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Comment faire échec au burnout

logo de Châtelaine Châtelaine 2019-08-01 Anne Fleischman
© Utilisé avec la permission de © Rogers Media Inc. 2019.

Exigeant comme jamais, le monde du travail demande de faire plus vite, mieux, et souvent avec moins d’effectifs. Conséquence: les troupes sont à bout de souffle. Comment peut-on se blinder contre l’épuisement professionnel?

Avec son grand sourire et ses yeux bleus rieurs, Johanne Lavoie, 49 ans, a tout de la professionnelle bien dans sa peau. Conférencière, coach et autrice dans le domaine de la croissance personnelle, elle évoque sa carrière avec assurance, confiante en ses capacités et certaine de ses choix. Pour-tant, elle revient de loin.

En avril 2013, le burnout est entré dans sa vie. « Ça m’a scié les jambes. J’avais déjà été immobilisée à la suite d’un accident de voiture, mais ce que j’ai vécu à ce moment-là était bien pire », confie-t-elle.

À l’époque, Johanne est acheteuse pour une entreprise de camionnage de Sainte-Thérèse, dans les Basses-Laurentides. Elle ne prend jamais de pause: en plus de son boulot, elle aide des collègues qui planifient leurs vacances. C’est qu’elle a aussi une certification dans le domaine du tourisme. Pour couronner le tout, elle travaille à la cabane à sucre de ses amis le week-end. Bref, ses semaines sont étourdissantes… et épuisantes.

« Je n’arrêtais pas une seconde, c’était beaucoup trop intense », se souvient-elle. Peu à peu, la superwoman s’est vidée de son énergie. Et a craqué. « On m’a mise en congé de maladie pour burnout. J’errais chez moi habillée tout croche, les cheveux gras, dans un état quasi végétatif. Ma fille de 17 ans avait honte de moi, ses amis ne venaient plus à la maison. » Un épuisement physique, psychique et émotionnel qui a tout chamboulé sur son passage, une zone de turbulences intenses qui l’a laissée sur le carreau pendant deux ans. « Jamais je n’aurais pensé qu’une telle chose pouvait me tomber dessus… »

Le cas de Johanne n’est pas isolé. Au pays, un employé sur trois s’absente en raison de problèmes de santé mentale, selon l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (IUSMM). « Ce chiffre est prudent, estime Marc Corbière, chercheur au Centre d’étude et de recherche en santé mentale et travail de l’IUSMM. On parle plutôt de 35 à 45 % dans la plupart des pays développés. Et 90 % de ces personnes déclarent que leur état est partiellement ou totalement lié au milieu organisationnel. »

De 2009 à 2014, les demandes de prestations liées aux maladies mentales ont presque doublé au pays, selon une étude réalisée par l’Université Queen’s pour le compte de Morneau Shepell, principal fournisseur canadien de programmes d’aide aux employés et aux familles. Cette donnée s’appuie sur l’analyse des dossiers des 8 000 sociétés clientes de l’entreprise. Des chiffres qui ne comptabilisent donc ni les travailleurs sans assurances ni les personnes qui quit-tent leur emploi sans avoir consulté un médecin. 

Les racines de l’épidémie

L’épuisement touche des gens de tous les âges et de toutes les catégories socioprofessionnelles. Ghislaine Labelle, psychologue organisationnelle et spécialiste des conflits dans les milieux de travail, a été témoin d’une hausse marquée du stress au boulot depuis 25 ans.

 Elle attribue ce phénomène à une multitude de facteurs, qui sont le reflet des bouleversements profonds que connaît notre société. « Par exemple, les réalités familiales changent, et les difficultés de conciliation travail-famille causent une anxiété qu’on voyait beaucoup moins il y a quelques années », dit-elle.

Les nouvelles technologies modifient aussi la donne puisqu’elles sont responsables de l’envahissement de notre espace privé par notre gagne-pain. Même au bureau, elles ont fait monter d’un cran le niveau de stress. « Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est la rapidité d’exécution qu’on exige de tout le monde, ajoute la spécialiste. Au début de ma carrière, personne ne s’attendait à ce qu’on réponde à une question immédiatement. On avait le temps de réfléchir. »

Les problèmes de santé mentale au travail sont également en partie attribuables à des méthodes de gestion mal adaptées à notre société, estime Estelle Morin, directrice du Centre de recherche et d’intervention pour le travail, l’efficacité organisationnelle et la santé de HEC Montréal. « On voit encore au Québec des entreprises gérées comme dans les années 1960. Faire plus avec toujours moins, traiter les gens comme des machines afin d’obtenir le maximum de résultats… C’est absurde », déplore-t-elle.

