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Caméramans de Radio-Canada en Ukraine : derrière l’objectif en temps de guerre

logo de Radio-Canada.ca Radio-Canada.ca 2022-05-20 Anne Marie Lecomte

Ils ont couvert des catastrophes naturelles, des épidémies ou la guérilla en Colombie. Ces derniers mois, c'est dans une Ukraine ravagée qu'ils ont plongé, caméra au poing et cœur au ventre. Les caméramans-monteurs Maxime Beauchemin, Frédéric Tremblay et Emilio Avalos racontent leur expérience.

Tout semblait étonnamment calme quand nous sommes entrés à Orikhiv. Pourtant, de jour en jour, la guerre se rapproche.»

En voix hors champ, Céline Galipeau raconte. La caméra en mouvement nous montre cette petite ville ensoleillée, mais déserte, à 60 kilomètres de Zaporijia, dans le sud-est de l'Ukraine.

En ce jour de mai 2022, l’équipe de Radio-Canada qui accompagne la cheffe d'antenne du Téléjournal est à moins de deux kilomètres du front.

On entendait des bombardements, se rappelle le caméraman-monteur Maxime Beauchemin. Le matin, un missile russe avait frappé un jardin d'enfants; une garderie avait été touchée. Heureusement, il n'y avait pas d'enfants, mais...»

Une fumée dense surplombe des décombres qui flambent encore. C'était encore frais, de la poussière de roche tombait, on voyait l’impact, les obus, tout ça.»

Maxime Beauchemin, caméraman-monteur de Radio-Canada, accompagnait la cheffe d'antenne Céline Galipeau en Ukraine en mai 2022. « J'ai adoré les Ukrainiens, leur résilience et leur force de caractère, dit-il. C'est un super beau pays. » © Céline Galipeau/Radio-Canada Maxime Beauchemin, caméraman-monteur de Radio-Canada, accompagnait la cheffe d'antenne Céline Galipeau en Ukraine en mai 2022. « J'ai adoré les Ukrainiens, leur résilience et leur force de caractère, dit-il. C'est un super beau pays. »

Sur son épaule est posée sa caméra, la même qu’il utilise pour couvrir la politique, les sports ou les affaires publiques à Toronto, où il travaille habituellement. Je la connais les yeux fermés», explique-t-il. Elle pèse 9 kilos, mais il ne les sent pas. Tu t’habitues, ça fait partie de toi.»

Pour le tournage à Orikhiv, Grant Bowden, le responsable de la sécurité de l’équipe, avait tout repéré : routes, points d’entrée, points de sortie.

Avant d’y pénétrer, les membres de l’équipe radio-canadienne se sont arrêtés dans une station-service pour enfiler comme il faut» casques et gilets pare-balles avec le mot « MEDIA » bien en évidence sur le plastron.

Grant nous avait expliqué le plan, relate Maxime Beauchemin. "On va arriver par là, on veut s'en aller là, et si jamais il faut partir vite, on a l’option A, l’option B, l’option C".»

Règle de base : ne jamais se retrouver coincés.

La cueillette s’est faite promptement. On n’était pas là en touristes, décrit le caméraman. On a pris des images, on a parlé aux gens à qui on voulait parler, puis on s’est dit : "On a tout? Oui? OK, allons ailleurs".»

La consigne, donnée par la direction de Radio-Canada à Montréal, était claire : ne vous éternisez pas dans Orikhiv.

Une émission spéciale de MIDI INFO

Vous vous demandez comment nos envoyés spéciaux se préparent pour couvrir un conflit armé?

De 12 h10 à 13 h, à l'émission Midi Info, Alec Castonguay s’entretient avec Céline Galipeau et Tamara Alteresco, qui ont toutes deux couvert l’invasion russe en Ukraine. Elles répondront en direct à vos questions.

Logistique, technique et humanité

Caméraman-monteur depuis plus de 15 ans, Maxime Beauchemin est allé trois fois en Haïti, dont deux fois en compagnie d’un agent responsable de la sécurité. Les assurances nous y obligent, désormais», explique-t-il.

Grant Bowden, qui accompagnait Céline Galipeau et son équipe en Ukraine, est en plus technicien ambulancier. Si l’équipe avait subi quelque blessure, il aurait administré sur-le-champ les premiers soins.

À Orikhiv, les Russes ont frappé un entrepôt de semences. Le blé devait nourrir la population locale... Les flammes ravagent le toit de tôle gondolé, qui s’effondre. Dans la caméra, les images s’engouffrent.

