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Marie-Agnès Gillot, étoile sculpturale

09/06/2014

"Tu as bien compris qu'elle ne sera pas nue ?", a redemandé le service de presse de l'Opéra au photographe Mario Sorrenti à deux jours de la séance. Elle, ça la fait rire qu'on la désire et qu'on la retienne. "Ben oui, impossible, j'appartiens au patrimoine vivant... Comment on dit déjà ? Au patrimoine vivant de la culture nationale." On dit aussi fantasme universel. Une danseuse étoile ne s'appartient pas totalement. Notre patrimoine est au chaud à cette heure-ci. Elle porte un anorak sans manches et sans forme qu'elle enfile après la classe, d'énormes chaussons pour envelopper ses pieds amochés, un châle noué aux hanches car la droite lui fait mal, et un pantalon de chauffe, mot qui cousine étrangement avec le bleu de l'ouvrier. "Nous, les danseurs, quand on ne danse pas, on n'a l'air de rien..." Au contraire. On pourrait la détailler encore comme font les magazines prescripteurs de perfection féminine, elle a les yeux cernés, les joues creuses, la peau brillante d'avoir transpiré.

On pourrait saborder gravures de mode et artifices et décréter beauté absolue la danseuse épuisée. Corps au service de lui-même, aliéné, abîmé et sublimé par la danse. L'air d'une gamine qui n'a pas ravalé ses rêves et sait ce qu'il en coûte. Mi-nonnes mi-boxeurs, disait Béjart des danseuses. On leur apprend l'effort puis à dissoudre l'effort. Qu'il ne reste que grâce et légèreté, un miracle du corps. Une apparition dans la lumière. Et une légende qu'on raconte aux petites filles. Mais, avant que le soir ne tombe, l'Opéra est une fabrique. Et Marie-Agnès Gillot, huit heures de répétition par jour, avec une pause d'une demi-heure à 16 heures, a tout d'une travailleuse. Il est 16 heures. Elle souffle. Elle est à nu dans son anorak. Elle se rappelle ce qu'on lui disait : "Quand on a un corps comme toi, il faut que la danse suive, qu'elle soit à la hauteur de ta beauté." Elle a maintenant atteint cet âge où plus personne ne gronde, où ces phrases ultimatum ne sont que souvenirs. "Allez comprendre ça à 12 ans... A 37, c'est plus clair."

Le sermon se fait de l'intérieur, la main qui tire sur la jambe n'est autre que la sienne. "Pour bien danser, il faut écouter son corps, pas forcément l'aimer, je manque un peu de narcissisme, je ne suis pas sympa avec moi-même." Il suffit de la regarder sous la rotonde Petipa, juste sous le toit de l'Opéra, s'étirer et mettre sa hanche douloureuse au défi, un matin à 11 h 30, heure de la classe qu'elle appelle entraînement. Là se mélangent tous les grades, quadrilles, coryphées et étoiles. Là, derrière le piano à queue, une dame forcément grisonnante joue l'accompagnement, tandis qu'un professeur enchaîne les formules magiques de la danse classique, on passe à l'adage, développé, arabesque et fouetté de l'autre côté, les grands battements en dedans, en dehors... Monde sous cloche aux codes inchangés qui produit des jeunes filles aux os saillants, petits seins et chignon tiré.

"J'ÉTAIS ACCRO"

De loin, chacune accrochée à la barre, les jambes protégées sous des pantalons en laine multicolore, Marie-Agnès Gillot et Aurélie Dupont, deux étoiles brunes, pourraient se ressembler. Corps et visages taillés par l'exigence. La tête inclinée, les paupières baissées, l'index qui semble retenu par un fil au plafond. Pourtant, l'après-midi, à l'étage du dessous, salle Lifar, où se répète le Boléro revisité par Sidi Larbi Cherkaoui - au Palais Garnier jusqu'au 3 juin -, lorsqu'elles s'enroulent l'une à l'autre, il y a deux étoiles et deux femmes, Aurélie format ballerine et Marie-Agnès carrure de nageuse, la première affiche conjoint et enfants, de l'autre on ne sait pas grand-chose si ce n'est qu'elle n'a rien voulu sacrifier de la danse et ne cache pas avoir bu son premier verre de vin à 33 ans.