Les experts montrent aussi du doigt la charge de travail accrue et l’insécurité qu’engendrent, entre autres, les grandes réorganisations dans les institutions publiques et privées. Ainsi, les coupes budgétaires et la réduction des effectifs ont entraîné une augmentation des problèmes de santé mentale de 12,5 % en 10 ans chez le personnel non enseignant dans le secteur universitaire, d’après une étude menée en 2018 par Julie Cloutier, professeure à l’École des sciences de la gestion de l’UQÀM. Selon la chercheuse, tous les milieux de travail qui manquent d’effectifs risquent d’afficher des statistiques similaires.

Le manque d’effectifs, Marie* connaît. En 10 ans, cette mère de famille de 38 ans œuvrant dans le domaine des communications a vu plusieurs de ses collègues s’en aller, dont certains en état de détresse psychologique. Des départs qui n’ont pas forcément été compensés et qui ont entraîné un surplus de tâches pour ceux qui sont restés, dont Marie. « Quand t’es bon dans ce que tu fais, on va t’en donner toujours plus à faire. Le pire, c’est quand quelqu’un d’autre récolte les lauriers. C’est profondément injuste et décourageant. » Après avoir vécu deux burnouts – en 2010, puis en 2018 –, elle travaille aujourd’hui à temps partiel et se promet d’être vigilante afin de ne plus jamais revivre d’épisodes semblables.

Les problèmes de santé mentale coûtent cher aux individus, mais aussi aux entreprises et à l’économie canadienne tout entière: environ 20 milliards de dollars par an, selon la Commission de la santé mentale du Canada. Cette somme comprend les frais médicaux ainsi que les pertes en productivité pour les entreprises et en qualité de vie pour les personnes touchées. Les chercheurs de l’IUSMM estiment qu’un travailleur sur deux qui va s’absenter en raison de troubles de santé mentale manquera en moyenne 13 jours de travail ou ne reviendra jamais au boulot.

Et les entreprises?

Même s’il n’y a pas de formule magique pour réduire à zéro les risques d’épuisement professionnel, les entreprises peuvent adopter des pratiques de gestion qui les minimisent.

Une étude publiée en 2017 par l’Université de Montréal, l’Université Concordia et l’Université Laval sur plus de 2 000 personnes a démontré que les sociétés les moins touchées par les problèmes de santé mentale sont celles qui réussissent à combiner cinq ingrédients: des tâches basées sur les aptitudes et les intérêts des employés, une conciliation travail-famille optimale, une charge de travail raisonnable, la promotion de l’activité physique et la reconnaissance. « Chacun doit sentir qu’on utilise bien ses compétences et qu’il peut apporter une vraie contribution à l’entreprise. La participation des employés à la prise de décision constitue aussi un élément essentiel », ajoute Alain Marchand, directeur de l’Observatoire sur la santé et le mieux-être au travail (OSMET), affilié à l’Université de Montréal, qui a codirigé la recherche.

Ces résultats vont dans la même direction que les travaux d’Estelle Morin, à HEC Montréal, qui s’intéresse aux liens entre la santé mentale et le sens qu’on donne à son travail. « C’est l’une des clés afin d’éloigner le mal-être professionnel et les problèmes de santé mentale », fait-elle valoir. Et pour que le boulot trouve une signification, il doit procurer de la satisfaction, correspondre à nos intérêts et faire appel à notre savoir-faire. « On doit se sentir fier de ce qu’on fait et de l’entreprise qui nous emploie. Ces facteurs influencent à la fois notre bien-être psychologique et notre engagement affectif vis-à-vis de l’employeur. »

Prendre le pouls des travailleurs et les inciter à parler de leurs insatisfactions se révèle donc indispensable, d’où l’importance des sondages ou des évaluations annuelles. Mais il est plus utile, et surtout plus efficace, de maintenir une communication continue, plutôt que seulement quelques fois par année, estime Julie Jeannotte, gestionnaire chez Gsoft, un concepteur de produits technologiques. GSoft a notamment créé Officevibe, une plateforme que les entreprises peuvent utiliser pour jauger le moral des troupes et ouvrir le dialogue. Toutes les semaines, chaque employé reçoit de 5 à 10 questions – parmi la -centaine possible – sur des thèmes variés: les relations avec les collègues, la reconnaissance, le sentiment d’appartenance ou… le bonheur en général. « Il peut être difficile pour quelqu’un de faire part d’un malaise. Il n’existe pas de zone de confiance à 100 %, même dans un couple, alors imaginez au bureau. C’est pourquoi tous les moyens sont bons pour briser la glace », souligne-t-elle.