Ce précieux visuel sera alimenté à Radio-Canada à Montréal à l’aide de boîtes de transmission – Dejero et LiveU – dotées de cartes cellulaires.

En télévision, le bon fonctionnement technique est vital. Pas d’images, pas d’histoire.

Et en Ukraine, zéro inquiétude» à cet égard. La couverture cellulaire est encore très solide, décrit Maxime Beauchemin, on n'a pas eu de problème de connexion. Le signal a été constant et fort, du début à la fin.»

Maxime Beauchemin s'est senti privilégié d'accompagner Céline Galipeau en Ukraine. C'est la grande dame de Radio-Canada, dit-il, c'est notre cheffe d'antenne. » © Christine Tremblay/Radio-Canada Maxime Beauchemin s'est senti privilégié d'accompagner Céline Galipeau en Ukraine. C'est la grande dame de Radio-Canada, dit-il, c'est notre cheffe d'antenne. »

Après 57 jours passés sous terre, raconte Céline Galipeau dans le reportage sur les rescapés de l’usine d’Azovstal à Marioupol, le petit Ivan, un an et demi, ne marche plus tout seul; il a constamment besoin d’être rassuré.» Inquiet, l’enfant blond fixe le ciel dans la lumière du jour.


Vidéo: Nulle part où aller (Radio-Canada.ca)

Lorsqu’une partie des rescapés sont arrivés à Zaporijia, à 250 km au nord-ouest de Marioupol, une horde de journalistes les a encerclés et pressés de questions sans ménagement. Ilia, le jeune guide-interprète ukrainien de l’équipe de Radio-Canada, en a été choqué.

Il nous a dit : "Laissez-les arriver, calmez-vous!"» raconte Maxime Beauchemin qui tentait de filmer dans la cohue, avec du monde qui me donnait des coups de coude et qui me soufflait dans le dos».

La télé ne se fait pas toujours de manière aussi brutale, nuance-t-il. On peut montrer l'émotion sans être directement dans le visage de la personne. Nos caméras ont des distances focales, qui nous permettent d’être en retrait.»

Bien qu’avides d’images, les caméramans sont capables de pudeur. De réserve.

Je suis très au courant que Radio-Canada ne mettra pas une tête arrachée en ondes. Donc, ça ne me donne pas grand-chose de la prendre [de la filmer].»

Celui qui parle est Frédéric Tremblay, caméraman-monteur envoyé à deux reprises par Radio-Canada en Ukraine avec, tour à tour, les journalistes Philipe Leblanc et Jean-Michel Leprince.

Rompu au métier d’informer, ce volubile caméraman a couvert l’épidémie d’Ebola en Afrique, l’exil d’Haïtiens rêvant d’un avenir meilleur ou encore la guérilla des FARC en Colombie.

Le caméraman-monteur Frédéric Tremblay, en compagnie d'Irina, une soldate au sein de l'armée ukrainienne. En zone de guerre, se nourrir peut être difficile. « Je suis reconnu pour être celui qui apporte toujours des noix, dit-il. Ça et des soupes en sachet, qui ne pèsent rien dans les valises. » © Un membre de l'équipe de Radio-Canada/Radio-Canada Le caméraman-monteur Frédéric Tremblay, en compagnie d'Irina, une soldate au sein de l'armée ukrainienne. En zone de guerre, se nourrir peut être difficile. « Je suis reconnu pour être celui qui apporte toujours des noix, dit-il. Ça et des soupes en sachet, qui ne pèsent rien dans les valises. »

De plus, il a été journaliste et parle le russe. Parler la langue, c’est un trésor! C’est tellement plus facile.»

Il a appris cette langue à l’Université Laval dans les années 1990 et l’a parfaite, ensuite, lors de longs séjours en Russie.

Et, bien qu’il ne maîtrise pas l’ukrainien, il s’est retrouvé dans son élément dans ce pays, lui qui était déjà allé à Lviv deux fois et à Kiev, quatre ou cinq fois.

Mais rien ne prépare à l’ampleur de la destruction. Aux sirènes qui retentissent de jour comme de nuit, pendant une heure d’affilée. Au grondement des canons, à quelques kilomètres du front. Les gens me demandent souvent : "As-tu eu peur?" et je dis : "Non". Pas par excès de confiance! J’ai un gros bagage : j’ai peut-être fait 50 pays avec Radio-Canada et par mes propres moyens […].»

