter au service Etranger du JDD, revient sur le parcours exceptionnel ou peu ordinaire de femmes dans le monde. Cette semaine, elle s'est rendue à Quetta, dans le Balouchistan, au sud-ouest du Pakistan, et s'est entretenue avec quatre citoyennes de cette ville mystère dans une contrée d'une rare beauté. © Karen Lanjon FEMMES DU MONDE - Karen Lajon, grand reporter au service Etranger du JDD, revient sur le parcours exceptionnel ou peu ordinaire de femmes dans le monde. Cette semaine, elle s'est rendue à Quetta, dans le Balouchistan, au sud-ouest du Pakistan, et s'est entretenue avec quatre citoyennes de cette ville mystère dans une contrée d'une rare beauté.

Elles ont revêtu leurs beaux atours made in Baloutchistan. Shalwar kameez, costume local constitué d'un pantalon bouffant et d'un long châle à miroirs. On se noie dans cette profusion de couleurs chatoyantes. L'une porte le voile de façon indolente, l'autre dissimule entièrement son visage, la plus âgée cache vaguement ses cheveux et la représentante de l'université arrive tête nue. Un homme les accompagne. Le mari de la très volontaire Sana Durrani. L'heure est importante, ces quatre femmes savent qu'elles sont là en vitrine, dignes représentantes d'un mode de vie souvent critiqué par l'Occident. Que vont-elles pouvoir dire ou offrir? Quelle marge de manoeuvre? Choisies et envoyées par le gouvernement pakistanais, surveillées par l'un des époux, parler à une étrangère forcément en embuscade. Que dire sans trahir?

Mariage arrangé et journées chargées

Quetta, province du Baloutchistan, au sud-ouest du Pakistan. Hôtel Serena, la perle de son propriétaire, l'Aga Khan. Un décor des mille et une nuit, un retour sur le passé, revisité, adouci. Commençons par Sana Durrani, 34 ans, mariée, quatre enfants. Gul Hassan, son époux aux allures de gros nounours, la couve des yeux. Il en est fier de sa femme, c'est évident. Il est important de le mentionner parce que sans lui, cette jolie et sympathique jeune femme n'aurait pu aller si loin. Le couple est issu d'un mariage arrangé. Tout cela est dit, sans tabou, avec respect des traditions et amour. Sana a 19 ans lorsqu'elle convole. Entre les couches-culottes et les grossesses qui se suivent, elle reprend néanmoins ses études. Aujourd'hui, elle croule sous les diplômes. Master en sciences politiques, en relations internationales, en Women studies. "Je suis plus seulement une femme, ou une mère, je suis une citoyenne du Pakistan qui veut apporter quelque chose à son pays, et contribuer au progrès de la condition féminine." Ses journées sont aussi chargées que celles des femmes, en Occident. Lever 6 heures du matin, emmener les enfants à l'école (oui, elle conduit), puis direction le bureau. Son mari intervient. "Quand les enfants étaient petits, elle se rendait au travail avec eux, elle a bousculé les codes."

Et comment! Il faut la voir quelques heures plus tard, le soir même, à la Chambre de commerce du Baloutchistan. Elle est la seule représentante du sexe dit faiblard, parmi une vingtaine d'hommes. Une délégation d'étrangers est de passage dans la ville, Sana prend la parole dans un anglais parfait et se présente. "Je suis une businesswoman et numéro deux de la Chambre de commerce. Je suis aussi membre de la National Commission on the Status of Women, ce qui me permet de m'occuper de quelques 5.000 femmes, réparties sur six districts. Elles travaillent dans l'agriculture, gèrent le bétail, ou vivent de l'artisanat. D'autres ont trouvé leur voie dans le commerce des pierres précieuses." On est à mille lieues des clichés de femmes soumises et passives. Si son mari était présent plus tôt, là, il n'est même pas venu. "Il garde les enfants." Sacré Hassan Gul. Parce que lorsque Madame travaille, des horaires de dingue, jamais rentrée avant 20 heures, il gère.

"Le chemin est encore long pour nous les femmes du Baloutchistan, mais on avance"

Sans compter qu'elle voyage. Seule. Ouganda, États-Unis, Népal. Ce soir-là, un léger voile couvre sa chevelure d'un noir luisant. Elle sourit. "Quand je quitte le pays, je me change..." Une douceur de fer, une habileté sucrée. "Le chemin est encore long pour nous les femmes du Baloutchistan, mais on avance. L'important est de comprendre le cadre dans lequel on évolue, les frontières à ne pas franchir." Sana explique avec une franchise déroutante que si son mari l'a poussé à accomplir ce parcours. Elle a aussi demandé l'autorisation à sa belle-mère. "Oui, c'est comme ça." Il n'y a pas de rancune, pas de plainte chez la jeune femme, simplement une conscience aiguë du cadre étroit dans lequel elle tente de repousser les limites. "Vous savez, à l'intérieur de la maison, les décisions sont prises par les femmes. De mon enfance, je garde le souvenir de ma mère commandant la maisonnée. Dans la région du Kharab, ce sont les femmes et non les hommes qui sont propriétaires de leurs maisons, de leurs terres, de tout!"

