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Tariq Ramadan cherche une porte de sortie

logo de ParisMatch ParisMatch 14/11/2017 Paris Match

Alors que les accusations et les témoignages de femmes agressées s’accumulent, la marge de manœuvre de l’islamologue se rétrécit

Tariq Ramadan cherche une porte de sortie © Sipa press Tariq Ramadan cherche une porte de sortie

Il lui aurait promis le mariage… et la mort, si elle racontait leur histoire. Henda Ayari a tu son nom pendant des années mais, aujourd’hui, elle n’a plus peur : oui, c’est bien Tariq Ramadan qui l’a violée en 2012, dans une chambre d’un hôtel parisien. « Il m’a insultée et humiliée. Il m’a giflée. Il m’a violentée. J’ai vu son regard fou. » Leur rencontre s’est d’abord faite sur Facebook. « Jamais je n’aurais pu imaginer que cet homme, que j’idolâtrais depuis mes 18 ans, accepterait finalement de me recevoir », écrit cette Française de 40 ans dans son livre « J’ai choisi d’être libre ». Malgré une nuit de coups et d’insultes, Henda est restée en contact avec son violeur. C’est l’affaire Weinstein qui l’a décidée à porter plainte contre le prédicateur, le 20 octobre.

"Il m'a mordu le bras jusqu'au sang"

Elle n’est pas seule. « Tariq Ramadan m’a donné rendez-vous au bar de l’hôtel Hilton de Lyon, où il était descendu pour une conférence, en octobre 2009 », raconte une autre femme qui souhaite conserver l’anonymat. A l’époque, elle portait des béquilles. La suite de son récit ressemble à celui d’Henda. Séduction, insultes, coups, humiliations, menaces… Même système d’emprise, même mode opératoire. « Il m’a promis que je n’allais pas souffrir… » La Belge Majda Laroussi brise le silence dès 2014. « Pour moi, c’était le pape des musulmans ! » raconte-t-elle. Leur relation démarre par écrit, sur Facebook également : Majda veut son avis sur son développement spirituel. Après trois mois de correspondance, elle le retrouve dans le lobby d’un hôtel, à Lille. « Il m’a demandé de monter dans sa chambre, il a commandé à manger. Et puis, soudain, il m’a mordu le bras, jusqu’au sang. » Majda dit avoir eu peur, mais « il est immédiatement redevenu normal », explique-t-elle. « Il a ensuite déployé tant de compréhension, de douceur, de culture… Ça m’a enveloppée d’une chaleur dont j’avais besoin. » Après, il y aura pourtant des violences sexuelles, auxquelles elle consent, et une relation conflictuelle qui durera de 2009 à 2014. « Il me promettait le mariage, puis disparaissait pendant plusieurs semaines, m’envoyait des centaines de messages d’amour, puis m’insultait. Il disait souvent : “Vivre, c’est détruire.”»

Tariq Ramadan a porté plainte pour "dénonciation calomnieuse"

Trois femmes, trois témoignages, trois brèches dans l’aura de Ramadan, dans le monde islamique et ailleurs. Elles précèdent les déclarations de quatre anciennes élèves du collège de Genève, mineures à l’époque. Début novembre, elles révélaient avoir été harcelées par leur ex-prof. « C’était un héros auprès d’une partie des musulmans… Ça va être très difficile pour lui de parler de religion », analyse Saïd Branine, directeur de la rédaction de Oumma, le premier site musulman d’information.

Silencieux depuis ces révélations, Tariq Ramadan a porté plainte pour « dénonciation calomnieuse ». Tribun nomade, prédicateur sulfureux, orateur réclamé dans le monde, il passe sa vie sur la route, la nuit à l’hôtel, le matin dans l’avion. Ses conférences, « rémunérées de plusieurs centaines d’euros », précisent d’anciens proches, commencent par un monologue, introduit par quelques sourates ; puis il répond aux questions de l’auditoire, donne des conseils sur la foi, la famille, la vie politique, médiatique, économique.

A Casablanca, en mars  2011, il déclare : « Pour que l’accomplissement de [la] sexualité se confirme dans la spiritualité, il faut qu’elle se réalise devant Dieu […] et soit sanctionnée par […] le contrat du mariage. » « Son métier, c’est de parler de vie privée et de morale, commente Majda Laroussi. Or, il n’y a pas une once de moralité en lui. » Beaucoup de jeunes viennent l’écouter, autant de femmes que d’hommes. Il arrive « toujours en retard, comme une star », précise un habitué. Maître de conférences à Sciences po Lyon, Haoues Seniguer s’est intéressé à la rhétorique de Tariq Ramadan dans les années 2000. « C’est un prédicateur et, pour cela, pas besoin de qualification. On le devient dès lors qu’on est capable d’appeler à Dieu, au bien, de condamner le blâmable, de dissuader de l’inconvenant. » Cela, Ramadan le fait avec talent. Lui, dont les parents n’ont jamais travaillé à l’usine, séduit même les fils d’ouvriers.

