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Le fils de Jovenel Moïse dénonce la «parodie de justice» qui persiste après l’assassinat du président

logo de Le Devoir Le Devoir 2021-11-27 Fabien Deglise
Des étudiantes passaient jeudi devant une barricade enflammée érigée par des manifestants demandant la libération de personnes kidnappées par des gangs à Port-au-Prince. © Odelyn Joseph Associated Press Des étudiantes passaient jeudi devant une barricade enflammée érigée par des manifestants demandant la libération de personnes kidnappées par des gangs à Port-au-Prince.

Près de cinq mois après l’assassinat du président haïtien, Jovenel Moïse, son fils aîné, Joverlein Moïse, déplore la « parodie de justice » qui caractérise selon lui l’enquête amorcée en Haïti pour faire la lumière sur ce meurtre au sommet de l’État.

Le jeune homme de 29 ans place désormais ses espoirs entre les mains des « alliés de Haïti, des défenseurs de la liberté et de la démocratie », dont le Canada fait partie, pour faire pression sur le système judiciaire de son pays afin qu’il interpelle et juge les responsables de cette tragédie. Une solidarité internationale désormais nécessaire pour que justice soit rendue pour son père, a-t-il indiqué cette semaine dans une entrevue accordée au Devoir.

« Ce que l’on redoutait au début est en train malheureusement de se produire », dit Joverlein Moïse, qui s’est réfugié au Québec au lendemain de l’assassinat de son père, et ce, pour des « raisons de sécurité », assure-t-il. Il y vit en partie depuis neuf ans.

« La machine judiciaire haïtienne ne fonctionne pas très bien. Les influences politiques, comme celles des personnes responsables de l’assassinat de mon père, sont encore très fortes. Et il faut continuer à mettre de la pression sur le système de justice haïtien pour qu’il assume finalement ses responsabilités. »

Samedi dernier, M. Moïse a d’ailleurs interpellé, par l’entremise de ses avocats, le rapporteur spécial des Nations unies sur l’indépendance des juges et des avocats, le Péruvien Diego García-Sayán, pour lui faire part de ses préoccupations quant à l’enquête en cours sur la mort de l’ex-président haïtien.

La lettre, dont Le Devoir a pris connaissance, évoque une instruction marquée par des « violations de droits » et des « interférences claires » ciblant les avocats et les juges en Haïti.

Elle fait entre autres mention de l’assassinat du greffier Ernst Lafortune, affecté au cabinet du premier juge d’instruction Mathieu Chanlatte, deux jours après l’ouverture en août dernier de l’enquête sur le meurtre du président. Le juge avait, dans la foulée de ce meurtre, renoncé à instruire l’affaire pour des raisons de « convenance personnelle ».

Depuis ces événements, le véhicule du nouveau juge d’instruction, Garry Orélien, a été la cible de coups de feu à deux reprises dans les rues de la capitale, et son bureau a été cambriolé en octobre dernier. Ces « actes d’intimidation à l’égard du personnel de justice », peut-on lire, ont également ciblé le juge de paix Clément Noël, qui a constaté le décès de Jovenel Moïse et qui, en août dernier, victime de menaces, a dû quitter sa résidence personnelle pour se mettre, lui et sa famille, en sécurité.

« Nous avons demandé une enquête administrative et judiciaire après l’entrée par effraction dans le bureau du juge d’instruction, commente Joverlein Moïse. Mais nous n’avons jamais eu de réponse. Ce cambriolage, tout comme les actes de menaces et d’intimidation qui se poursuivent, est bien la preuve que les gens responsables de l’assassinat de mon père sont encore en liberté. Ils ne se font pas interroger et sont encore assez puissants pour arriver à attaquer le système judiciaire haïtien. »

La semaine dernière, les autorités judiciaires haïtiennes ont annoncé l’arrestation en Turquie d’un nouveau suspect dans le meurtre du Jovenel Moïse, perpétré dans la nuit du 6 au 7 juillet dans sa résidence officielle par un bataillon de 28 mercenaires d’origine étrangère. Il s’agit de l’homme d’affaires haïtien Samir Handal, riche propriétaire immobilier de Port-au-Prince. Il serait lié au médecin Christian Emmanuel Sanon, arrêté, lui, dans les jours qui ont suivi l’assassinat de l’ex-président et suspecté d’avoir financé et orchestré l’opération depuis la Floride où il résidait.

Au total, 40 personnes ont été interpellées dans le cadre de l’enquête. « Mais les pièces maîtresses du puzzle sont encore en liberté », estime Joverlein Moïse, tout en convenant qu’un « manque de volonté » de la justice de son pays ou un « manque d’instruments » expliqueraient que l’on ne soit pas encore allé « chercher les bonnes personnes ».

 

Jovenel Moïse a perdu la vie tragiquement, tandis que Haïti s’est enfoncé encore plus dans le chaos politique et social sous sa présidence. Sa légitimité était contestée au moment même où il tentait de conduire une réforme constitutionnelle, et ce, en l’absence d’un Parlement élu. Dans les dernières années, des soupçons de corruption et de détournement de fonds public pesaient sur lui, dans un pays livré au pouvoir ascendant de groupes armés criminalisés dont l’influence s’est amplifiée après l’assassinat de l’ex-président.

« Nous sommes toujours dans un contexte de catastrophe politique, économique et social qui a permis l’assassinat que mon père, dit Joverlein Moïse. Et comme après les catastrophes naturelles qui ont frappé Haïti, l’entraide internationale devrait également se manifester dans ce contexte. »

Pour la première fois, publiquement, le fils de l’ex-président de Haïti interpelle d’ailleurs le Canada, qui, selon lui, a un rôle à jouer dans l’enquête en cours sur la mort de Jovenel Moïse. « C’est un ami de Haïti et de la démocratie, dit-il. La communauté haïtienne est très importante ici et elle s’attend à ce que le Canada pose des gestes forts pour renforcer la démocratie et l’État de droit en Haïti. »

Il ajoute : « Un président élu démocratiquement a été assassiné, et il est incompréhensible que les alliés, les amis de la liberté, restent silencieux sur ce qui est en train de se passer. »

Avec l’aide de ses avocats, le jeune homme espère d’ailleurs ébranler ce silence. « À partir du moment où les autorités étatiques étrangères vont se sentir concernées par ce qui se passe en Haïti, cela va nous donner enfin l’espoir de voir les personnes qui ont commandé cet assassinat être interpellées, jugées et même condamnées pour ce qu’elles ont fait. »

Joverlein Moïse dit d’ailleurs agir, avec ses avocats, comme un « fils redevable envers [son] père », mais également comme un « citoyen redevable envers [son] pays » pour éviter que l’assassinat de Jovenel Moïse ne se perde lui aussi dans le chaos.

« Je ne peux rien faire pour ramener mon père à la vie, dit-il. Mais je peux tout faire pour que le 7 juillet 2021 entre dans l’histoire, pour les générations futures, et même pour ceux qui envisageraient aussi de commettre l’assassinat d’un président en fonction, comme le point de départ d’une énorme quête de justice qui a fait condamner tous les responsables. Pas comme le jour d’un crime impuni. »

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