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Dans les montagnes de Cuba, l’autre pays du café

logo de Le FigaroLe Figaro 03/12/2019 Guillaume Mollaret
Berceau de la révolution castriste, la Sierra Maestra abrite les vestiges des plantations de café installées à Cuba par les Français. © Haico Stegink/Haico - stock.adobe.com Berceau de la révolution castriste, la Sierra Maestra abrite les vestiges des plantations de café installées à Cuba par les Français.

Cest une contrée encore sauvage. Une forêt tropicale où la population demeure rare. Les hauteurs de Santiago de Cuba, au sud-est de l’île, ne sont pas le lieu privilégié du tourisme cubain, qui lui préfère les plages de Trinidad, plus au nord, de Baracoa, plus à l’est, ou de Varadero, près de La Havane. C’est pourtant ici, au cœur des parcs nationaux de Turquino et de Gran Piedra, que des Français ont, au milieu du XIXe siècle, élu domicile pour créer les premières plantations de café cubain. Tombé en désuétude puis en ruine, ce patrimoine se cherche aujourd’hui un avenir dans le tourisme vert auquel s’ouvre l’île communiste. En 2000, les fincas (fermes) appartenant jadis aux Français ont été inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Ainsi l’organisation considère-t-elle ces vestiges des plantations de café dans l’est de Cuba comme «les témoignages uniques d’une forme d’exploitation agricole de la forêt vierge, dont les traces ont disparu ailleurs dans le monde». À leur apogée, à la fin du XIXe siècle, on compte jusqu’à 171 exploitations caféières dans cette petite zone de montagne comprise entre Santiago et Guantanamo. Elles firent de Cuba le plus grand producteur mondial de café. À l’époque, boire un petit noir cubain était si chic que Le Procope, connu pour être le plus vieux restaurant de Paris, en proposait à sa carte. De ce temps superbe, il ne reste parfois que des murets. D’autres exploitations ont mieux survécu à la guerre et aux crises économiques et sociales traversées par le pays à la veille de son indépendance, en 1902. Leurs vestiges transpirent encore le génie civil de l’époque.

© Droit réservé

À la Isabelica, où s’était installé l’austère cultivateur Victor Constantin Cuzeaux, l’héritage de l’exploitation laisse transparaître le savoir-faire en termes d’acheminement de l’eau et de séchage, mais il rappelle aussi que les Français d’alors étaient également des esclavagistes. Restaurée dès 1961, la maison rassemble notamment une impressionnante collection de fers de contention collectée dans les plantations alentour. Le récit des guides fait froid dans le dos… Heureusement, le jardin aujourd’hui aménagé autour de la propriété propose un aperçu de la riche flore prenant racine en ces montagnes et permet d’adoucir la visite. Ainsi, certains bois de charpente sont naturellement ornés de tillandsias, des plantes qui n’ont pas besoin de terre pour s’épanouir.

Tout près, à quelques minutes de voiture, s’élève la Gran Piedra, un énorme rocher. On accède uniquement à pied à son sommet. L’ascension en pente majoritairement douce se fait au prix d’une montée de quelque 450 marches. Au sommet, le panorama offre tant une vue sur la baie de Santiago que sur la Sierra Maestra, une somptueuse chaîne de montagnes berceau de la révolution castriste achevée en 1959. On explore en 4 × 4 ces hauteurs, où la population vit pauvrement de la terre et qui abritent également les vestiges d’exploitations de café. La plus récemment restaurée est aussi la plus impressionnante par son organisation.

Exemplaire notamment dans son système d’irrigation, cette finca était équipée d’un aqueduc dont les arches restent intactes au milieu d’un paysage caribéen verdoyant. À l’époque, cet ouvrage d’art avait pour rôle d’acheminer l’eau jusqu’au moulin, permettant le déparchage et le dépulpage du café avant qu’il soit envoyé vers le port de Santiago. C’est toute la complexité de cet ensemble agricole et de la façon dont les Français ont façonné le territoire pour produire un café de qualité qu’a en fait sacralisé l’Unesco.

Parcours de randonnée pittoresques

En outre, la Fraternidad, nom de cette exploitation jadis propriété des parents du poète José-Maria de Heredia, membre de l’Académie française, propose un visage plus humain de la présence agricole française que celui renvoyé par la Isabelica. Désireuses de valoriser ce patrimoine, les autorités locales, l’Union européenne et la Fondation Malongo ont entrepris de créer des parcours de randonnées de niveau facile baptisées los caminos del cafe («les chemins du café»). Ces sentiers qu’empruntaient jadis les producteurs pour acheminer leur café vers la ville serpentent dans la forêt tropicale. Ils permettent d’appréhender l’île loin du tumulte urbain et de son incommodante pollution. Le long de ces chemins pittoresques, où il suffit de se baisser pour ramasser des mangues fraîches tout juste tombées de l’arbre, Cuba se dévoile sous un jour vierge.

