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Pandora Papers : les comptes secrets d’Alexandre Cazes, roi québécois du « dark web »

logo de Radio-Canada.ca Radio-Canada.ca 2021-10-08 Jeff Yates
Le Trifluvien Alexandre Cazes © Facebook Le Trifluvien Alexandre Cazes

En apparence, Alexandre Cazes était simplement le jeune PDG d’EBX Technologies, une entreprise qui offrait des services de création de sites web d’affaires. Le Trifluvien décédé en 2017, qui vivait en Thaïlande, avait un train de vie opulent : villa imposante à Bangkok, résidences secondaires cossues à Chypre et à Antigua, voitures de luxe Lamborghini et Porsche, et des millions de dollars en cryptomonnaie. Bref, l'allure d’un homme d’affaires prospère.

Une vaste enquête du FBI et de la GRC racontait cependant une tout autre histoire. Selon la justice américaine, M. Cazes était en fait Alpha02», l’administrateur d’AlphaBay, le plus important marché illégal du dark web, où l’on pouvait vendre et acheter drogues, armes à feu et numéros de cartes de crédit volées, entre autres.

Son arrestation spectaculaire en Thaïlande, le 5 juillet 2017, tout comme sa mort dans des circonstances nébuleuses en prison une semaine plus tard, ont fait grand bruit dans les médias partout dans le monde.

Le secrétaire américain à la Justice de l’époque, Jeff Sessions, avait personnellement annoncé lors d’une conférence de presse l’arrestation de M. Cazes, au terme de ce qu’il qualifiait d’une des plus importantes enquêtes criminelles de l’année».

Moins médiatisé était l’empire corporatif outre-mer qui avait permis au cybercriminel allégué de transformer sa fortune d’origine illégale en biens matériels, de contourner des lois et de s'acheter la citoyenneté de deux pays.

Des documents internes obtenus par le Consortium international des journalistes d'enquête (ICIJ) et Radio-Canada montrent comment Alexandre Cazes a pu accéder à un vaste système financier parallèle et opaque, le même qui permet aux riches et puissants de cacher leur argent dans des paradis fiscaux.

Deux des sociétés-écrans que M. Cazes a mises sur pied semblent en outre avoir échappé aux autorités, selon notre enquête.

Ce reportage s'inscrit dans les Pandora Papers, une fuite de près de 12 millions de documents provenant de 14 firmes offrant des services d’incorporation offshore. Les documents ont été obtenus par l’ICIJ, un consortium réunissant plus de 600 journalistes d’enquête dans 117 pays et dont Radio-Canada est un partenaire.

Un mini-empire de sociétés outre-mer

Radio-Canada a pu déterminer qu’Alexandre Cazes a mis sur pied pas moins de six sociétés, pour la plupart incorporées à Hong Kong et au Bélize. Celles-ci étaient associées à des comptes bancaires en Suisse, aux Seychelles et en Nouvelle-Zélande et disposaient de bureaux virtuels à Londres, à Genève et à Hong Kong.

Au moins une des sociétés de M. Cazes lui a permis d'acheter illégalement une propriété en Thaïlande. Dans des documents de mise en accusation de M. Cazes, le département américain de la Justice a inclus une lettre écrite par ce dernier à un consultant en immigration, visant à expliquer la provenance de ses avoirs.

Dans cette lettre, écrite trois mois avant sa mort, en avril 2017, M. Cazes affirmait que sa fortune personnelle provenait d’investissements effectués en 2011 en spéculation bitcoin, bien avant que la valeur de cette cryptomonnaie explose.

La justice américaine prétend plutôt que la cryptomonnaie dont disposait M. Cazes provenait du marché illégal AlphaBay, où il prélevait de 2 % à 4 % de toutes les ventes. Au moment de l’arrestation de M. Cazes, les enquêteurs américains estimaient que le site effectuait des ventes de 600 000 à 800 000 $ US par jour.

Le gouvernement américain allègue que toutes les transactions, incluant les prélèvements de M. Cazes, étaient réalisées à l’aide de cryptomonnaie.

Capture d'écran d'une lettre écrite par Alexandre Cazes à un agent d'immigration, contenue dans les documents d'accusation le concernant. © /Capture d'écran Capture d'écran d'une lettre écrite par Alexandre Cazes à un agent d'immigration, contenue dans les documents d'accusation le concernant.