Le géant de l’industrie touristique Transat a adopté Officevibe en janvier 2017. « Sonder le personnel souvent permet de réagir aux situations problématiques sans tarder. Le gestionnaire peut aborder la question en réunion ou commencer à dialoguer, par claviers interposés, avec l’individu concerné », explique Claudia Abaunza, chef de projet Ressources humaines chez Transat. L’anonymat, précieux, incite les plus timides à faire entendre leur voix. Et comme chacun ne reçoit pas les mêmes questions que ses pairs aux mêmes moments, les risques d’être influencé par les autres autour de la machine à café sont réduits. « Au début, les patrons craignaient que l’on profite de cette plateforme pour se plaindre, mais ce n’est pas arrivé », dit-elle.

À la Banque de développement du Canada (BDC), on mise depuis un certain temps déjà sur le bonheur des travailleurs. D’ailleurs, pour la 12e fois en autant d’années, l’entreprise s’est classée dans la liste des 100 meilleurs employeurs du Canada et des meilleurs employeurs de Montréal, en plus de recevoir une certification « Great Place to Work » en 2018, un label international fondé sur l’appréciation du personnel. Le taux de roulement volontaire y est de 4 à 5 % plutôt que de 7 à 8 % ailleurs, et le taux d’invalidité se chiffre à 6 %, alors qu’il se situe en moyenne à 9 ou 10 % au pays.

« Notre programme de bien-être y est pour beaucoup », explique Éric Lacroix, directeur, Rémunération globale et rendement. Campagnes de sensibilisation à la santé mentale, repas sains à la cafétéria, cours de yoga, salle de sport équipée de douches, bureaux ergonomiques, activités sociales… l’éventail des mesures est large. « Une plateforme de reconnaissance, très utilisée, permet de remercier ses collègues en leur envoyant une carte d’appréciation qui sera visible par tous sur l’intranet de l’entreprise », ajoute-t-il.

Des moyens de se protéger

Malgré les coûts bien réels auxquels elles s’exposent, les entreprises ne font pas toutes l’effort de réunir les ingrédients propices au bien-être de leurs employés. Les histoires d’horreur sont légion. Démotivantes dans le meilleur des cas, destructrices pour ceux et celles qui sont incapables de garder une distance salutaire par rapport à leur travail.

« Parfois, la seule solution est de quitter son emploi », dit la psychologue Ghislaine Labelle. Certaines personnes décident de réorienter leur carrière après un épisode d’épuisement professionnel. C’est ce qu’ont fait Johanne Lavoie, devenue coach en développement personnel, et Marie, qui pense à acheter une ferme avec son conjoint. « Mais renoncer au métier que j’aime, aux communications, sera un deuil », concède cette dernière.

Les changements de cap sont salutaires, confirme la Française Marina Bourgeois, consultante en reconversion professionnelle et autrice de l’ouvrage Burnout: le (me) comprendre & en sortir, paru en 2018. « Après être tombé à cause du travail, on veut avoir un emploi où l’on retrouve ses valeurs », dit-elle. La grande tendance, notamment chez les femmes, est de se tourner vers l’entrepreneuriat, dans des domaines créatifs ou de relation d’aide.

Mais tout le monde n’a pas le désir ou la liberté de dire adieu à son emploi. « Il faut alors essayer de se réinventer au boulot en modifiant ses horaires ou ses tâches, quand c’est possible. Consacrer davantage de temps à des loisirs qui ont un sens pour nous est aussi un moyen de prendre du recul », dit Marina Bourgeois.

Et si la véritable façon de se protéger contre l’épuisement était de reconsidérer la valeur qu’on accorde au travail dans sa vie? Dans une société où l’emploi qu’on occupe tend à nous définir aux yeux des autres, où notre gagne-pain est très valorisé, voire idéalisé, où les postes à combler sont présentés comme des « défis à relever » auxquels il faut se donner corps et âme, est-il étonnant qu’on s’y investisse autant? 

Faut-il obligatoirement faire de l’exercice de son métier une vocation, comme les infirmières ou les travailleurs sociaux qui, autrefois, étaient les plus exposés au burnout? « Nos grands-parents étaient probablement épuisés par leur travail eux aussi, illustre Laurie Kirouac, sociologue et chercheure au Centre d’action en prévention et réadaptation de l’incapacité au travail de l’Université de Sherbrooke. Mais ils ne se remettaient pas complètement en question à cause de ça comme on le fait aujourd’hui. » 

*Elle a requis l’anonymat

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