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Efficacité énergétique des bâtiments : la pratique loin des attentes théoriques

logo de La Tribune La Tribune 30/06/2020 Stefan Ambec et Claude Crampes (*)
© Fournis par La Tribune

Quelles sont les technologies qui permettront de réduire les émissions de gaz à effet de serre à moindre coût ? En réponse à cette question, l'entreprise de conseil McKinsey a publié en 2007 un graphique qui représente une estimation pour 2030 du coût de la tonne de CO2 évitée en mettant à exécution diverses stratégies de réduction des émissions.

La technologie qui sort gagnante dans ce classement est l'isolation des bâtiments, avec un coût négatif, c'est à dire un gain supérieur à 150 euros par tonne de CO2 évitée ! Autrement dit, c'est une solution « gagnante-gagnante » qui devrait permettre de réduire les émissions de CO2 tout en étant rentable économiquement : le coût de l'isolation serait largement compensé par les économies futures sur la facture énergétique.

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En cohérence avec ces calculs, dans de nombreux pays les pouvoirs publics ont mis en place des politiques pour favoriser l'isolation des bâtiments anciens. Avec tout de même un paradoxe : si isoler est si avantageux économiquement, il est dans l'intérêt des occupants (ménages, commerçants, industriels) de se lancer dans des travaux de rénovation énergétique sans subvention, à moins qu'ils soient locataires ou que leur banque refuse de leur faire un crédit, auquel cas un prêt garanti par l'Etat devrait lever le verrou financier. Compte tenu des prévisions des experts de McKinsey, la rationalité économique devrait donc suffire à pousser les propriétaires à isoler leur logement, surtout avec ces aides financières qui sont autant d'effets d'aubaines. Ce n'est pas ce qu'on a constaté, notamment aux Etats-Unis.

De la paperasse et de la poussière

Le gouvernement fédéral américain a mis en place un programme d'aides aux plus démunis qui prend en charge entièrement la rénovation énergétique de leur logement. Les ménages pauvres peuvent faire réaliser des travaux d'un montant moyen de 5.000 dollars sans rien débourser de leur poche. Une étude réalisée en 2015 a tenté de comprendre pourquoi un très petit nombre de ménages éligibles participent à ce programme si généreux. Est-ce par manque d'information ? Par aversion aux démarches administratives ? Les chercheurs ont sélectionné de manière aléatoire 30.000 ménages éligibles du Michigan dont la moitié a bénéficié d'une campagne de promotion : courriers et appels téléphoniques pour faire connaître le programme et soutien logistique pour monter un dossier de candidature. Cette campagne relativement coûteuse (450.000 dollars) a augmenté le taux de participation, mais l'augmentation reste faible. Si l'on compare les ménages qui ont bénéficié de la campagne de promotion avec les autres, le taux de candidature au programme passe de 2% à seulement 15%. En fin de compte, 6% de ceux qui ont reçu un soutien pour participer au programme réalisent les travaux contre 1% pour les autres. Le taux de réalisation des travaux conditionnellement à la soumission d'un dossier de candidature n'est pas plus élevé pour ceux qui ont bénéficié du programme de promotion. Les auteurs de cette étude concluent que l'information et les coûts de transaction ne sont pas les principaux freins à la rénovation énergétique. Le faible engouement pour ce type de programme ne peut s'expliquer que par des coûts non-monétaires, comme par exemple le bruit et la poussière provoqués par les travaux de rénovation.

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La rénovation énergétique pas toujours rentable

Diverses études ont estimé les économies d'énergies réalisées pour les comparer avec celles prévues dans les programmes de rénovation énergétique. Elles montrent toutes qu'on est loin du compte. La fraction des économies réalisées par rapport à celles qui avaient été annoncées varie de 30% à 58% selon l'étude. Au final, si on compare le coût de la rénovation avec les économies d'énergies, l'investissement ne s'avère pas toujours rentable, contrairement à ce qui était avancé par McKinsey. Dans l'échantillon des 30.000 ménages du Michigan, le taux de rentabilité annuel est estimé à −7.8% ce qui porte le coût de la tonne de CO2 évitée à 200 dollars, et donc rétrograde l'isolation des bâtiments en dernière position des solutions de décarbornation telles que estimées par McKinsey. En France, une étude de The Conversation sur des données d'enquêtes aboutit à la même conclusion de rendement négatif de la rénovation énergétique. Avec 1.000 euros de travaux, on obtient une réduction moyenne de la facture de 8,4 euros par an. Pour récupérer l'investissement initial, il faut donc attendre ... 120 ans !

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Ce décalage entre les économies prévues et les économies réalisées, connu sous le nom de « energy efficiency gap », s'explique en partie par des hypothèses trop optimistes des modèles de simulation utilisés par les ingénieurs du bâtiment. Mais ce n'est pas la seule raison. En décomposant toutes les mesures d'isolation des murs, plafonds et fenêtres, une étude américaine de 2020 estime que les erreurs de projections expliquent 41% du décalage. Le reste est dû en grande partie à l'hétérogénéité dans la qualité des travaux réalisés : les auteurs estiment que le décalage entre économies d'énergie prévues et réalisées serait réduit de 43% si tous les travaux étaient réalisés par les 5% meilleures entreprises de rénovation.

Asymétries d'information sur le marché de la rénovation

Même si l'isolation thermique est une technologie simple et mature, sa performance est très variable. Elle est dépendante de nombreux facteurs comme le type de bâtiment, les matériaux utilisés, le système de chauffage, les ponts thermiques, le climat, les compétences et l'implication des techniciens en charge du chantier. Toute une panoplie d'isolants et de techniques d'isolation sont disponibles sur le marché. Pas facile de faire son choix lorsqu'on n'est pas expert.

A moins de réaliser les travaux soi-même, l'efficacité énergétique de notre logement est laissée entre les mains d'un ou plusieurs professionnels qui sont censés faire au mieux à moindre coût. Cela crée un problème d'aléa moral mis en lumière dans un article publié en 2018. Le propriétaire n'ayant pas l'expertise pour s'assurer de la qualité des travaux, la tentation est forte pour l'artisan de bâcler le chantier avec des équipements d'entrée de gamme. Peu importe les économies d'énergie réalisées, il sera payé par le propriétaire (et l'Etat via la subvention). S'il s'avère que les économies d'énergie attendues ne se réalisent pas et ne font pas baisser la facture, il sera trop tard pour demander des comptes. Les auteurs documentent l'existence de cet aléa moral. Ils montrent que l'efficacité énergétique est moindre pour des travaux dont la qualité est plus difficilement observable, comme l'isolation des combles et lorsqu'ils sont réalisés le vendredi plutôt que les autres jours de la semaine.

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Cet aléa moral se double d'un problème d'anti-sélection car il est difficile pour un propriétaire d'évaluer la compétence et l'honnêteté des professionnels de la rénovation. La concurrence en présence d'anti-sélection tire la qualité vers le bas par un mécanisme dit du « market for lemons ». Les clients n'ayant pas les compétences pour distinguer les bons professionnels des mauvais, seuls ceux qui réussissent à baisser les coûts survivent en rognant sur la qualité. Dès lors, la compétence et la performance ne sont pas suffisamment rémunérées. Au final, les propriétaires renoncent à investir, ou bien le font pour des petits travaux en partie subventionnés par les contribuables.

Un secteur qui mérite d'être mieux régulé

La rénovation énergétique des bâtiments est une des options de la décarbonation de l'économie. S'il est vrai qu'elle est socialement désirable, elle n'est pas profitable pour les propriétaires sans subventions tant que l'énergie sera bon marché. Les aides financières ne font pas tout. L'Etat doit aussi mieux réguler le secteur de la rénovation énergétique et les professionnels du secteur doivent mieux se discipliner pour faire en sorte que les promesses d'économies d'énergies se concrétisent.

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Vidéo: L'après Covid-19 : comment repenser l'économie de demain ? (France 24)

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