Dans la lettre, écrite en anglais, M. Cazes estimait avoir possédé au total 18 700 bitcoins, pour la plupart vendus pour acheter des propriétés à une époque où un seul bitcoin valait quelques centaines de dollars américains. S’il l’avait conservée, sa fortune en bitcoins vaudrait aujourd’hui plus de 1 G$ CAD.

M. Cazes y expliquait avoir acheté une imposante villa à Phuket, en Thaïlande, à l’aide d’une société-écran. Nous n’avons pas utilisé KGYJ Management Ltd. [une société créée pour M. Cazes] parce que nous avons découvert que mon nom y apparaissait en tant que fondateur. Et, puisque les lois en Thaïlande ne permettent pas aux étrangers de posséder des propriétés, nous avons dû trouver une façon de contourner cette loi et de cacher mon nom», a-t-il écrit.

La villa en question, décrite comme un chef-d’œuvre d’architecture moderne et de fusion asiatique contemporaine», disposant de cinq chambres à coucher et d’une piscine à débordement de 25 mètres, avait été achetée par M. Cazes pour 6 M$ US (7,6 M$ CAD).

Capture d'écran de la villa qu'a achetée Alexandre Cazes à Phuket, en Thaïlande, sur un site de tourisme. La villa n'est plus disponible pour la location. © /Capture d'écran Capture d'écran de la villa qu'a achetée Alexandre Cazes à Phuket, en Thaïlande, sur un site de tourisme. La villa n'est plus disponible pour la location.

Les propriétés de luxe, un véhicule pour le blanchiment d'argent


Vidéo: Tribunal spécialisé: la Cour du Québec n’exclut pas une poursuite (Le Devoir)

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D’après James Cohen, directeur exécutif de Transparency International Canada, l’achat de propriétés de luxe peut servir de véhicule pour blanchir de l’argent. Achetée avec de l’argent provenant de sources illégales, la propriété devient, sur papier, une source légitime de fonds lorsqu’elle est vendue, explique-t-il. 

Si une personne possède une propriété de luxe qu’elle a achetée à Londres, à New York ou à Vancouver, disons, non seulement elle peut y vivre, mais ça lui donne des possibilités de blanchir sa réputation dans ces pays. Ça lui permet d’établir ses opérations là-bas. Mais aussi, poursuit-il, elle peut la vendre, parce que le prix des propriétés augmente presque toujours. Donc, elle génère un gain sur son investissement initial d’argent sale.»

Les sociétés-écrans peuvent servir à ouvrir des comptes bancaires pour permettre de déjouer la surveillance, juge-t-il. La société-écran peut donner accès à l’économie légitime. Lorsqu’on utilise une société-écran pour ouvrir un compte dans une banque crédible, le tour est joué. Le but est de placer l’argent auprès d’institutions crédibles», dit-il.

M. Cohen ajoute que d’autres biens de luxe, comme des œuvres d’art ou des voitures de sport, sont prisés par ceux qui cherchent à blanchir de l’argent.

Le Trifluvien Alexandre Cazes © Facebook Le Trifluvien Alexandre Cazes

Selon la justice américaine, Alexandre Cazes aurait tenté d’obtenir la citoyenneté dans au moins six pays caribéens et méditerranéens», notamment à l’aide de ses sociétés-écrans. Au moment de son décès, M. Cazes était citoyen canadien, mais avait aussi obtenu la citoyenneté à Antigua-et-Barbuda en 2016 en achetant une propriété valant 400 000 $ US dans ce pays.

Dans sa lettre écrite à un consultant en immigration, M. Cazes affirmait aussi être sur le point d'acheter une autre propriété à Chypre dans le but d’y obtenir la citoyenneté. Selon lui, la demeure était évaluée à 2,4 millions d’euros (3,6 millions de dollars canadiens).

Ces citoyennetés dorées», offertes par certains pays lorsqu’on effectue des investissements en immobilier ou en affaires, sont prisées par des acteurs criminels, soutient M. Cohen.

Si une personne doit rapidement disparaître, elle peut facilement le faire. De plus, ça permet d’établir des bases d'opération dans plusieurs pays, de disposer de plus de propriétés et d’avoir un meilleur accès aux centres financiers mondiaux pour lui permettre de bouger son argent», avance-t-il.

