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Troc et solidarité : les solutions des petites fermes pour survivre

logo de Radio-Canada.ca Radio-Canada.ca 2020-07-05 Axel Tardieu
Andreas Grueneberg a acheté une ferme avec sa femme il y a 20 ans. © Axel Tardieu/Radio-Canada Andreas Grueneberg a acheté une ferme avec sa femme il y a 20 ans.

Avec une économie au ralenti, les agriculteurs ont bien du mal à être optimistes, notamment les petits fermiers. Ils attendent tant bien que mal de connaître le plan de relance du gouvernement Kenney pour le secteur agricole. En attendant, ils ont recours au « système D ».

Une maigre liste de commandes

Bottes de pluie et capuche sur la tête, Alexis Antonakis sort de sa voiture pour aller se réfugier dans la grange. Une forte averse s’abat depuis le petit matin sur la ferme familiale Greens Eggs and Ham à Leduc, au sud d’Edmonton.

Cela fait 13 ans que cet homme originaire du Royaume-Uni soutient cette petite exploitation de 4 hectares. «Ça me fait sortir de chez moi et je fais de l’exercice», dit Alexis, qui vient deux fois par semaine aider Andreas Grueneberg, le propriétaire.

Le chef, un grand blond de 63 ans, donne les instructions du matin : «commençons par salades… ce n’est pas une grosse semaine», constate-t-il, déçu. Aujourd'hui, c'est jour de coupe. De petites mains préparent les commandes qui doivent être livrées à Edmonton et à Calgary.

«À cette période de l'année, on devrait avoir cinq fois plus de commandes», explique-t-il.

Habituellement, Andreas et sa femme, Mary Ellen, fournissent des légumes rares et anciens, cultivés sans pesticides, à des dizaines de restaurants huppés de Calgary et Edmonton. En ces temps de pandémie, toutefois, les clients se font rares et la COVID-19 leur coupe l'appétit.

Les radis et les salades sont les seuls légumes prêts à être vendus de la saison. © Axel Tardieu/Radio-Canada Les radis et les salades sont les seuls légumes prêts à être vendus de la saison.

«Nous avons seulement deux restaurants à qui livrer à Calgary», dit-il. «Il n’y a que des radis et des mélanges de salades à vendre... et quelques bottes de ciboulette». Chaque dollar est bon à prendre pour ce fermier qui a vu ses recettes fondre de 70 % depuis le début de l'été.

«Pour rester à flot, il faut que ça change vite». Le couple a reçu, pour la première fois en 20 ans, de l’argent du gouvernement. Ces 30 000 $ les aident, mais pas pour longtemps. «Chaque semaine, on se demande si on va réussir à vendre quelque chose», constate Andreas.

Solidarité et troc

Avec les pluies abondantes, les champs sont noyés et les récoltes sont maigres, trop maigres pour tenir une étale dans un marché fermier.

Sans revenus, impossible de payer de la main d'oeuvre à temps plein. Les jeunes bénévoles qui venaient du monde entier pour apprendre à cultiver autrement se heurtent à des frontières fermées.

La solution trouvée, c’est le troc. Chaque heure passée à planter, à ramasser, à défricher ou à tailler donne droit à un crédit-légumes d'une valeur de quinze dollars. Ce jour-là, sur l'exploitation, quatre ouvriers sur six en reçoivent en guise de rémunération.

Alexis Antonakis participe à ce programme. À 53 ans, il a une invalidité qui l’empêche de travailler. Il aime consacrer une partie de son temps libre à aider les petits commerces, trop oubliés en Amérique du Nord, selon lui.

Masque au visage et écouteurs vissés sur les oreilles, Athena McGregor est concentrée sur les petits pots qu’elle remplit de terre dans la serre.

Elle vient, depuis un mois et demi, pour soutenir Andreas et pour participer à une activité physique à l'extérieur avec Connor, son fils de 13 ans. «C’est une bonne expérience de jouer avec la terre», dit-elle, les yeux rieurs.

