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Le JOMO ou le bonheur d’en manquer des bouts

logo de ELLE Québec ELLE Québec 2020-02-13 Marie-Julie Gagnon
JOMO-bonheur-manquer-bouts © Fournis par ELLE Québec JOMO-bonheur-manquer-bouts
De plus en plus d’accros à la techno sentent le besoin de prendre des pauses des réseaux sociaux et le phénomène porte un nom: JOMO (joy of missing out).

Pendant la dernière décennie, il a été beaucoup question du syndrome FOMO ( fear of missing out), soit la peur de rater quelque chose. Exacerbé par l’omniprésence des médias sociaux, le phénomène ne touche pas seulement les ados, mais une bonne partie d’entre nous, qui aimons tant être à l’affût des nouveautés, dans le réel comme dans le virtuel. Qui n’a pas soupiré en voyant défiler les photos de ses amis au festival Osheaga ou au Portugal – où la moitié des Québécois semblent s’être rendus au cours des trois dernières années? À force d’être constamment bombardés d’images où chacun se met en valeur dans des lieux de rêve, il est facile de ressentir une pointe de jalousie. Certains développent même une forme d’anxiété, qui prend sa source dans le désir de vouloir être partout à la fois.

Comme toute tendance entraîne son contraire, le JOMO est en train de se tailler une place enviable auprès de ceux qui ont l’impression d’être allés trop loin. Mais bien que l’acronyme fasse référence à la «joie d’être libéré de la peur de manquer quelque chose», ce qui ravit les convertis, c’est surtout le bonheur d’avoir de nouveau le temps de faire une foule de choses qu’ils avaient délaissées au profit des réseaux sociaux. 

Pour la sociologue Valérie Harvey, notre manière de consommer ces réseaux reflète bien l’abondance de choix qui s’offrent à nous. Trop de gens à suivre, trop d’images à voir, trop de pubs… Comment ne pas nous sentir parfois agressées devant un tel bombardement? «Notre cerveau n’est pas fait pour avoir autant de possibilités, constate-t-elle. […] Avant, on ne se demandait pas s’il fallait manger végane, parce qu’on pensait d’abord à notre survie. L’Église nous disait aussi comment il fallait vivre. On ne se posait pas de questions sur notre spiritualité. Il suffisait de suivre la “recette” pour que le curé nous garantisse le paradis à la fin de nos jours. Aujourd’hui, on peut choisir nos valeurs et notre religion, mais quelles sont-elles exactement? On a tellement de choix que même les magasins de meubles doivent limiter la quantité de sofas dans les salles d’exposition, parce qu’une trop grande variété stresse les consommateurs. Ils ressentent un malaise à cause de l’insatisfaction qui découle de l’obligation de faire des choix. Ils se demandent: “Et si j’avais acheté l’autre sofa plutôt que celui-ci?” Il faut apprendre à faire le deuil de tout ce qu’on n’aura pas parce qu’on a eu l’embarras du choix.»

Beaucoup de bruit pour rien

Spécialiste en marketing, Frédéric Gonzalo s’intéresse de près à tout ce qui touche les médias sociaux. Selon lui, la prolifération d’opinions, de fausses nouvelles et le trop grand nombre de publicités font partie des raisons qui poussent les gens à s’éloigner de la sphère publique et à poursuivre les discussions ailleurs. «Chaque année, Mark Zuckerberg fait une allocution liée à une thématique, dit-il. En 2019, le sujet portait sur le virage vers les discussions privées. Je pense que le bruit sur les réseaux sociaux est directement lié à ce virage. Parce qu’actuellement peu importe l’opinion qu’on émet, il y a toujours quelqu’un qui va dire le contraire. Tout devient rapidement très lourd.»

Même si Facebook reste pour l’instant indétrônable chez les utilisateurs actifs (2,234 milliards par mois), les derniers chiffres compilés par l’agence We Are Social et Hootsuite en octobre 2018 montrent que, après YouTube, le réseau le plus populaire est WhatsApp (1,5 milliard d’utilisateurs sur la planète), suivi de Messenger (1,3 milliard), de WeChat (1,058 milliard) et d’Instagram (1 milliard).

