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Saint Barthélemy-Saint Martin : le jour et la nuit

Logo de ParisMatch ParisMatch | Diapositive 1 sur 12: Une villa détruite, paysage typique de l'ile de Saint-Barth' après le passage de l'ouragan Irma.

Une villa détruite, paysage typique de l'ile de Saint-Barth' après le passage de l'ouragan Irma.

À St Barth, 100 villas sur 450 seront prêtes pour Noël. Des plages éphémères, barbecue et musique, accueilleront les milliardaires des hôtels de luxe. À Saint-Martin, on vient encore s’approvisionner en eau et rations chez les militaires. Des containers sont bloqués en Guadeloupe : les transporteurs estiment que le sécurité n’est pas assurée sur l’ile. Reportage.

Les troupeaux de biquettes sauvages ont réinvesti les collines de St Barth. On en a même vu un tournicoter autour d’un jacuzzi 5 places ! Soufflé par Irma, l’engin tout rose a atterri au milieu de rochers, à cinq cent mètres de la première habitation, derrière la plage des Salines. À propos de plages, on se baignait, dimanche 24, à Colombiers.

L’ile, qui est une marque de luxe dans le monde entier, se reconstruit à la vitesse d’un ouragan. L’école a repris, au grand dam de certains élèves, le matin seulement, faute de cantine. L’eau est rétablie à 80%. Les deux usines de désalinisation, d’une capacité de 3500m3, en produisent 2900. En attendant que le réseau électrique soit totalement rétabli, des groupes électrogènes de la taille de containers ont été installés dans les coins les plus isolés. St Barth connaissait déjà le plein emploi. « Nous versons chaque année à l’État, explique le Président de la Collectivité Bruno Magras, 3 millions d’euros au titre de la dotation globale de compensation négative, et ne recevons aucune subvention. » En ce moment, l’ile manque plutôt de main d’œuvre. Pour des raisons de sécurité, un nombre conséquent de locaux ont quitté St Barth avant Irma. Ils reviennent, petit à petit. Mais il faut la loger dans les meilleures conditions, ce qui pose parfois problème. Heureusement, l’excellente main-d’œuvre portugaise (3000 hommes) est sur place.

La quinzaine de piscinistes remettent en état de marche 1500 piscines grand luxe

Les entrepreneurs locaux sont surbookés. La quinzaine de piscinistes remettent en état de marche 1500 piscines grand luxe, qui peuvent valoir 1,5 millions d’€. Les cent cinquante professionnels des jardins privés arrivent au bout du déblayage des 700 villas de l’île. Il a fallu découper une quantité astronomique de troncs d’arbres, en restant parfois à quinze paires de bras une semaine entière dans la même propriété. Charlotte, l’une des trois associés de Côté Jardins, a du mal à trouver des effectifs. « Nous avons vingt employés, il en faudrait quinze de plus. On a du travail jusqu’à Noël. » Problème : se réapprovisionner en arbres, palmiers principalement. Ceux dont le cœur a résisté reprendront des couleurs, mais il faudra en importer. Mais les palmeraies de Miami, principal fournisseur de St Barth, ont été touchées. Gaëlle, représentante des cuisines haut de gamme Arthur Bonnet, court partout faire des devis. Idem pour Cédric, électricien, qui manque d’assistants. On travaille dans la bonne humeur et on demande même à Cristelle, masseuse des hôtels, villas et yachts, d’exercer ses talents.

Côté administratif, la Collectivité de St Barthélemy facilite les choses. Bruno Magras évite à ses administrés toute formalité si l’on refait sa demeure à l’identique. Les dossiers des nouveaux permis de construire ont été mis en stand-by. Priorité à la reconstruction. Le Président de la Collectivité s’irrite que certaines gazettes l’aient critiqué de ne pas avoir fait d’appels d’offres pour le déblayage les routes. « On y serait encore ! s’exclame-t-il. On m’a aussi reproché d’avoir profité d’Irma et gagné de l’argent avec ma compagnie aérienne ! Mes cinq avions de St Barth Commuter ont transporté gratuitement, pendant les quatre premiers jours, femmes enceintes, insuffisants respiratoires, blessés légers et autre traumatisés. » Trade Wind Aviation fit de même, rappariant, elle, la clientèle américaine.