Accompagnée de son fils, Athena McGregor se fait payer ses heures de travail en légumes. © Axel Tardieu/Radio-Canada Accompagnée de son fils, Athena McGregor se fait payer ses heures de travail en légumes.

Trouver de l'argent autrement

Andreas Grueneberg est ravi de voir ces petites mains solidaires se présenter chaque semaine aux portes de sa ferme.

«C’est très difficile d’avoir des capitaux de la part des banques quand on est une petite ferme, parce qu’on a peu d’actifs financiers comparés aux grandes exploitations qui représentent, pour elles, un moindre risque», explique-t-il.

Le couple a dû se montrer inventif pour trouver de l’argent, notamment en passant par des plateformes d’investissement alternatives pour l’agriculture à petite échelle, comme Slow Money.

En février, ils ont aussi lancé un appel sur le site de financement participatif Go Fund Me. «Nous sommes proches de la faillite», est-il écrit sur leur page. Depuis, une dizaine de donateurs ont versé plus de 3600 $.

Même si les petites exploitations sont une minorité dans les Prairies, la situation de cette ferme n'est pas un cas isolé, selon le professeur associé Guy Debailleul, du département d’économie agroalimentaire de l’Université de Laval.

«De plus en plus de jeunes se lancent dans l’agriculture niche qui fournit en produits frais les restaurateurs, mais ces exploitations sont particulièrement fragiles», dit-il. «Ce sont celles qui ont le moins de ressources financières».

Le pouvoir de l'achat local

Utiliser le troc comme monnaie d’échange n’étonne pas cet expert. «Ce sont de vieilles pratiques, comme si on était en guerre.» Ces exploitations ont pourtant leur importance. «Ces types d’agriculture ont un lien avec leur environnement social et économique plus riche, qui crée moins d’inégalités».

«Les gouvernements devraient s’intéresser plus à ces formes d’agriculture», pense-t-il. «Quand vous avez une diversité de modèle d'exploitation, vous avez une économie plus riche. Un système agricole résilient, capable de passer à travers des crises, doit s'appuyer sur plusieurs modèles d’exploitation.»

Les gouvernements pourraient inciter à l’achat local en développant des sites d’informations qui permettent aux consommateurs de savoir ou trouver des fruits et légumes dans les alentours.

Afin de développer le commerce de proximité, Guy Debailleul soutient l’intérêt de modifier les règles d’achat des institutions et des cantines, afin d'y exiger qu’une part des produits soit achetée dans un rayon de tant de kilomètres de l’école.

Au Canada, 24 510 fermes font de la vente directe aux consommateurs. C'est plus d'une exploitation sur huit.

Andrew Rosychuk, à la tête de Rosy Farms, fait pousser des camerises, une baie originaire du Japon, sur une terre de 32 hectares, au nord d’Edmonton.

Habituellement, il vend ses fruits dans des marchés fermiers, en vente directe, «mais la COVID-19 change la façon de consommer des gens. Ils vont moins dans les marchés fermiers», selon lui.

Andrew Rosychuk s'adapte avec philosophie à la crise. © Nicole Constante Andrew Rosychuk s'adapte avec philosophie à la crise.

Cet amoureux de la terre et des saisons a vu une baisse de 50 % de ses ventes depuis mars. À 44 ans, il a dû retourner vivre dans sa chambre d’enfant chez ses parents, après avoir perdu son deuxième travail pour la pétrolière Suncor.

En attendant que l’économie reparte, sa famille l’aide pour la récolte. Andrew en profite pour développer l’image de sa marque sur Internet et pour trouver de nouveaux canaux de vente en ligne.

«Je reste optimiste. Les consommateurs semblent être de plus en plus prêts à acheter localement.» Cet Albertain espère voir vite les gouvernements instaurer des moyens pour inciter les marchés à préférer l'approvisionnement local.


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