Les danseuses ne sont pas interchangeables. "La physionomie de Marie-Agnès Gillot, la longueur inhumaine de ses membres, démultiplient la colère de Médée. Ces bras sont des cisailles, des pales d'hélicoptère qui se désaxeraient, s'affranchiraient de leur rotor et deviendraient des bras, des bras qui décapitent, guidés par l'écriture heurtée du chorégraphe", écrit Eric Reinhardt dans son roman Cendrillon. La chorégraphe Carolyn Carlson, qui lui a fait danser son spectacle Signes après Marie-Claude Pietragalla, s'est adaptée à l'une puis à l'autre. "Si elles étaient des couleurs, je dirais que Pietragalla est rouge, elle est le feu, Marie-Agnès est bleue, plus lointaine, plus introvertie." Chaque danseuse a son histoire.

C'est en dansant Signes, un soir de mars 2004, qu'elle est devenue étoile. Elle avait 28 ans. Quand le rideau est tombé, le directeur de l'Opéra est venu sur scène et lui a décerné son titre. Le public n'a rien vu, juste entendu des cris de joie, ceux des autres pour elle. "Moi, je n'ai pas crié. Je ne suis pas quelqu'un qui crie de joie. Ce serait plutôt des larmes." Comme un "signe", c'est ce spectacle qu'elle redansera du 3 au 15 juillet prochain à l'Opéra Bastille. Dans sa chambre d'enfant à Caen, il n'y avait pas de poster avec diadème, tutu et pointes, juste une petite paire de jambes, démangées par trop de souplesse, qui s'en allaient toucher le haut des tables. Sa mère a dit : "Va donc au cours de danse."

A 7 ans, elle déclarait devant sa classe : "Je sais, moi, ce que je veux faire." A 8 ans, elle prenait quatre cours par semaine, elle était de celui des petits, des moyens, des grands, elle restait quelle que soit l'heure, tant que la porte n'était pas fermée : "J'étais accro." Elle ne souffrait pas comme les autres quand la professeure passait devant chacune et appuyait sur leurs jambes jusqu'à la grimace, "peut-être mon corps avait-il des possibilités", son corps lui faisait des promesses et très vite la prof a convoqué sa mère : "Elle devrait passer le concours d'entrée à l'Opéra." Trente admis sur mille, dont elle. Elle a 9 ans, elle quitte ses parents. Elle en a beaucoup de parents - elle a une formule pour ça : "J'ai toujours eu plus de parents que d'enfants", comme si sa vie de danseuse l'avait empêchée de basculer côté adulte, maintenue dans l'enfance, arrimée à son projet - il y a sa mère, son père, elle est comptable et lui kiné, ils sont séparés, il y a son beau-père cuisinier, son jeune frère, sa grand-mère, figure des vacances d'été à Houlgate.

Elle quitte Caen. Retour le week-end. "J'ai beaucoup pleuré les dimanches soir." Et, comme tous les provinciaux admis, s'en va vivre chez Mme Baumont, femme chargée de materner ces enfants souples et gracieux partis trop tôt de chez eux. Elle régnait sur deux appartements haussmanniens réunis en un seul, d'un côté le dortoir des garçons, de l'autre celui des filles, au milieu la grande table du petit déjeuner et du dîner. "Elle nous a tenus." Comme ces professeures, anciennes danseuses belles comme des actrices, qui montraient les pas du bout de leurs longs ongles peints, pas de bourrée, saut de chat, arabesque, cette langue des jambes et des bras qu'elle ne cessera plus de parler. Des trente du début, elles ne sont plus que deux en dernière année, puis sa copine Lucie redouble, elle entre seule en première division.

Oui , "c'est le couvent". Et alors ? Elle est amoureuse de la danse. Elle ne se rappelle pas la douleur, les interminables séries de battements de jambes, la sévérité, les remarques blessantes. Les autres en parlent encore, de l'Opéra qui hache menu pour ne garder que le meilleur, elle ne s'en souvient pas. Sa mémoire est encombrée d'autre chose, une autre chape pesait alors sur son corps, un corset. Elle souffrait d'une double scoliose si prononcée qu'elle lui déplaçait les organes, les médecins lui demandaient d'arrêter la danse, lui parlaient d'une opération, d'une barre de fer le long de la colonne, elle cachait son accessoire médical sous des vêtements larges, elle ne voulait pas que les autres sachent, et ne le quittait que trois heures par jour, pour danser. Alors jamais le tutu ne fut corset.