Elle représente 80% du tourisme. Sur 700 villas, 450 sont en location. La prochaine saison sera impactée, mais « Cent villas seront prêtes pour Noël, certaines même pour Thanksgiving, annonce Nicolas Benazzouz, patron de St Barth Villas. En ce moment, nous confirmons certaines réservations. » Il faut assurer un service très haut de gamme pour les clients qui déboursent entre 3500 et 150.000 euros la semaine : service concierge, chef privé, baby-sitter, pisciniste, jardinier et traitement moustiques. Le départ arrivé doit se faire en deux heures de temps, les samedi. Le vacancier est exigent. Il peut faire ouvrir des magasins de vêtements de luxe en pleine nuit pour y faire des achats : on réveille le patron qui ouvre sa boutique ; désirer subitement un cigare, du caviar, ou un paquet de cigarettes, lequel lui coûtera cent euros. Où est le problème ? Enfin, les clients réservent dans plusieurs restaurants en même temps, se décidant au dernier moment s’ils iront, par exemple, au Ti Barth, Bonito, Isola ou Oréga. Devant cette manie capricieuse, les restaurateurs demandent désormais 200 euros par tête à la réservation, en garantie.

"En prévision des futurs cyclones, nous devrions revoir notre philosophie en matière de construction"

Les hôtels de luxe et autres Relais & Châteaux, construits en bord de mer, ont subi de plus lourds dégâts. Mais là encore, le défi est de rouvrir en partie pour Noël. 30 chambres sur 46 du Barthélemy ont été endommagées. La propriétaire de l’établissement, une Américaine fortunée, loge les ouvriers dans sa vaste villa. Le restaurant de l’hôtel devrait être opérationnel début décembre, ainsi que cinq ou six chambres : le designer italien qui décore le Barthélemy fait déjà fonctionner ses ateliers. Budget illimité pour cet hôtel qui n’ouvrit que la saison dernière, après huit ans de travaux. Anne Dentel, Présidente de l’association des hôtels et villas de St Barth, qui doit s’envoler pour New York créer une Charity Fundation au profit de la végétation de l’ile, a eu l’idée d’installer des plages éphémères devant les hôtels ne pouvant pas assurer un service complet. Barbecue, musique, restaurants capsules. Les milliardaires devraient adorer le concept. Et les jet-skis de Dom Peter, qui a passé quinze jours à aider au déblayage de son île chérie, et sauvé en prime une famille en l’abritant chez lui, seront opérationnels.

Finalement, le seul souci semble provenir des moustiques. Ils ont envahi l’île, comme après le cyclone Luis. Jean-François, patron de Dead Moustiques, et ses hommes leur courent après. Les raquettes électriques anti bestioles deviennent inefficaces. Certains habitants les aspirent.. à l’aspirateur Dyson ! « Nous avons aussi un problème de réserves en antibiotiques, déplore Catherine Bourne, propriétaire de la pharmacie de l’Aéroport. Beaucoup se blessent en nettoyant les jardins. Notre grossiste de Saint-Martin a été sinistré, nous allons être obligés de passer commande en métropole. »

La leçon d’Irma, c’est le patron d’Aluver (volets anticycloniques, baies vitrées) qui la donne. Lui non plus ne chôme pas. La société a travaillé en priorité dans les écoles, l’aéroport, les magasins. Il s’attaque désormais aux maisons et chambres d’hôtel, équipées de volets anticycloniques pesant parfois 700 kilos. Le vent les a tordus, les paquets de mer les ont bloqués. 1m3 pèse une tonne. Sa leçon : « Nos calculs de résistance se faisaient pour des vents de 250 km/h. En prévision des futurs cyclones, nous devrions revoir notre philosophie en matière de construction. Éviter, notamment, les grandes ouvertures et autres immenses baies vitrées. » C’est beau, mais il faudrait faire une croix dessus.

