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1940 Des Suisses entrent dans la Résistance française

logo de Tribune de Genève Tribune de Genève 18.06.2021 Benjamin Chaix

Quitter la Suisse pour aller guerroyer à l’étranger était très mal vu à l’époque. Seront-ils réhabilités?

Paul Thalmann, aide forgeron bâlois devenu légionnaire puis engagé dans les FFL. © ÉDITIONS GEORG/DR Paul Thalmann, aide forgeron bâlois devenu légionnaire puis engagé dans les FFL.

En publiant récemment les actes d’un colloque universitaire de 2018 sur l’engagement étranger dans la Résistance française, les Éditions Georg remettent ce sujet sur la table. Un moment bien choisi, car la réhabilitation des Suisses ayant servi hors de leurs frontières contre le nazisme est proche. Une reconnaissance bien tardive, car ces 466 hommes qui avaient en moyenne 28 ans en 1940 ne sont plus de ce monde. Une initiative parlementaire déposée par la conseillère nationale genevoise Lisa Mazzone demande leur réhabilitation, à l’instar de ce qui a été obtenu en 2009 en faveur des combattantes et combattants suisses ayant lutté aux côtés des forces républicaines lors de la guerre civile espagnole.

«Je crois que cette fois ça va passer, se réjouit le professeur Peter Huber, de l’Université de Bâle. Aujourd’hui, qui peut reprocher à ces hommes d’avoir combattu le nazisme? Ils étaient du bon côté et c’est ça qui doit prévaloir, et non le fait qu’ils ont servi à l’étranger plutôt que dans l’armée suisse pendant la guerre. Même si leurs raisons de s’engager sont très diverses, le plus important est qu’ils ont combattu avec les Alliés contre la barbarie. Concernant les brigadistes en Espagne, quand le processus de réhabilitation a été enclenché, une commission de droit des Chambres a consulté l’historien Mauro Cerutti, puis la loi projetée a été soumise aux Chambres et au Conseil fédéral qui l’ont approuvée.»

Peter Huber, historien de référence

Cette fois-ci, l’historien de référence est Peter Huber. Ses recherches ont permis de préciser qui étaient les résistants suisses. On l’ignorait encore en 2009, quand cette catégorie de combattants fut écartée pour cette raison du projet de réhabilitation des volontaires en Espagne. Désormais, tout ce qu’il est possible de savoir sur eux est contenu dans les publications du professeur Huber. D’abord en allemand dans «In der Résistance. Schweizer Freiwillige auf der Seite Frankreichs (1940‒1945)», chez Chronos à Zurich, puis en français dans «L’Étoffe des héros? L’engagement étranger dans la Résistance française», paru chez Georg à Genève.

Ce dernier ouvrage comporte plusieurs chapitres confiés à des historiens différents, qui abordent successivement différents aspects de la présence espagnole, italienne, suisse et même australienne (une femme: Nancy Walke) dans la Résistance. Le chapitre «466 Suisses dans la Résistance» est signé Peter Huber, qui a creusé le sujet grâce à un projet de recherche du Fonds national suisse pour la recherche scientifique auquel participaient aussi Irène Herrmann, professeure à l’UNIGE, et sa doctorante Marie-Laure Graf. Elles ont dirigé ensemble la publication de «L’Étoffe des héros».

Le profil des résistants s’affine

Le profil des résistants helvétiques s’affine enfin. «Ils ne forment pas un bloc homogène, remarque Peter Huber. La majorité se trouve à l’étranger, en particulier en Angleterre, en France, en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Il y a parmi eux des doubles nationaux. Seul un futur volontaire sur cinq vit dans la Suisse épargnée par la guerre. Plus de la moitié d’entre eux sont d’anciens légionnaires, dont la plupart ont servi dans les troupes coloniales françaises, et qui ont rejoint les FFL (Forces françaises libres) entre 1940 et 1942.»

On le devine, ces légionnaires devenus résistants ne sont pas tous la fleur des pois, comme disaient les bons bourgeois d’avant-guerre. Certains ont commis des infractions typiques des classes inférieures marginalisées, des vols et des cambriolages sans s’en prendre à des personnes. Certains sont issus de familles à problèmes, d’autres ou les mêmes n’ont pas eu la chance d’être suffisamment formés. Il en est qui n’ont pas trouvé dans l’armée suisse les possibilités d’avancement qu’ils espéraient, à une époque où les officiers étaient issus de la classe dirigeante.

Quand vient l’heure du retour au pays, ces hommes ne sont pas accueillis en héros, bien au contraire. On retrouve leurs noms dès le début de la guerre dans les dossiers de la justice militaire helvétique, comme le rappelle la doctorante Marie-Laure Graf: «Si les déportées résistantes françaises et le mouvement de Résistance en général bénéficient d’un capital sympathie important au sein de l’opinion publique helvétique, les Suisses ayant participé à la Résistance française sont quant à eux condamnés par la justice militaire helvétique et n’occupent guère de place dans l’espace public.»

Un opprobre qui s’explique par cette affirmation contenue dans l’introduction de «L’Étoffe des héros»: «Si des citoyens ont combattu contre les nazis, pourquoi leur État (la Suisse) n’en a-t-il pas fait de même? Non, décidément, ces hommes ne peuvent être intégrés au récit national, et en sont donc rejetés impitoyablement.» Plus pour longtemps peut-être…

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