«Les conversations se transfèrent vers des groupes de discussion privés, confirme M. Gonzalo. Les applications de messagerie ont la cote, particulièrement auprès des plus jeunes. WhatsApp, Messenger et Instagram ont remplacé Facebook pour un grand nombre d’entre eux – ce qui est ironique, parce qu’elles appartiennent toutes à Facebook.»

Se réapproprier son espace mental

Messenger est le seul réseau que Julie Tremblay-Potvin, 36 ans, a continué à consulter pendant sa pause d’un an des réseaux sociaux. Julie, c’est celle qui regarde toutes vos stories et qui «like» toutes vos photos. Une présence virtuelle qui n’est jamais bien loin et avec qui il est si facile de se lier. «Je voulais être amie avec tout le monde, dit-elle. Mais il y a seulement 24 heures dans une journée!»

Après la naissance de son deuxième enfant, en 2016, elle s’est mise à diminuer le rythme de ses publications, tout en gardant l’habitude de parcourir le fil de ses actualités. L’année dernière, avant de partir en vacances, elle a toutefois ressenti le besoin de prendre une vraie pause. «Avant mes vacances, tout ce que je voulais, c’était lancer mon téléphone dans un lac et me cacher sous les couvertures jusqu’à ce que ma vie s’épure d’elle-même et que je me réveille avec une vie parfaitement équilibrée, avec seulement l’essentiel. Je ressentais un trop-plein: trop de gens à suivre, trop d’articles à lire, trop de tout.»

«Je pensais de plus en plus souvent au fait que j’avais besoin de déplacer mon attention de l’espace numérique vers ma propre vie, ajoute-t-elle, souvent dégoûtée du nombre d’heures que je pouvais passer à faire défiler des photos et à regarder béatement les autres vivre sans vraiment participer.»

Au cours de l’été 2018, des vacances en camping en famille au bord du lac Témiscouata, sans wi-fi ni 3G, l’obligent à se débrancher. «Quand je suis revenue sur l’autoroute et que j’ai commencé à capter un signal, j’ai eu le réflexe d’ouvrir Instagram. En voyant déferler le flux de photos de vacances, j’ai réalisé que ça ne me tentait pas de les regarder. Je me suis sentie presque agressée. L’idée de devoir rattraper le temps perdu me décourageait. Je me suis rendu compte qu’il était impossible que je voie tout. J’ai supprimé Facebook et Instagram dans l’auto en me disant que je n’en avais pas besoin. J’avais plutôt besoin de m’activer dans ma propre vie et non de consommer les idées des autres.»

En plein démarrage d’entreprise, elle annonce à ses amis qu’elle se déconnecte pendant un an. «Je me suis dit que j’allais mettre le temps passé là-dessus à faire autre chose de plus constructif. Honnêtement, je ne pensais pas pouvoir arriver à décrocher. Mais ça ne m’a pas manqué du tout.»

Maintenant, dans l’autobus, plutôt que de rafraîchir constamment ses applications pour voir apparaître du nouveau contenu, elle écoute des balados. A-t-elle triché? «J’ai flanché environ cinq fois, admet-elle. J’ai regardé des photos sur le cellulaire de mon chum.»

Du temps pour soi

Comme Julie, Audrée Archambault, 32 ans, passait beaucoup de temps à regarder défiler des photos et des publications, en plus de publier elle-même beaucoup de contenu. L’hiver dernier, elle a décidé de supprimer le blogue qu’elle alimentait depuis 10 ans. «Je ne publiais plus et je me sentais toujours coupable de ne pas le faire», confesse- t-elle. La pression de publier sur ses réseaux sociaux ne s’est cependant pas évaporée, car les algorithmes, capricieux, exigent une présence régulière.

Un jour, elle en a eu plus qu’assez. «J’étais déprimée, raconte-t-elle. J’avais besoin de prendre du temps pour moi. Au lieu de lire un livre ou de méditer, je regardais la vie des autres, et je ne me sentais pas bien. Sur les réseaux sociaux, il faut être partout, tout le temps, publier tous les jours pour ne pas être oublié… Tout ça en maintenant une vie saine et stable. Ça n’a pas de sens. J’ai donc pris une pause de deux mois.»