CHERCHEUSE D'ART

Tutu et corset rivalisaient comme rêve et réalité, "les heures de danse étaient synonymes de liberté". Il en sera toujours ainsi. "Dans ma vie, longtemps le studio de danse a été le seul endroit où j'étais bien. C'est là encore que je me relève des peines que j'ai eues. Il faut aller danser, ne jamais se terrer chez soi." Etrangement, cette femme dynamique et souriante laisse, une fois partie, dans votre carnet de notes, des phrases plutôt graves. Et, au deuxième rendez-vous, y dépose furtivement un souvenir plus brûlant encore que le corset qui l'emprisonnait, la clé de sa volonté enfantine probablement : son jeune frère atteint d'une maladie rare, qu'elle ne pouvait même pas visiter dans sa chambre d'hôpital. La grande sœur restait en bas. "Je me sentais exclue." Elle avait 8 ans, "je vivais pour deux". Elle dansera pour deux.

Elle rejoint le ballet à 14 ans et demi. A 15 ans, elle touche son premier bulletin de salaire. Il faut pour cela une dérogation de l'Etat car elle n'a pas 16 ans. Elle n'aime pas sortir le soir. "Je n'avais pas envie." Rien ne doit l'écarter de son chemin. Elle est d'un bloc, d'un engagement total, décalée forcément, sa passion la rend suspecte, pas assez ressemblante, pas comme celles de son âge et pas encore chez elle dans l'univers compétitif des femmes qui dansent. "Dans le monde des enfants ça allait, dans celui des adultes c'était plus dur." Le temps est alors contrarié. C'est comme si deux aiguilles d'une même l'horloge n'avançaient pas ensemble. L'une trotte et s'affole, c'est la danseuse qui apprend vite, s'impatiente et que l'institution préfère freiner un peu : à 18 ans, elle fugue, mais pas pour fuir les ordres et la rigueur de la danse, pour danser davantage, elle trouve que l'Opéra ne l'exploite pas assez , elle s'en va à New York, virevolter chez les autres.

N'est-elle pas de la graine de ces étoiles qui un jour débordent, de ces incontrôlables comme Sylvie Guillem qui, en claquant la porte de l'Opéra qui lui interdit de se produire à l'étranger, a provoqué des remous jusque sur les bancs des députés, preuve que l'étoile est décidément du patrimoine national ? "L'Opéra m'a ordonné de rentrer." Elle a obéi et dansé, de plus en plus visible et particulière sur la scène. L'autre aiguille sur son horloge avance à peine, c'est la jeune fille, dévorée par la danseuse. "Je ne me suis pas développée en tant qu'adulte, j'ai tout fait très en retard. Enfin, tout...", sourit-elle, pour ne pas être tout à fait nonne. Il a fallu l'étoile, atteindre le grade ultime, le firmament, pour redescendre sur terre et renouer (un peu) avec le commun des mortels et ses dérivatifs habituels. Café à 30 ans, puis du vin un peu plus tard, sortir le soir, quasiment tous les soirs.

Désormais, après ses huit heures de danse, elle va au théâtre, au concert de musique classique ; le vendredi, elle peut aller danser au Tango, une boîte du Marais, où elle s'amuse beaucoup pendant l'heure consacrée aux danses de salon. Mais sortir, c'est quitter son théâtre pour un autre. Elle reste chercheuse d'art et d'exceptionnel. Elle cultive les amitiés avec les créateurs quelle que soit leur discipline : le metteur en scène Pippo Delbono, les artistes Buren et Sophie Calle font partie de la liste. Se divertir, oui, mais toujours en apprenant. Ce n'est pas une rebelle, comme on l'a trop dit, c'est une disciple. La question n'est pas de savoir si un jour elle se fera la belle, mais comment canaliser ses envies. "Les gens se fatiguent. Pas moi."