À une heure de mer de St Barth, Saint-Martin. Près de trois semaines après le passage d’Irma, la situation reste critique. Très peu de commerces de proximité ont rouvert. Les nombreux restos « chinois », dévalisés par les pillages, attendent d’être réapprovisionnés. Les habitants les plus chanceux, qui possèdent un moyen de locomotion pas trop endommagé, font leurs courses côté hollandais, où les enseignes ont rouvert leurs portes. Les autres se contentent de rations militaires et font la queue derrière les camions pour obtenir de l’eau, parfois rationnée. Une polémique s’installe : côté français, seule l’enseigne Super U a été protégée, après un vague début de pillage. Pas les autres, tels Monoprix, Leader Price, Cocci Market et le Petit Casino, tous vidés. Du coup, aujourd’hui, Super U est le seul magasin d’alimentation, côté français, qui a pu reprendre ses activités.

Les entrepreneurs de l’ile de Saint-Martin s’agacent

Toujours pas d’eau sur l’ile, et d’incessantes coupures d’électricité, dans les quelques endroits où elle a été rétablie. Sur le qui-vive, Sécurité Civile, Pompiers et Gendarmes se démènent pour améliorer les choses. Des paras surveillent encore des lieux sensibles, pour éviter la reprise des pillages. Le déblayage des quartiers les plus touchés, comme Grand Case, n’est pas vraiment achevé, même si l’on a progressé. Dans ce sympathique quartier Créole très sévèrement touché, l’électricité devrait revenir dans la semaine.

Des containers par dizaine sont bloqués en Guadeloupe, dont deux de l’enseigne Monoprix : les transporteurs estiment que la garantie de sécurité des marchandises, à leur arrivée à Saint-Martin, n’est pas suffisante. De plus, le port maritime ne fonctionne pas complètement. Il rencontre des problèmes de tirant d’eau. Les entrepreneurs de l’ile s’agacent –le mot est faible- de ce qu’ils estiment être bien plus grave qu’un simple retard à l’allumage. Tandis que, côté hollandais, les autorités, avant Irma, ont fait venir de Curaçao, dont dépend ce territoire, des troupes en nombre pour anticiper les pillages, les autorités françaises, disent-ils, n’ont même pas sécurisé la frontière, pas plus que Bellevue, le poumon économique de Saint-Martin et d’autres zones commerciales. Vingt gendarmes seulement en renfort, avant Irma, cent quarante en renfort deux jours après son passage, impuissants, battant retraite, sous nos yeux, malgré leur lourd armement, devant une bande de pilleurs à l’œuvre à Marigot, au grand jour. Illégaux de Haïti, de St Domingue, de la République Dominicaine et un peu de la Jamaïque, ils ont défoncé à peu près tous les commerces. L’entrepôt Tout à Louer fut « travaillé » au Fenwick et autre chariot élévateur. Adieu groupes électrogènes, scieuses diverses et pompe à eaux. Même sort à Métro, Cash & Carry, rebaptisé Carry & Go... Idem les pharmacies ; Cadisco, dépositaire de carburants à Marigot ; la boutique Orange, plus un mobile. Et un distributeur de billets désencastré.

Seules bonnes nouvelles : samedi 23 septembre, les vols commerciaux ont repris depuis Grand Case. Et la communauté, autorités comprises, semble se remettre au travail, consciente d’avoir perdu un peu trop de temps. Il faut dire qu’elle fût très traumatisée par le passage d’Irma, bien davantage qu’à St Barth. Les constructions sont moins solides. La totalité des habitants a vraiment pensé mourir. Nous n’avons rencontré que des survivants hébétés, ahuris de ce qu’ils avaient vécu, incrédules d’être sur terre. Coincés des heures dans leurs wc ou leurs salles de bain avec des enfants aussi effrayés que les adultes, tous ont prié. On ne peut leur reprocher ces quelques journées, perdues pour ceux qui jugent hâtivement, mais nécessaires pour sortir de cette torpeur et réapprendre à vivre.

En attendant, côté assurances, la facture s’élève à 5 milliards d’euros.

© Enrico Dagnino

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