Son oiseau national, le trogon cubain, laisse apercevoir à force de patience ses plumes bleues, blanches et rouges. Moins discret, l’urubu à tête rouge, également appelé vautour dindon en raison de sa forte ressemblance faciale avec le gallinacé, tournoie au-dessus des têtes quand il n’est pas posé en bandes au milieu de la route. Durant ces marches se dévoilent aussi des plaines de verdure vers lesquelles plongent les chemins terreux. Jamais menaçant, le ciel peut toutefois se fâcher en quelques minutes pour inonder la forêt d’une chaude et éphémère averse tropicale tandis que de petites parcelles de café continuent, bon gré mal gré, d’être cultivées par de courageux paysans qu’une forme de collectivisme n’a pas découragés.

© Los Caminos del cafe

À Santiago aussi, on s’active pour faire revivre le café sur le plan culturel. Dans sa fondita (petite cuisine), Compay Ramon joue à broyer, de façon très musicale, du café avec un pilon dont il dit qu’il appartenait à ses aïeux. On n’est pas obligé de croire cet acteur à la ceinture ornée d’un coupe-coupe et la bouche pleine d’un énorme cigare, mais le lieu est chaleureux, l’accueil tout autant, et la perspective de torréfier soi-même son café - que Ramon n’hésite pas à puissamment agrémenter de rhum - est de toute façon réjouissante.

Plus authentique, en plein centre, juste à côté de la cathédrale de Santiago, la Casa Dranguet, du nom d’une autre famille propriétaire française, retrace dans un petit musée l’histoire caféière de Cuba. L’espoir des caféiculteurs est de voir fleurir dans ces murs un outil de torréfaction local. Il redonnerait de la fierté aux producteurs et permettrait de boucler la boucle de ces caminos del cafe.

CARNET DE ROUTE

Y aller:

Avec Air France, vol quotidien Paris-La Havane à partir 500 € (www.airfrance.fr). De La Havane à Santiago, compter 12 heures de voiture ou bien 1h30 en avion, vols quotidiens avec Cubana de Aviacion à partir de 300€ (www.cubana.cu).

Se loger:

À Cuba, l’Iberostar Heritage Casa Granda (www.iberostarcasagranda.com) propose une agréable terrasse et un confort quatre étoiles. À partir de 65 €. Dans la Sierra Maestra, les maisons d’hôtes permettent de se loger pour 25 à 30 €. Près de la Isabelica (visite: 1 € ; droit à prendre des photos: 5 €), les gîtes Gran Piedra surplombent l’océan. Dans la fraîcheur de la montagne éponyme qui culmine à 1250 mètres d’altitude, un cadre idéal pour fuir la pollution urbaine. Compter 28 € pour deux, avec le petit déjeuner.

Wifi:

L’accès au wifi est limité sur l’île. Des cartes vendues à moins de un euro permettent d’y avoir accès près des hôtels pour une heure.

Les chemins du café:

Pour accéder au Caminos del cafe en 4x4, la société Ecotur propose une location depuis Santiago avec chauffeur-guide (l’un d’eux est francophone) pour un prix de 75€ par personne et par jour. Le café et le «café arrangé» coûtent entre 1 et 2€ (www.ecoturcuba.tur.cu).

Pourquoi l’Europe et la France financent des projets cubains

Au-delà de l’aide de l’Union européenne, consentie dans le cadre de sa politique d’aide au développement pour créer ces chemins du café à Cuba, la France a également décidé de soutenir indirectement ce projet en rendant carrossable une route menant à la Sierra Maestra. Outre un accès plus favorable à l’accueil de touristes, elle permettra surtout aux populations locales, majoritairement des agriculteurs, d’acheminer  plus facilement leur production vers Santiago. Ce financement intervient dans le cadre de la conversion  de la dette cubaine en un fonds pour financer les projets sur l’île. Une mesure décidée en 2016 par François Hollande, alors président de la République. En parallèle, la fondation du torréfacteur niçois Malongo travaille à développer les cultures locales de café en y dépêchant régulièrement un agronome. Dans un système où les prix d’achat sont fixés par l’État, Cuba se souciait jusqu’à présent peu de la qualité de son café… Qui a pourtant fait sa richesse il y a un peu plus de cent ans.

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Plus d'info: le figaro.fr

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