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Stock de masques : la lettre qui enfonce le gouvernement

logo de Liberation Liberation 18/06/2020 Pauline Moullot, Ismaël Halissat
A Nice, le 4 mars. © Eric Gaillard A Nice, le 4 mars.

Un courrier de septembre 2018 prouve que le directeur général de la Santé avait été prévenu de la nécessité de recommander des masques.

C’est un courrier accablant pour le gouvernement, remettant en cause ses affirmations sur les raisons de la pénurie de masques au début de l’épidémie de Covid-19. Dès le début du mois de mars, le ministre de la Santé, Olivier Véran, expliquait que la faiblesse des stocks était due à un changement de doctrine et des décisions vieilles de près de dix ans. Depuis, le gouvernement et l’Elysée n’ont pas dévié de cette ligne de défense et n’ont jamais admis leur responsabilité dans cette situation. Elle est pourtant majeure. Comme l’avait révélé Libération, la cible d’un stock stratégique d’un milliard de masques est restée inchangée depuis dix ans et le ministère de la Santé n’a pas commandé les quantités suffisantes avant la crise. 

Une lettre datée du 26 septembre 2018, que Libération s’est procurée, prouve que le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, avait été très clairement averti de la pénurie et des risques en cas de crise sanitaire. Ce document est signé par François Bourdillon, qui a dirigé de 2016 à 2019 Santé publique France (SPF), l’agence chargée de la gestion des stocks stratégiques de l’Etat. Se fondant sur un rapport d’experts remis quelques semaines plus tôt à SPF et à la DGS, il résume : «Les recommandations d’utilisation des masques en cas de pandémie n’ont pas à être modifiées et l’importance d’un stock est à considérer en fonction des capacités d’approvisionnement garanties par les fabricants», écrit tout d’abord François Bourdillon. Puis il se lance dans un calcul sans ambiguïté : «Le besoin est de 20 millions de boîtes, soit près d’un milliard de masques.»

«Non-conformité»

Dans son courrier, le directeur de Santé publique France anticipe aussi les problématiques de distribution et affirme que ces masques «doivent être détenus à proximité de la population, voire directement stockés par des associations pour les patients socialement défavorisés et bénéficier d’un processus de distribution simple et lisible».

Une fois rappelée la nécessité de disposer d’un stock conséquent en cas d’épidémie et des circuits de distribution efficaces, François Bourdillon livre les résultats d’un audit commandé en 2017 sur l’état du stock de 750 millions de masques chirurgicaux. Cette expertise, confiée à l'entreprise belge Centexbel, a déterminé que la quasi-totalité du stock acquis dans les années 2000 n’était plus utilisable. «Les contrôles des masques chirurgicaux ont mis en évidence une non-conformité de la norme en vigueur sur un minimum de 60% des stocks, ce qui ne permet de disposer de moyens de protections contre une éventuelle pandémie», alerte l’ancien directeur de l’agence de santé publique dans sa lettre. François Bourdillon demande alors très clairement à Jérôme Salomon de s’emparer au plus vite du problème : «Dans ces conditions, il est important qu’une doctrine soit rapidement établie par vos services pour que les éventuelles acquisitions des produits soient mises en œuvre afin de disposer d’un stock avant le deuxième semestre 2019.»

Il n’en sera rien, ou presque. En réponse, dans un courrier du 30 octobre évoqué là encore par François Bourdillon face aux députés, la DGS passe un ordre de commande de 50 millions de masques, et 50 supplémentaires si les budgets le permettent. A peine plus de 30 millions seront commandés et livrés avant le début de l’épidémie de Covid, qui se déclare en Chine fin 2019.

Inaction du gouvernement

Le document révèle également que, fin 2018, la pénurie ne concerne pas que les masques mais aussi des médicaments cruciaux en cas d’épidémie de grippe. «Actuellement 95% de stocks de médicaments antiviraux détenus par Santé publique France sont périmés», alerte François Bourdillon.

Ce courrier a été évoqué pour la première fois mercredi devant la commission d’enquête parlementaire lors de l’audition de François Bourdillon. La veille, Jérôme Salomon, entendu par les mêmes députés, n’avait cessé d’esquiver. Relancé à plusieurs reprises par des députés agacés et offensifs, le DGS n’avait avancé aucun élément tangible pour expliquer les raisons pour lesquelles les stocks n’avaient pas été reconstitués après avoir découvert que l’essentiel des masques achetés dans les années 2000 étaient périmés. «Ça nous a énormément surpris», s’est-il contenté de répéter comme un automate. A la lumière de cette lettre, l’inaction du gouvernement est édifiante. Le numéro 2 du ministère de la Santé a sciemment commandé un dixième du stock de masques nécessaires en cas d’épidémie, alors même qu’il lui était répété que l’objectif d’un milliard devait rester inchangé. Les députés ont prévenu à plusieurs reprises : Jérôme Salomon devra être entendu une nouvelle fois au cours de cette commission d’enquête. 

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