AlphaBay de retour en ligne

Capture d'écran du site de ventes illégal AlphaBay, prise en octobre 2021 © / Capture d’écran Capture d'écran du site de ventes illégal AlphaBay, prise en octobre 2021

En août 2021, le site AlphaBay est subitement revenu en ligne sur le web profond. Il est seulement accessible à l'aide de navigateurs spécialisés permettant de se connecter au dark web.

L’ancien bras droit de M. Cazes, un certain DeSnake», qui n’avait jamais été arrêté ou même identifié par les autorités, a expliqué dans une publication du forum de la nouvelle mouture d’AlphaBay vouloir continuer le rêve» d’Alexandre Cazes en relançant le site. Il a validé son identité à l’aide d’une clé cryptographique publique, qui correspond à celle qu’utilisait DeSnake à l’époque où M. Cazes gérait AlphaBay. Cette clé est pratiquement impossible à falsifier.

Dans la publication, DeSnake affirme que peu de gens le savent, mais [Alexandre Cazes] avait mis en place un plan de contingence au cas où [les autorités le démasqueraient], mais il n’a pas eu le temps de le mettre en marche».

À la suite de l’arrestation et de la mort de M. Cazes, sa famille avait émis des doutes quant à l’idée que le Trifluvien ait été un cybercriminel. De toute façon, il n'avait pas été jugé encore et ne pourra jamais se défendre de ces accusations... facile de tout lui mettre sur le dos maintenant», avait écrit sa belle-mère à La Presse canadienne à l’été 2017. Dans sa publication, DeSnake confirme néanmoins que M. Cazes était bel et bien Alpha02», le créateur d’AlphaBay.

Deux des sociétés appartenant à M. Cazes, Infinite Estate Limited et Cosmos Devices Holding, avaient des prête-noms qui agissaient à titre de directeurs. Cela a eu pour effet que son nom n’est pas apparu dans les registres d’entreprises à Hong Kong et au Bélize pour ces sociétés.

La mort d’Alexandre Cazes n’a pas mis fin aux procédures légales le visant. Dans les mois qui ont suivi, le gouvernement américain a cherché à saisir tous ses biens. En plus de ses multiples propriétés, comptes bancaires et véhicules, trois sociétés-écrans ont été saisies. Le 24 novembre 2017, ces sociétés, toutes situées à la même adresse à Hong Kong, ont reçu un avis de saisie de la part de la justice américaine. Elles ont finalement été saisies en septembre 2018.

Infinite Estate et Cosmos Devices Holding n’apparaissent pas dans les documents de saisie publiés par la justice américaine et on ne sait pas vraiment si le gouvernement américain était au courant de leur existence.

Ce type de société-écran peut être un véhicule parfait pour de mauvais acteurs, selon Jonathan Légaré, expert en criminalité financière.

Dans un objectif d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent, les cybercriminels, les trafiquants de drogues et les escrocs de toute nature raffolent de ces sociétés-écrans. Ils peuvent se cacher derrière ces compagnies et ainsi transférer leurs fonds – acheter des maisons et d’autres biens – partout sur la planète sans attirer l’attention des autorités et des médias», explique-t-il.

Le modèle d’affaires des entreprises qui offrent ces services d’incorporation outre-mer repose sur la confidentialité, poursuit M. Légaré.

C’est un problème qui est exacerbé par des lois locales qui permettent souvent ce type de confidentialité, selon lui.

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L’autre problème est que de nombreux États dans le monde n’ont aucune idée de qui se cache derrière les entreprises enregistrées en leur sol. Ces États ne posent simplement pas la question. Les entreprises qui offrent ce genre de services d’incorporation ne font qu’appliquer, en posant le moins de questions possibles à leur clientèle, des lois qui sont déficientes», lance-t-il.

Jonathan Légaré et James Cohen sont d’accord pour dire que plus de transparence pourrait être une bonne piste de solution pour mettre fin à ces passe-droit financiers, par exemple en forçant les registres corporatifs à dévoiler non seulement le nom des dirigeants d’entreprise, mais aussi l’identité du propriétaire.

Qu’il existe des bases de données publiques montrant les véritables propriétaires de ces entreprises serait un outil indispensable. Ça permettrait non seulement aux autorités, mais aussi aux journalistes d’enquête et à la société civile, de traquer l’argent», conclut M. Cohen.

Avec Frédéric Zalac et Benoit Michaud

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