Tariq Ramadan est un Européen issu de la bourgeoisie égyptienne. Il naît et grandit à Genève, dans le centre islamique fondé par son père, Saïd Ramadan, auprès d’une mère qui est la fille d’Hassan Al-Banna, le fondateur des Frères musulmans. « Les Ramadan forment un clan, explique Ian Hamel, journaliste qui lui a consacré un livre. Toute la famille siège au conseil d’administration de leur mosquée. La mère aurait un très fort caractère. Elle a élevé ses six enfants comme une élite musulmane qui se considère au-dessus du lot. » A Genève, Tariq devient professeur de collège. Il se forme religieusement, étudie la théologie en Egypte pendant quelques mois et passe une année en Angleterre, dans un centre d’approfondissement de la foi. Il propose de donner bénévolement une conférence hebdomadaire à la faculté de Fribourg. « Ce qui lui permet d’usurper le titre de professeur d’université, explique Ian Hamel. Il a difficilement validé sa thèse sur son grand-père, Al-Banna, qu’il présente comme un Gandhi musulman… Depuis il n’a d’ailleurs jamais eu aucun élève thésard. »

S'il se défend d'appartenir aux Frères musulmans, cela ne l'empêche pas de véhiculer leurs idées

La doctrine des Frères musulmans repose sur une idéologie politique identitaire, anti-occidentale, que beaucoup tiennent pour totalitaire, même si elle se dit officiellement non violente depuis les années 1970. Al-Banna la définit comme « une organisation complète qui englobe tous les aspects de la vie »… et qui prône, en Egypte, l’établissement d’un Etat islamique et l’application de la charia, la loi islamique. Pour y appartenir, il faut prêter allégeance lors d’une cérémonie, au terme de trois ans d’apprentissage. Le sociologue Omero Marongiu-Perria en a fait partie de 1993 à 2004 : « Tariq Ramadan n’a jamais prêté allégeance, mais il n’en a pas besoin, sa filiation suffit. » Si l’héritier se défend d’appartenir aux Frères musulmans, cela ne l’empêche pas de véhiculer leurs idées.

Une ambiguïté qui rejoint celle de son discours, dénoncée par des journalistes, Caroline Fourest notamment, et par des politologues comme Gilles Kepel. Son concept est contradictoire : Ramadan promet une réforme de l’islam… mais rappelle qu’il ne faut pas toucher à ses fondamentaux. Moins radical que les salafistes, Ramadan, à l’image des Frères musulmans, tient néanmoins un discours puritain sur la famille, le mariage, la mixité. A Doha, au Qatar, il a créé un centre d’éthique « pour développer une approche musulmane des questions du monde contemporain, mais en restant prisonnier des traditions », indique Omero Marongiu-Perria qui dénonce « une absence de consistance ».

Ses premiers compagnons de route soulèvent eux aussi ses incohérences ; ils l’ont vu émerger en France il y a vingt-cinq ans. En 1993, Tariq Ramadan participe à une manifestation de soutien à une lycéenne musulmane en grève de la faim, à Grenoble. Le cortège est composé de militants de l’Union des jeunes musulmans, d’anciens de la marche des « beurs », déçus de la présidence de François Mitterrand, et de Lyonnais engagés contre le racisme et pour l’égalité des droits. Parmi eux, Abdelaziz Chaambi se souvient d’« un coup de foudre entre des acteurs de terrain et cet intellectuel musulman occidentalisé ». Abdelaziz et d’autres emmènent Tariq aux Minguettes, un quartier sensible de Vénissieux. Le Suisse découvre la banlieue française, les barres d’immeubles délabrées, le trafic et la toxicomanie, le chômage et le désœuvrement d’une génération. Il serre des mains, pose mille questions. Lyon devient le fief de Ramadan. Il y crée la maison d’édition Tawhid. « A l’époque, l’islam de nos parents se vivait dans les caves, explique Chaambi. On voulait qu’il soit compatible avec la démocratie et on cherchait des intervenants francophones. »

Depuis qu'il est accusé de viol, Tariq Ramadan ne quitte plus son domicile londonien

Tariq tombe à pic. « On est tellement orphelin dans les banlieues que l’on s’accroche à tout ce qui passe », soupire Chaambi. « Tariq parlait bien et surtout il s’était nourri de notre réalité sociale pour construire son discours. Les jeunes se sont dit : il parle pour nous, comme nous. » La scène musulmane est clairsemée, le talent de Ramadan se déploie sans concurrence. Charismatique et exigeant, comme le décrivent ses anciens proches ; peu réceptif à la critique, « colérique », précisent ceux qui ont rompu avec lui. « Il est arrivé avec des clefs pour ceux qui voulaient concilier la foi et la citoyenneté. Mais je ne l’ai jamais considéré comme un guide spirituel », dit Miloud Belarbi, spécialiste de la radicalisation. Les années 2000 seront celles de son ascension médiatique. Le prédicateur multiplie les engagements, ses discours deviennent des shows où les militants de l’UOIF sont chargés de chauffer la salle avant ses apparitions.

Lors de notre enquête, plusieurs interlocuteurs ont reconnu avoir eu vent des conquêtes de celui qui a pourtant épousé une Française convertie, mère de ses quatre enfants. « Une jeune fille m’avait contacté, dit le professeur Seniguer. Je n’y ai pas donné suite. Puis un écrit qu’elle comptait publier m’est parvenu. Elle y racontait un autoritarisme, des frasques sexuelles, mais elle ne parlait pas de viol. » Ian Hamel et Caroline Fourest ont aussi recueilli des témoignages de relations intimes violentes, sans qu’il y ait de plainte déposée. L’homme qui a construit sa notoriété sur son image, sa prétendue morale, se trouve désormais en mauvaise posture. Depuis qu’il a été accusé de viol en France, il ne quitte pas son domicile londonien, à Wembley. Une enquête de police est en cours et d’autres plaintes pourraient être déposées. Ses accusatrices ne manqueront pas de rappeler le titre d’une de ses conférences : « De la responsabilité partagée entre les deux sexes pour le respect de la dignité de la femme. » 

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