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La stratégie québécoise en intelligence artificielle est un échec

logo de Le Devoir Le Devoir 2022-02-25 Alain McKenna
Certaines données tendent à montrer «l’existence d’un déficit de brevets et d’une fuite d’entreprises émergentes», selon le chercheur Éric N. Duhaime. © iStock Certaines données tendent à montrer «l’existence d’un déficit de brevets et d’une fuite d’entreprises émergentes», selon le chercheur Éric N. Duhaime.

Généreusement financée par le gouvernement, la création d’un écosystème québécois de recherche et développement (R-D) et d’entreprises spécialisées en intelligence artificielle n’a atteint à ce jour aucun de ses objectifs. Au contraire, un portrait de l’industrie numérique québécoise publié jeudi par l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) conclut que ce sont les sociétés étrangères qui en profitent le plus.

Un des principaux aspects de la stratégie québécoise d’investissement en intelligence artificielle (IA) qui s’est amorcée en 2016 était de stimuler la création d’entreprises à caractère technologique en facilitant le transfert de la recherche universitaire vers le privé. Or, certaines données tendent à montrer « l’existence d’un déficit de brevets et d’une fuite d’entreprises émergentes », écrit le chercheur spécialisé en sociologie économique Éric N. Duhaime. Selon lui, il se pourrait qu’avec sa stratégie, « Québec n’en vienne qu’à jouer le rôle d’un sous-traitant en R-D au bénéfice d’entreprises étrangères ».

L’actualité économique des derniers mois tend à appuyer cette conclusion. En novembre 2020, la société montréalaise Element AI — perçue comme le meilleur exemple du succès de la stratégie québécoise en IA — a annoncé son rachat par une société californienne pour une somme très inférieure à sa valeur estimée jusque-là. Sa voisine dans ce qui était surnommé la Cité de l’IA, dans le quartier du Mile-Ex à Montréal, la pionnière de l’application en imagerie médicale Imagia, autre joyau de l’IA métropolitaine, a complètement évacué toute mention de l’IA de son modèle d’affaires. Elle a fusionné il y a deux semaines avec Canexia Health, une contrepartie experte en génomique de Vancouver.

De 2016 à 2020, le gouvernement a investi 1,17 milliard de dollars dans divers projets d’IA de ce type, et le résultat s’est avéré tout aussi décevant dans la plupart des cas : la quasi-totalité des projets financés par les fonds publics ces cinq dernières années ont vécu une prise de contrôle par des entreprises étrangères. Cela soulève « de très sérieuses questions quant à l’efficacité de ce mode de financement », observe le chercheur Éric N. Duhaime. Dans son état actuel, ce modèle est incapable d’assurer « la création durable d’entreprises et d’emplois au Québec », conclut l’IREC.

Un exode nouveau genre

En IA comme dans d’autres secteurs du numérique, par exemple dans le jeu vidéo, le principal facteur économique invoqué par le gouvernement pour son investissement est la création d’emplois aux conditions plus avantageuses que la moyenne du marché du travail en général. À ce chapitre, la stratégie gouvernementale atteint sa cible, mais seulement partiellement.


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La création d’emplois a bel et bien eu lieu, explique l’IREC, mais la propriété étrangère des entreprises qui embauchent des professionnels au Québec rend leur statut plus précaire que s’ils travaillaient pour des employeurs d’ici. Dans la foulée, certaines de ces entreprises ont contribué à précariser d’autres groupes de travailleurs en faisant la promotion d’une économie à la demande, du microtravail et du travail en réseau.

À cette polarisation du travail s’ajoute une fuite massive de la propriété intellectuelle créée au sein de ces entreprises. Selon des données compilées par des économistes de l’Université de Calgary, le nombre de brevets créés au Canada a pratiquement doublé entre 2007 et 2017. Le nombre de brevets créés chaque année au pays et qui sont détenus par des intérêts canadiens n’a connu qu’une hausse d’environ 50 %. Pendant la même période, la part des brevets créés au Canada appartenant à des sociétés américaines s’est multipliée par quatre.

En technologie comme ailleurs, les applications commerciales découlant d’une propriété intellectuelle brevetée génèrent des revenus qui vont au propriétaire des brevets. Dans une économie dématérialisée comme les technologies numériques, c’est le principal moyen de créer une valeur très prisée des gouvernements.

Au Québec, une bonne partie de cette valeur est tout simplement perdue. Une poignée de professionnels spécialisés dans les technologies d’intelligence artificielle profitent aujourd’hui de conditions d’emploi avantageuses grâce aux fonds publics investis dans le secteur. Mais cela s’est fait au prix d’une perte de valeur ailleurs dans le marché de l’emploi et dans l’application des fruits de la recherche universitaire.

Plus inclusif

Dans son rapport, l’IREC recommande aux gouvernements de revoir leur stratégie d’investissement dans l’économie numérique et l’intelligence artificielle afin de mieux encadrer la façon dont est produite puis protégée la propriété intellectuelle créée par les chercheurs travaillant au pays. Cette recommandation fait écho au souhait formulé depuis quelques années par d’autres représentants de l’industrie technologique un peu partout au Canada.

« Les politiques gouvernementales en matière d’innovation tendent à favoriser l’expansion de succursales étrangères plutôt que la croissance et la réussite de sociétés locales à l’échelle nationale et internationale. Depuis trop longtemps, les répercussions de ces politiques ont été négatives quant à la capacité de transformer les entreprises locales en des géants mondiaux », écrivaient déjà dans une lettre ouverte publiée à la fin de 2018 des gens d’affaires réunis au sein du Conseil canadien des innovateurs.

Ottawa a depuis renforcé sa propre stratégie sur la propriété intellectuelle, notamment par l’entremise de l’Office de la propriété intellectuelle du Canada, qui relève du ministère Innovation, Sciences et Développement économique Canada. Mais le gouvernement pourrait aller plus loin avec une politique plus inclusive. L’IREC suggère aux organismes publics et aux PME de privilégier des technologies libres de droits et encourage l’adoption de technologies mieux adaptées aux enjeux de l’économie sociale, « afin de combler le fossé qui se creuse entre les emplois de qualité et les nouvelles formes de travail précaires ».

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