SORTIR DU CADRE

En 2012, un ligament externe du genou est au bord de la déchirure, elle se fait opérer mais exige ensuite le même traitement que certains athlètes de haut niveau : une injection de PRP, qui lui permettra de danser Pina Bausch bientôt à l'affiche. Son sang est prélevé, passé en centrifugeuse, débarrassé des globules rouges et blancs, ne reste plus qu'une matière jaunâtre, un concentré de plaquettes qui, une fois injecté dans la zone opérée, fait fondre la cicatrisation de deux mois à deux semaines. C'est très douloureux. "Je n'arrivais pas à m'arrêter de pleurer tellement ça faisait mal. Mais quand je me blesse, c'est moi qui donne les règles au chirurgien. Si je veux être debout dans quinze jours, je ne le laisse pas décider." Elle voulait "danser Pina". Pina morte. Mais Pina, qu'elle a connue, admirée, écoutée comme une élève pâte à modeler. Pina qui exigeait des danseurs qu'ils apprennent par coeur, même sans rien y comprendre, les paroles en allemand de l'opéra dansé, qu'ils sachent sur quelle syllabe poser le pied, "ça donne une grâce insensée. Quand on est englouti par la musique, le mouvement n'est pas le même que lorsqu'on la suit".

Engloutie est un mot qui lui va bien. Vingt-huit ans qu'elle vit à l'Opéra. Elle a la loge d'une étoile, la 61, un joli fatras avec un tas de pointes plus ou moins réutilisables sur la moquette, un canapé qui se déplie, des photos souvenirs en désordre sur le mur. Elle promène dans les couloirs un petit teckel à poils durs, qui répond au nom de Goldy, compose les codes des portes intermédiaires en disant : "Facile à retenir, c'est la date où je suis devenue étoile mais, en fait, c'est surtout celle de l'anniversaire de l'ancien directeur." Il y a en elle de la solitude, de l'ego, des doutes, l'envie de plaire, de séduire et de fasciner, qui transparaissent, mais elle sait qu'être admirée ne signifie pas être comprise. Et elle ne ment pas quand elle affirme : "Mon plus bel ennemi, c'est moi." Elle sort parfois du cadre, mais pour mieux y revenir. Elle a la chance de vivre des temps plus souples à l'Opéra. L'institution élitiste autorise des bols d'air : un clip avec Benjamin Biolay, La Superbe, une flash mob au Louvre en soutien aux enfants malades comme l'était son frère qui aujourd'hui va mieux, des excursions en terre lointaine, comme devenir jury, sur M6, d'une émission en forme de concours, "La meilleure danse". "Je n'ai jamais eu de problème à faire des choses populaires."

Elle avait même créé Les Rares Différences en 2007 pour trois danseurs de hip-hop au festival de Suresnes, mélangé son langage à celui de la rue. "Ils m'ont appris l'improvisation, je leur ai appris la répétition d'un mouvement jusqu'à la perfection. Ici, à l'Opéra, on était bluffé. Ce sont de vrais autodidactes. Moi, j'ai toute une institution sur le corps." Elle est une grande enfant de la maison mère, forte personnalité, totale fidélité. "Ici, on ne s'impose pas par le caractère, mais par la façon de danser." Elle gagne 7 500 euros brut par mois, salaire de fin de carrière, agrémenté parfois par quelques jolis contrats avec les marques Repetto, Hermès et Chanel. Le gong de la retraite sonne à 42 ans chez les danseuses. Dans cinq ans. Marie-Agnès Gillot sait, pour avoir vu vieillir ses professeures, comment les danseuses traversent les années, en silhouettes intraitables. "On arrête le temps sur notre corps, on l'abîme peut-être mais c'est une vraie cure de jouvence."

Elle n'exclut pas de faire un enfant -"mère à la retraite, c'est pas mal" -, basculer côté parents après avoir tout donné à la danse. Elle dansera longtemps encore, poursuivra son écriture chorégraphique, deviendra professeur. Et pourrait ressembler de plus en plus à la Callas. Elle dit souvent que la société ne reconnaît pas suffisamment les danseurs. "Etoile" se dit star en anglais et, sous le mot "star", il y a du monde désormais - pas des danseurs nés dans la douleur, mais des gens nés de l'image. Notre monde marchand starifie à toute vitesse, la danse, elle, a besoin de temps et ne se berce pas d'illusions. Les pieds saignent. Les ligaments se déchirent. Les aspirants pleurent. La chute menace au moindre envol. Et la lumière ne dure qu'un court instant. La danse ne se corrompt pas. C'est ce qui rend "notre patrimoine" si belle dans son anorak de travailleuse.

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