En utilisant ce service et le contenu associé, vous acceptez l’utilisation des cookies à des fins d’analyse, de publicités et de contenus personnalisés.
Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

Le revenu universel de Benoît Hamon nous rendrait-il plus heureux?

logo de Challenges Challenges il y a 6 jours Jean-Louis Dell'Oro

revenu universel © Fournis par www.challenges.fr revenu universel
La réforme phare du candidat socialiste pourrait avoir un impact mitigé sur le bonheur de ses bénéficiaires. Explications.

Vous ne le savez peut-être pas mais ce lundi 20 mars, c’est la journée mondiale du bonheur. A cette occasion, Challenges.fr tente d’analyser les mesures phares des principaux candidats à l’élection présidentielle sous le prisme de l’économie du bonheur, cette branche de l’économie qui analysent les situations et les comportements qui influencent le bien-être subjectif, c’est-à-dire déclaré, des individus. Premier à passer sur le grill: Benoît Hamon et son revenu universel. L’équipe de campagne du vainqueur de la primaire de la gauche, par l’intermédiaire de l’économiste Julia Cagé, vient d’ailleurs tout juste de préciser les contours de cette proposition. Benoît Hamon souhaiterait ainsi instaurer un revenu universel de 600 euros par mois, avec un objectif de 750 euros en fin de mandat. Il concernerait tous les adultes de plus de 18 ans et serait dégressif jusqu’à 1,9 Smic (2.200 euros nets). Au-delà, les foyers concernés ne toucheraient aucun bonus. Ce revenu universel, d’un coût estimé par le candidat à 35 milliards d’euros supplémentaires pour les finances publiques, remplacerait uniquement le RSA et la prime d’activité. Challenges.fr revient avec Mickaël Mangot, enseignant à l’Essec à Paris et Singapour et directeur général de l'institut de l'économie du bonheur (IEB), sur cette réforme.

Que pensent les « économistes du bonheur » du revenu universel?

Sur le revenu universel, les économistes du bonheur ne peuvent fonctionner que par conjecture car il n'y a pas eu d’exemple de mise en place d’un tel dispositif avec un suivi du bonheur des protagonistes par des chercheurs. Pour estimer ses effets sur le bonheur, on peut toutefois s’appuyer sur différents résultats consensuels de la discipline sur le bonheur des personnes en emploi, des inactifs et des chômeurs. En effet, ce qui est intéressant avec le revenu universel, c’est qu’il transformerait à la fois la place du travail dans les existences et le statut de l’allocataire.

Justement, a-t-on besoin de travailler pour être heureux?

A priori, non. Nous savons que certains groupes sociaux hors de l’emploi marchand sont tout aussi heureux, en moyenne, que les actifs en emploi. C’est le cas par exemple des retraités et des femmes au foyer. Mais, s’ils sont inactifs au sens de l’économie, ils ne sont pas nécessairement oisifs… Il y a d’ailleurs des activités, qui ne relèvent pas de l’emploi marchand, qui sont très fortement reliées au bonheur, comme le bénévolat et certains loisirs. Plus que le travail, c’est l’activité et le sens que l’on y trouve, qui me paraissent être nécessaires au bonheur.

Est-ce aussi le cas pour les chômeurs?

C’est le contre-exemple. Le chômage ampute très fortement le bonheur des individus (d’environ un point sur une échelle de 0 à 10). Et, contrairement à de nombreux chocs de l’existence, on ne s’habitue pas complètement, avec le temps, à être au chômage. Malgré un processus d’adaptation, les chômeurs de longue durée restent significativement moins heureux que les personnes en emploi. Pire, le chômage continue de laisser des traces après le retour à l’emploi.

Est-ce essentiellement lié à la perte de revenus?

L’effet du chômage sur le bonheur va bien au-delà du seul effet de la perte de revenus. On considère que plus des deux tiers de l’effet relève de facteurs non-économiques: la perte d’estime de soi, de connexions sociales, d’une routine journalière, de sens… La dimension statutaire est très importante. Par exemple, les chômeurs qui passent en retraite voient leur niveau de bonheur immédiatement progresser sans que leurs revenus aient augmenté ou que leur quotidien soit transformé. Dans nos sociétés, il est aujourd’hui mieux perçu d’être retraité que chômeur. Dans le futur, il serait sans doute mieux perçu et mieux vécu d’être allocataire du revenu universel que de l’actuel RSA. Et, en amputant moins l’estime de soi des allocataires, il est possible que le revenu universel facilite in fine leur retour à l’emploi.

