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​Musique - Leçon de vie africaine

logo de Le Devoir Le Devoir 2020-06-01 Philippe Renaud
De la même manière que Monk.E a reçu l’hospitalité des Ougandais durant cette pandémie qui s’étire, on le sent accueilli dans l’univers musical de Zex BilangiLangi sur cet album. © Fred Bugembe De la même manière que Monk.E a reçu l’hospitalité des Ougandais durant cette pandémie qui s’étire, on le sent accueilli dans l’univers musical de Zex BilangiLangi sur cet album.

Monk.E fait partie du paysage montréalais, au propre comme au figuré. C’est que le vétéran MC, membre du collectif K6A, est surtout connu comme graffiteur et muraliste, ses belles et grandes œuvres pouvant être admirées un peu partout en ville. Le chanteur dancehall Zex BilangiLangi ne peint pas, mais son talent rayonne avec autant de force dans son pays, l’Ouganda. Les deux amis offrent aujourd’hui un album en duo, rappé et chanté en anglais, en français et en luganda, sur lequel se superposent hip-hop, dancehall et afrobeats. Il se nomme Souffrir le sourire aux lèvres, comme une manière détournée de dire : « Ça va bien aller ».

 

Monk.E insiste : il ne se sent pas « coincé » en Ouganda, un pays qu’il fréquente depuis sept ans déjà et où il a développé un riche réseau de contacts et d’amis. « Je me sens chez moi, ici », assure l’artiste, joint par vidéoconférence au lendemain du lancement de Souffrir le sourire aux lèvres.

 

Tout de même, voilà déjà trois mois que Monk.E est dans ce pays d’Afrique centrale, et il ne sait toujours pas quand il pourra rentrer à Montréal. L’état d’urgence décrété le 25 mars dernier dans ce pays de 45 millions d’habitants est toujours en vigueur — au moment où ces lignes étaient écrites, l’État comptait officiellement 413 cas d’infection et ne déplorait aucun décès lié à la COVID-19. Le Montréalais espérait tout de même quitter Kampala hier ; son vol a été reporté à la mi-juillet.

 

« Une semaine après le Canada, l’Ouganda a fermé ses frontières. Jusque-là, il n’y avait pas d’inquiétudes dans le pays ; durant la première semaine de confinement, c’est devenu plus tendu. Des vidéos circulaient de petites émeutes, de gens qui volaient des camions de fruits, de policiers qui rudoyaient certains citoyens pris à briser le couvre-feu… J’ai alors choisi de partir en campagne, chez une connaissance qui construisait un hôtel aux abords du lac Victoria, où j’ai résidé pendant un mois. »

 

De retour dans la capitale, Monk.E a mis en branle le lancement de Souffrir le sourire aux lèvres, enchaînant les entrevues avec les médias locaux malgré les embûches inhérentes au confinement — Zex BilangiLangi devait se joindre à lui pour cette entrevue, mais les déplacements dans Lukanga sont lents et contrôlés.

 

« Ici, on surnomme Zex le “premier ministre du ghetto” », explique Monk.E, faisant référence au vétéran chanteur Bobi Wine, qui, lui, porte le surnom de « président du ghetto ». C’est dans les studios de Bobi Wine, pionnier du dancehall et des afrobeats, militant reconnu pour son engagement devenu député de l’opposition il y a trois ans, qu’a été enregistré l’automne dernier cet album en duo.

 

La carrière musicale de Zex n’en était encore qu’à ses débuts lorsque Monk.E a fait sa connaissance, dans le studio de montage du réalisateur (ougandais) des vidéoclips de son plus récent album studio, Couronne à double tranchant (2018). « Mon réalisateur montait aussi un clip pour Zex, qui était en studio. Ça a pris quinze minutes pour que ça clique, entre nous deux. Zex, c’est un être d’une rébellion et d’une créativité exemplaires, et je me reconnais là-dedans. C’est un gars à contre-courant » qui, en quelques années et grâce au mentorat de Bobi Wine, est devenu une star nationale avec des tubes dancehall animés tels que l’excellent Ratata.

 

De la même manière que Monk.E a reçu l’hospitalité des Ougandais durant cette pandémie qui s’étire, on le sent accueilli dans l’univers musical de Zex BilangiLangi sur Souffrir le sourire aux lèvres. Son rap franc et clairement articulé trouve ses aises dans les rythmiques dancehall pop de Changement, en ouverture, alors qu’on le sent de toute évidence plus dans son élément sur le rap Xpensive. Quant à Zex, le projet lui permet d’explorer, hors des frontières du dancehall, pour briller sur de spectaculaires grooves afrobeat, comme ceux de Twemalekoka, By Far et Fertile Land.

 

La musique est dansante, mais le texte sert à faire réfléchir, comme le font tant de musiciens du continent africain s’inspirant de la pop jamaïcaine. « Je me suis souvent senti comme un extraterrestre [sur la scène rap au Québec] avec mon discours sur la gratitude, on me perçoit comme une sorte de hippie… Je répète souvent ce mot-là, gratitude, c’est mon mantra, pour me souvenir de ne jamais en manquer. Mais lorsque j’arrive en Ouganda, je me sens comme un étudiant de la gratitude : ici, les gens ont tellement plus de gratitude et d’humilité ! »

 

« L’Ouganda, poursuit Monk.E, c’est un peu le pays “rasta” de l’Afrique de l’Ouest, très culturel, très spirituel comme endroit. C’est pour ça, je crois, que ma relation avec les gens ici est naturelle, je crois que nos intérêts se retrouvent. On aime l’art, la danse, l’humain, on aime rire. C’est pour ça que Zex et moi avons appelé l’album Souffrir le sourire aux lèvres : les gens vivent dans des conditions difficiles ici, mais le soir, ils portent leurs plus belles robes, leurs plus beaux habits, pour aller fêter et danser. Pour moi, c’est une grande leçon de vie. »

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