Plus de femmes à l'université

Zakira, 43 ans, en sait quelque chose. Elle a passé des années à convaincre son époux de la laisser travailler. Aujourd'hui, elle pratique l'artisanat à la maison. Elle est fière de dire qu'en 2014 elle a fondé l'Association des Businesswomen du Balouchistatc. "Il faut comprendre dans quel environnement je vis. Les femmes de mon quartier n'ont pas le droit de sortir sans autorisation. Je veux changer ce genre de pratiques." Elle admet que c'est dur de faire face aux gens, que ce soit chez soi ou à l'extérieur. "Le regard des autres est lourd, parfois, cruel." Zakira a quatre enfants, trois garçons et une fille de 16 ans. "Elle veut être pilote." Et Zakira, que veut-elle pour sa fille? "Pas la même vie que moi, c'est sûr." La réalité rattrape le pays des Purs. Plus de la moitié de la population pakistanaise est féminine. "Maintenant, ce sont les familles qui poussent les femmes à travailler, assure Sana. Nous sommes rentrés dans une logique économique, comme chez vous."

"Je n'ai pas pris le nom de mon mari, pourquoi je perdrai ma véritable identité?"

En 2004, il n'y avait que 59 demoiselles qui fréquentaient la seule université pour filles du Baloutchistan et la troisième du pays. Aujourd'hui, elles sont 9.000. Le Docteur Anjum Parvez est numéro deux. À 42 ans, deux enfants, issue d'une famille de professeurs (père et mère), elle explique sans complexe sa jeunesse. "Je n'avais jamais vu mon mari avant le jour de mon mariage. C'est mon père qui l'avait choisi mais il m'a demandé d'abord si cela me convenait. C'est comme ça, et je ne l'ai pas mal vécu. D'ailleurs, c'est devenu un mariage d'amour." Sûrement parce que cet époux non choisi lui aussi a poussé sa jeune épouse à poursuivre ses études. Titulaire d'un Master en management, elle aussi et comme Sana, voyage de par le monde. Elle a justement donné une série de conférences à l'université de Rouen où elle rigole encore de la façon dont elle a été présentée. "La femme issue d'un mariage arrangé : visiblement cela fascine chez vous!" Elle vante le fait que les jeunes filles de l'université viennent même en scooter. "Le vrai pouvoir est entre les mains des femmes. Je n'ai pas pris le nom de mon mari, j'ai gardé celui de mon père, pourquoi je perdrai ma véritable identité?"

Ne pas montrer son visage et faire quand même ce que l'on veut

Visage, mystère. Shumaila, 33 ans, quatre fils, est la seule à ne pas découvrir ses traits. Je ne vois que de grands yeux sublimés par du khôl noir. Un poignet gauche bandé parce qu'elle est récemment tombée. Elle est la plus jeune du groupe à s'être mariée. Elle avait 16 ans. Mais allez comprendre quelque chose à cette ombre chaleureuse! Jeune, enceinte et le visage voilé, qu'importe, elle quitte le domicile familial avec la bénédiction de son époux, ses enfants sous le bras et part seule rejoindre les bancs d'une école de mode à Faisalabad, où elle loue une chambre. Elle y restera quatre ans. Ponctuées de grossesses. C'était en 2003.

Aujourd'hui, elle a monté sa ligne de vêtements, ouvert un commerce de glaces où elle emploie huit personnes. Elle fait aussi du bénévolat dans les prisons pour femmes. "Tout est possible, il faut le vouloir. Mon but est d'aider celles qui n'ont pas eu accès aux études. En 2006, quand j'ai monté mon association, il était difficile de trouver des fillettes qui aient eu accès au primaire, Il y en avait 2.800 pour 12.000 garçons. Maintenant ce n'est plus la cas." Elle reviendra plus tard dans la soirée, accompagnée de son mari, un gentil monsieur bien moustachu, de toute évidence aux ordres. Et flanquée d'un jeune de 17 ans qui porte un Perfecto sur son sharwal Kameez. Les apparences sont trompeuses dans cette région du monde. La preuve encore. Sana souligne que lorsqu'elle voyage, c'est elle qui appelle toujours son mari. "Et vous savez pourquoi? Parce qu'il dit qu'en me téléphonant, il risque de me stresser..."

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