C’est alors qu’elle réalise à quel point les réflexes sont bien ancrés. «Dès que j’avais quatre secondes à moi, même après avoir effacé les applications de mon téléphone, je cherchais l’icône pour cliquer dessus, sans même y penser. Il m’a fallu du temps pour casser cette habitude. Mais assez rapidement, j’ai vu les bienfaits, alors, ça n’a pas été aussi difficile que je l’aurais cru.»

«Je passais vraiment beaucoup trop de temps à faire refresh, comme si quelque chose d’extraordinaire allait apparaître, enchaîne-t-elle. Arrêter de regarder ce que les autres font m’a permis d’avoir du temps pour moi pour la première fois depuis longtemps. Sur les réseaux sociaux, j’avais l’impression que tout le monde était vraiment productif, alors que j’étais dans une phase où je n’arrivais à rien. Ça ne m’aidait pas.»

Elle retrouve le plaisir de lire des livres dans les transports en commun et contacte des amis pour les voir en chair et en os. «J’avais l’impression d’être au courant de la vie de tout le monde sur Facebook, mais je me rendais compte que je n’avais pas vu certains d’entre eux depuis un an.»

En n’ayant plus accès à Facebook, elle a aussi pris conscience de sa manière de consommer l’information. «J’étais moins au fait de l’actualité, puisque les nouvelles importantes sont généralement relayées sur cette plateforme. Comme l’information ne venait plus à moi, je me suis remise à lire La Presse+.»

Et après?

Tout le monde était sceptique quand Julie Tremblay-Potvin s’est éloignée des réseaux sociaux, puisqu’elle travaillait dans le domaine du marketing et des communications. Un an plus tard, elle est persuadée que cette pause salvatrice l’a aidée à mieux conseiller ses futurs clients. «J’ai pris le temps de créer mon entreprise et de voir plein de monde. Je ne me suis pas sentie isolée une seconde. Ça semble cliché, mais j’ai eu l’impression d’être plus présente et plus connectée… à la réalité!»

Alors qu’elle s’apprête à télécharger à nouveau les applications dans son téléphone, elle est déterminée à respecter les limites qu’elle s’est fixées à la suite de cette période de réflexion. «Je vais replonger, mais avec des balises et une vision plus claire des raisons qui me poussent à garder une présence en ligne.»

Audrée Archambault, elle, a établi ses priorités et refuse de se plier de nouveau aux diktats des algorithmes. Ayant décroché un nouvel emploi de créatrice de contenu à temps partiel, elle souhaite garder du temps pour mener à bien ses projets littéraires. «La seule raison pour laquelle j’y suis retournée, c’est pour mes projets de livres, qui nécessitent selon moi une certaine présence en ligne. Mais désormais, je ne regarde plus le nombre de likes ni la portée de mes publications. Je n’ai plus de notifications sur mon téléphone non plus.»

Entre le FOMO et le JOMO, est-il possible de trouver un certain équilibre? Une chose est certaine, c’est à chacune d’établir ses limites. «On ne peut pas être partout à la fois, croit Audrée Archambault. Il faut prioriser. Personnellement, j’ai besoin de mieux gérer mon énergie.»

3 idées d’escapades pour forcer le sevrage

Pour éviter de tricher au début, rien de tel que se rendre dans un lieu sans wi-fi ni réseau cellulaire. Et ils sont plus nombreux qu’on le croit! Outre les spas qui proposent des «cures de désintoxication numérique», voici quelques pistes pour amorcer le sevrage.

1. Les trains

Le wi-fi fonctionne bien dans quelques trains au pays, mais dans certains, non seulement il n’y a pas Internet, mais on ne capte même pas de réseau cellulaire! C’est le cas pendant une partie du long trajet du train Le Saguenay, qui circule entre Montréal et Jonquière. On en profite pour contempler le paysage!

2. L’Auberge de montagne des Chics-Chocs, en Gaspésie

Une auberge confortable dans un décor de rêve, à 615 m d’altitude, mais sans réseau cellulaire ni wi-fi!

3. Un chalet dans une zone non couverte par un réseau

Des pistes? Parc national de la Mauricie, réserves fauniques de Portneuf et des Laurentides, parc national d’Aiguebelle, en Abitibi-Témiscamingue… Pour vous inspirer: sepaq.com et pc.gc.ca.

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