Des images dures, il en a tourné. Je dirais qu’on est un peu protégés par le viseur», avance-t-il pour expliquer cette sorte de détachement qui est le sien.

L'Hôtel Europe à Konstantinovka, avec fenêtres et portes placardées. « Le propriétaire l'a ouvert pour nous, raconte le caméraman-monteur Frédéric Tremblay. Chaque chambre avait sa décoration : moi je restais dans la Grèce antique et le journaliste Jean-Michel Leprince était dans celle inspirée de l'Italie! » © Frédéric Tremblay/Radio-Canada L'Hôtel Europe à Konstantinovka, avec fenêtres et portes placardées. « Le propriétaire l'a ouvert pour nous, raconte le caméraman-monteur Frédéric Tremblay. Chaque chambre avait sa décoration : moi je restais dans la Grèce antique et le journaliste Jean-Michel Leprince était dans celle inspirée de l'Italie! »

Là où ils doivent être

En tournage, Frédéric Tremblay a un œil sur la caméra et... des yeux et des oreilles tout le tour de la tête.

Par moments, Frédéric Tremblay part seul avec sa caméra. Comme le soir où, à Kiev, il a voulu capter le golden hour», cette lumière dorée de fin du jour sur les coupoles scintillantes des cathédrales Sainte-Sophie et Saint Alexandre Nevsky. Ça pétillait […] J’étais satisfait.»

Dans le village de Makariv, en Ukraine, une maison détruite par des bombardements. © Emilio Avalos/Radio-Canada Dans le village de Makariv, en Ukraine, une maison détruite par des bombardements.

Le 24 février 2022, au premier jour de l’invasion russe en Ukraine, la décision est prise à Demydiv de dynamiter un barrage et un pont sur la rivière Iprin afin d’entraver le passage des tanks russes vers Kiev. Et ça a marché, raconte le journaliste Jean-François Bélanger dans son reportage, les soldats russes ne sont pas passés.» Mais la ville a été inondée.

Le caméraman-monteur de Jean-François Bélanger est Emilio Avalos. Trimballer caméra, trépied de micro et matériel d’éclairage, il en a l’habitude. Mais à son équipement s’ajoute désormais un masque à gaz. Il en est à sa première expérience en zone de guerre.

Sur le terrain, ses journées durent plus de dix heures. Il faut ensuite procéder au montage des images et préparer la journée du lendemain. Ce gros roulement» est exigeant physiquement et mentalement, reconnaît-il.

Le cameraman-monteur Emilio Avalos filme un soldat ukrainien exhibant le NLAW, un missile anti-tank, en Ukraine. © Jean-François Bélanger/Radio-Canada Le cameraman-monteur Emilio Avalos filme un soldat ukrainien exhibant le NLAW, un missile anti-tank, en Ukraine.

Sa caméra capture beauté et malheur entremêlés.

À Demydiv, après le dynamitage du barrage, Hryhorii Dziuba a vu sa cave à légumes inondée. Sa vache et son veau ont failli être noyés.

Dans l’étable, la vache lèche affectueusement le pull élimé du sexagénaire. C’est le côté rentre-dedans de la télé : la sensibilité crève le cœur et crève l’écran.

Avec l’expérience, dit-il, on apprend à faire la distinction entre ce qu’on rapporte avec soi et ce qu’on laisse sur le terrain.

De gauche à droite : le correspondant de Radio-Canada Jean-François Bélanger, Richard Moss, Emilio Avalos (caméraman-monteur), Andrei (chauffeur) et Ghenia (fixeur) à Vil’khivka, Kharkiv Oblast, en Ukraine. © /Radio-Canada De gauche à droite : le correspondant de Radio-Canada Jean-François Bélanger, Richard Moss, Emilio Avalos (caméraman-monteur), Andrei (chauffeur) et Ghenia (fixeur) à Vil’khivka, Kharkiv Oblast, en Ukraine.

Tous, Maxime Beauchemin, Frédéric Tremblay et Emilio Avalos, se disent privilégiés de pouvoir faire ce genre d’affectation. Pas qu’ils soient contents d’être en zone de guerre... Mais ils sont là où ils doivent être.

Tous ceux qui sont en Ukraine en ce moment connaissent leur métier, dit Emilio Avalos. Ils sont bons! Je me sens privilégié de dire : je suis là, avec eux.»

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