Le niveau des allocations chômage peut-il jouer sur le bonheur des chômeurs?

Oui. On remarque que la différence de bonheur entre les personnes en emploi et les chômeurs est moins marquée dans les pays où les allocations-chômage sont généreuses. Néanmoins, dans tous les cas, l’écart reste considérable…

Y aurait-il nécessairement plus de chômeurs ou d’inactifs avec l’introduction du revenu universel?

On peut le craindre. Il pourrait y avoir plus de chômeurs ou d’inactifs volontaires, c’est-à-dire de personnes qui font le choix de ne pas être en emploi car cela leur rapporterait trop peu de choses sur les plans financier et autres de travailler. Sur ce point, on peut s’appuyer sur des expérimentations grandeur nature menées dans le passé. L’introduction de revenus garantis (soit une allocation qui décroit à mesure que les revenus augmentent) relativement élevés dans certaines villes américaines et dans la province du Manitoba au Canada à la fin des années 1970 a d’ailleurs fait récemment l’objet de nouvelles recherches académiques. Elles ont obtenu que ces initiatives avaient conduit à une baisse significative de la participation au marché de l’emploi, de 11% dans le cas canadien. 

Comment expliquer cette moindre participation à l’emploi?

La baisse de la participation est à imputer essentiellement aux jeunes et aux personnes célibataires qui ont été particulièrement nombreuses à sortir du marché du travail (ou à ne pas y rentrer) pour se soigner, se former, s’occuper de leurs enfants ou faute d’opportunités intéressantes. Les chercheurs estiment que 30% de l’effet sur les comportements individuels sont dus au changement des normes sociales: avec l’introduction du revenu universel il était subitement devenu plus acceptable socialement de ne pas travailler.    

Quels autres effets du revenu universel pourrait-on anticiper?

Si le revenu universel était financé par de nouvelles charges sociales sur le travail, on peut anticiper un effet négatif sur la demande de travail par les entreprises et donc davantage de chômage involontaire, en plus du chômage volontaire. Plus positivement, on pourrait assister à un redéploiement sectoriel de l’emploi. Grâce au revenu universel, certains actifs pourraient essayer de migrer d’un emploi de type gagne-pain à un emploi plus intrinsèquement satisfaisant (offrant plus de sens ou de plaisir), acceptant au passage une réduction de leur salaire qui serait compensée par l’allocation. Pour certains secteurs, la fuite de main d’œuvre occasionnerait une baisse de l’emploi en même temps que des salaires supérieurs et une nécessaire amélioration des conditions et du contenu du travail. Les secteurs attractifs mais peu rémunérateurs (par exemple l’économie sociale et solidaire) verraient au contraire gonfler leurs effectifs mais à des niveaux de salaires inférieurs. La conséquence serait une meilleure satisfaction moyenne du travail pour les salariés.  

Le revenu universel vous semble-t-il a adapté à la situation actuelle de la France?

Dans l’état actuel des choses, non. La France a un marché de l’emploi trop peu dynamique (10% de chômeurs et 70% de taux de participation au marché du travail) et trop rigide pour tenter ce pari. Celui qui sort aujourd’hui du marché de l’emploi aura plus de mal à y rentrer de nouveau par la suite, en tous cas davantage qu’une personne comparable qui le ferait dans des pays où l’on frôle le plein emploi (Suisse, Pays-Bas, Allemagne, Etats-Unis, Royaume-Uni). L’inactivité volontaire de court terme peut vite se transformer en chômage involontaire de long terme quand le marché de l’emploi est difficile. En cela, le revenu universel pourrait s’avérer, pour certains, un cadeau empoisonné. Et puis, face au choc économique considérable que représente le vieillissement de la population, il me paraît vital que le maximum de personnes susceptibles de travailler le fassent.

Et que faudrait-il faire pour le rendre plus adapté?

Pour que le revenu universel soit une idée adaptée au contexte actuel, il faudrait qu’il soit accompagné par une profonde réforme du marché de l’emploi qui permette à celui-ci de « digérer » facilement et efficacement (sans perte de compétences au fil de l’eau) des personnes qui alternent des phases d’activité et d’inactivité. Cela nécessiterait de flexibiliser le CDI, d’abaisser le SMIC, d’améliorer la formation continue, d’offrir des primes de mobilité… 

Publicité
Publicité

Plus d'infos : Challenges.fr

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon