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Les hôpitaux français veulent rattraper leur retard dans l'accueil des patients étrangers

logo de Challenges Challenges 30/06/2020 Isabelle de Foucaud
Hôpital Foch © VOISIN/PHANIE Hôpital Foch

ENQUÊTE - Objet de fantasmes et de tabous, le "tourisme médical" a longtemps peiné à décoller en France. Pendant que l’Allemagne, la Suisse ou le Royaume-Uni chassent sans complexe ces patients étrangers rentables. Au sein de l’association French Healthcare, certains hôpitaux tricolores veulent désormais leur part du gâteau.

"Il faut arrêter de ressasser le fantasme de l’émir qui réserve une aile de l’hôpital au détriment des patients français !" Jean-Patrick Lajonchère, directeur général du Groupe hospitalier Paris Saint-Joseph, qui a été chargé en 2016 d’une mission pour promouvoir l’excellence médicale française à l’international par le ministère des Affaires étrangères, défend son business. L’histoire à laquelle il fait référence date un peu, mais elle a marqué les esprits. En mai 2014, un membre de la famille royale d’Arabie saoudite avait privatisé neuf chambres de l’hôpital Ambroise-Paré (AP-HP) de Boulogne-Billancourt, pour y loger ses gardes du corps, réservé sept places de parking, fait installer des douchettes dans les toilettes et se faisait livrer des repas de traiteur.

Cette hospitalisation à prix d’or -270.000 euros, d’après Le Canard enchaîné- avait jeté le discrédit sur le marché embryonnaire de l’accueil des patients étrangers, aussi nommé "tourisme médical". Pourtant, les séjours très rentables de chefs d’Etat africains, émirs du Golfe, oligarques russes ou autres VIP du monde entier ne sont qu’une goutte d’eau dans cette filière des soins aux malades étrangers.

Filon sous-exploité en France

Ils sont koweitiens, américains, russes, libanais, algériens ou togolais. Cadres supérieurs de multinationales ou membres des classes sociales aisées. Quinze millions de personnes voyageraient chaque année pour se faire soigner à l’étranger. Le marché est colossal, évalué à 60 milliards de dollars aujourd’hui à l’échelle mondiale. Selon Allied Market Research, il pourrait peser 145 milliards de dollars en 2025. Or, selon un rapport commandé par l’ex ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius en 2015 à l’économiste Jean de Kervasdoué, l’accueil des patients étrangers ne rapportait alors que 120 millions d’euros à l’Hexagone, contre 2 milliards d’euros en Allemagne. Et le filon reste largement sous-exploité en France.

"Des dizaines de conciergeries médicales ou ‘agences facilitatrices’ s’étaient positionnées sur ce créneau pour organiser des séjours, l’hôtel, les transports, mais la bulle a vite éclaté", reconnaît Elie Moarbes, PDG du Medical Tourism Network, qui a tenu pour la première fois son stand au grand raout du tourisme mondial, IFPM Top Resa, à Paris en octobre 2019. Selon lui, "les médecins français sont encore trop frileux, estimant que la santé n’est pas un produit comme un autre, et l’organisation à la française est encore très complexe, notamment pour obtenir un devis ou un visa". Pendant ce temps, l’Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni courtisent sans complexe cette patientèle, en nouant des partenariats avec des ambassades, arpentant les salons spécialisés et chouchoutant ces malades d’exception dans leurs structures de soins.

Prestations dédiées

"Un euro dépensé dans un hôpital génère deux à trois euros dans les hôtels, restaurants ou transports par les familles des patients", souligne le professeur Robert Sigal, directeur général de l’Hôpital américain de Neuilly et l’un des chefs de file de l’association French Health Care, qui rassemble entre autres l’AP-HP, l’Institut Gustave Roussy, l’Institut mutualiste Montsouris, l’hôpital Foch, l’Institut Curie, Saint-Joseph, les cliniques Vivalto… Unis pour promouvoir "la santé Made in France", ils veulent leur part du gâteau. "L’offre se structure et se professionnalise", observe Mickaël Guignier, président de Medifrance Solution, une conciergerie créée il y a quatre ans, qui travaille avec 160 hôpitaux et double chaque année le nombre de prises en charge. "Les établissements soignaient déjà des patients étrangers et, lorsqu’ils ont compris qu’il y avait un marché, ils ont créé des prestations dédiées."

C’est notamment le cas du groupe Elsan, dont une vingtaine de cliniques à Paris, Bordeaux, Toulon, Lille ou Marseille proposent désormais aux patients étrangers "un accompagnement sur-mesure", sous la houlette de Philippe Aillères. Ou alors de l’AP-HP, dont certains hôpitaux -Pompidou, Cochin, La Pitié-Salpêtrière, Saint-Antoine- sont très demandés pour des soins nécessitant des plateaux techniques de pointe et l’avis de grands pontes de la médecine. A tel point que le groupe a quasiment la mainmise sur le marché : ses 39 établissements facturent chaque année 100 millions d’euros de soins à des patients non-résidents. Sollicitée, l’AP-HP n’a pas répondu à Challenges. L’hôpital Foch, à Suresnes (Hauts-de-Seine), a récemment recruté le docteur Serge Bonnetier pour piloter son activité internationale. Une belle prise pour l’établissement niché dans les hauteurs du Mont-Valérien, dont les chambres offrent une vue imprenable sur Paris et la tour Eiffel : le médecin onco-hématologue et polyglotte a mis en place en 2010 la cellule dédiée aux patients étrangers de l’Institut Gustave Roussy, devenu une référence mondiale. "En France, nous devons passer de la phase d’amateurisme au professionnalisme", défend-il. Foch, qui a soigné 600 malades étrangers l’an dernier, générant 7 millions d’euros de revenus, mise sur son éventail de spécialités. "Nous couvrons 90% des disciplines dont les malades du monde entier ont besoin."

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A Neuilly, l’"Américain", très prisé des stars, grands patrons et autres VIP, est déjà bien rôdé. Avec des cellules spécifiques pour les patients japonais, africains ou arabes, tout y est fait pour lever les freins linguistiques et éviter les impairs culturels. "Nous leur proposons un accompagnement personnalisé, qui va de la demande de devis au suivi après le séjour en contact avec leur médecin dans leur pays », explique Robert Sigal. Les patients étrangers représentent 33% de ses patients (24.000 séjours en 2019) et 42% de ses revenus (120 millions d’euros par an). Son objectif est de voir cette part grimper à 40% des patients et 60% des revenus en 2022. Bien loin des ambitions pudiques affichées en façade par ses concurrents : quasi à l’unisson, ils affirment ne pas prendre en charge plus de 5% de patients étrangers et même refuser d’aller au-delà… L’AP-HP a toujours déclaré plafonner cette activité à 1% de son flux de patients (8,3 millions l’an dernier). "Le sujet est sensible, vis-à-vis des patients mais aussi de nos équipes de soignants, déplore un acteur privé. Quand il y a des lits libres, pourquoi ne pas les occuper ?"

Devis "trop gourmands"

A l’heure où les hôpitaux français accumulent les déficits, y compris dans le privé, et courent après les financements, peuvent-ils toujours se permettre de bouder cette patientèle à qui les soins sont facturés 30 à 40 % plus chers que les tarifs de la Sécurité sociale ? Le devis moyen géré par Medifrance Solution tourne autour de 15 à 20.000 euros, les prix pouvant varier de 1.000 euros pour un simple check-up à 10-30.000 euros en cancérologie, ou jusqu’à 50.000 euros en neurochirurgie. "La facture peut vite grimper, car le marché se développe de plus en plus sur les pathologies lourdes, comme le cancer", ajoute Adrien Rebot, fondateur de Medicaim, qui vient de lever 1,2 million d’euros pour développer sa plateforme de séjours médicaux.

A l’Institut Curie, le devis moyen frôlait les 39.000 euros en 2019, contre 16.000 euros il y a quatre ans. "Nous prenons en charge les patients beaucoup plus tôt dans la maladie, et les traitements sont plus longs, ce qui accroît considérablement les chances de survie", explique le docteur Pierre Anhouri, directeur des relations internationales de l'Institut Curie de Paris, qui a créé un département dédié aux patients internationaux en 2016, a intégré dans ses locaux la conciergerie médicale C3Medical et investit 150 millions d’euros jusqu’à fin 2023 pour rénover son "hôtellerie" (300 chambres sur ses trois sites). Malgré tout, pour bon nombre des acteurs du marché, le compte n’y est pas. "Les tarifs ne reflètent pas le coût et l’expertise de notre prise en charge", affirme Serge Bonnetier, en regardant les prix pratiqués ailleurs en Europe, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. "Ce n’est pas normal que l’on soit soigné pour moins cher en France alors que la qualité des soins est supérieure !"

Ardoise impayée

Au-delà des compétences, le niveau de risque, non négligeable, se monnaye aussi. "Nous découvrons parfois, à leur arrivée, que certains patients sont atteints de pathologies différentes de ce que l’on nous avait présenté", pointe Jean-Patrick Lajonchère, dont l’établissement accueille 80.000 patients par an, et 800 étrangers. De même pour les complications qui induisent une prolongation -coûteuse- du séjour à l’hôpital. Enfin, reste le risque qui fait trembler tous les hôpitaux : l’ardoise impayée. En 2018, l’AP-HP accumulait des créances de patients étrangers de l’ordre de 115 millions d’euros. Par précaution, les établissements exigent désormais presque systématiquement le paiement avant l’hospitalisation. D’autres, comme Foch ou l’Institut Curie, sélectionnent les dossiers en fonction de la solvabilité du patient : en clair, s’il a les moyens de payer les soins de sa poche, est pris en charge par son assurance, son entreprise ou dans le cadre d’un programme gouvernemental. "Il faudrait aussi songer à harmoniser nos pratiques concurrentielles et tarifaires pour éviter les dérives, comme des devis trop gourmands", tente un responsable des prestations internationales d’un hôpital. Pas sûr qu’il parvienne à convaincre ses rivaux dans un marché stoppé net cette année par le Covid, qui a scellé les frontières et asséché le flux de cette patientèle internationale si convoitée.

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