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La polémique de l'été: Les grands concerts deviennent-ils un privilège de riches?

logo de Blick | fr Blick | fr 16.08.2022 Thibault Gilgen

Une polémique explose dans les médias américains. En cause: les prix faramineux de certaines places de concert. Basés sur une tarification dite «dynamique», ces prix sont-ils voués à arriver en Suisse? Blick fait le point avec Michael Drieberg, organisateur de concerts.

Les grands concerts deviennent-ils un privilège de riches? © Fournis par Blick | fr Les grands concerts deviennent-ils un privilège de riches?

Dans le petit monde des amateurs de grands rassemblements musicaux, c’est le scandale de l’été. Au mois de juillet, le monument du rock américain Bruce Springsteen mettait en vente les billets pour sa tournée 2023 chez l’oncle Sam après avoir fait de même pour le Vieux Continent quelques mois plus tôt. Et là, stupeur!

Alors que les tarifs européens restaient dans la norme de ce qu’on connaît, le prix des billets américains s’est envolé. Un épiphénomène, ou une tendance qui finira inexorablement par arriver chez nous? Autrement dit, doit-on craindre que ces grands événements culturels ne soient bientôt réservés qu’aux plus riches? Éléments de réponses avec Michael Drieberg, directeur de Live Music Production.

«Scandal in the USA»

Les fans du «Boss» ont manqué de s’étouffer en voyant que certaines places pour ses concerts étaient officiellement proposées à près de 5000 dollars. À titre de comparaison, les prix pour le concert prévu à Zurich en juin prochain oscillent dans les grandes lignes entre 125 et 220 francs. Pas de quoi les qualifier de «bon marché» pour autant, mais tout de même bien loin des prix pratiqués outre-Atlantique. «Je dois officiellement choisir entre vendre un rein ou aller à un concert de Springsteen» a critiqué, comme des milliers d’autres, un internaute.

Plus sérieusement, de nombreux éditorialistes se sont emparés du sujet et se sont avoués déçus par les prix pratiqués par le musicien. Le «Washington Post» a même fait état d’une véritable «crise de confiance».

Il faut dire que la star est perçue dans la culture américaine comme un défenseur des plus vulnérables et des milieux populaires. Issu lui-même de la classe ouvrière, il a, toute sa carrière, défendu en textes et en hymnes toutes celles et tous ceux qui se lèvent jour après jour pour aller gagner chichement leur pain. Un imaginaire construit en presque 50 ans de carrière, qui prend un gros coup de latte dans les dents depuis la publication de ces tarifs.

Des prix habituels?

Alors, scandale ou poussée de fièvre malhonnête en raison des engagements politiques de la rockstar? «Jetez un œil aux tarifs pratiqués aux États-Unis, glisse à Blick Michael Drieberg, directeur de Live Music Production. C’est tout à fait courant.» Il suffit en effet de regarder les prix des matches de NHL et de NBA, ou encore de se pencher sur les tarifs de groupes comme U2 ou les Rolling Stones pour le remarquer.

Pas trop doué en communication sur ce coup, le manager de Bruce Springsteen, Jon Landau, a simplement répondu aux critiques en affirmant que son équipe avait regardé les prix habituellement pratiqués et qu’elle s’était simplement basée sur ceux-ci pour la future tournée. Toujours selon lui, c’est le juste prix à payer pour «voir une légende du rock sur scène».

L’empire Live Nation contre-attaque

Mais ce n’est pas parce que les prix sont «habituels» que les amateurs de concerts seront toujours prêts à les accepter. Aux USA, le marché est dicté par le géant de l’événementiel Live Nation qui, fusionné avec le service de ticketing Ticketmaster, possède le monopole sur les grosses productions du pays. De son propre aveu, la société pratique le «dynamic pricing», la tarification dynamique.

Quèsaco? Derrière cette appellation purement marketing, se cache une réalité toute simple: les prix des billets varient selon la demande. Autrement dit, plus celle-ci est élevée, plus les billets seront chers.

En Suisse romande, les principaux organisateurs de concerts — comme Live Music ou Opus One — poussent rarement les prix aussi haut. Mais, depuis des années déjà, l’empire Live Nation s’exporte en Europe et les promoteurs helvétiques proposent des artistes de son catalogue sur le sol romand. De quoi ruiner les amateurs suisses de concerts à moyen terme?

Qu’en est-il en Suisse?

Pour Michael Drieberg, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. «Cette pratique a, en réalité, toujours existé, lâche-t-il. Ce qui est nouveau, c’est que le processus est automatisé en ligne de nos jours, mais à l’époque on faisait la même chose. Au guichet, on vendait des places moins chères pour le mardi que pour le samedi par exemple.»

Le Genevois enchaîne: «En fait, on ne fait rien d’autre que ce qui est déjà pratiqué en termes de tarifications dans l’aviation ou l’hôtellerie, par exemple. Si vous prenez un vol EasyJet, le calcul du prix se fait sur le même mode.»

Certes, mais faut-il pour autant accepter que les prix grimpent en flèche? «Les polémiques concernent un nombre restreint de places. Le but de l’organisateur est de remplir la salle, en proposant des tarifs que diverses personnes peuvent s’offrir. Lorsque nous avions fait Céline Dion à Genève, il y avait eu des places à 1200 francs. Mais il s’agissait de 200 places sur les 40’000 disponibles», précise Michael Drieberg.

De quoi relativiser les cris d’orfraie? Pour le patron de Live Music Production, tout est question de proportionnalité: «Sur les cinq à six dernières années, le prix moyen d’un billet de concert en Suisse était de 85 francs. Cela me semble acceptable. C’est souvent lorsque le prix symbolique des 100 francs est dépassé que cela fait grincer des dents.»

Le boss de Live Music Production se veut rassurant: «Pour les grosses stars internationales, les prix peuvent peut-être aller plus loin afin de couvrir des frais plus élevés. Mais ce prix moyen devrait rester stable dans les années à venir.»

Des ventes qui interrogent

Aux États-Unis, la tarification dynamique n’est pas la seule chose qui pose problème. De nombreux fans ont déclaré avoir la désagréable sensation d’être mis sous pression au moment de l’achat des billets.

Pour les concerts américains de Bruce Springsteen comme pour d’autres, une sorte de tirage au sort a été organisé. Les personnes désireuses de prendre un billet ont dû s’enregistrer en tant que «Verified Fan», sorte de label de qualité pour acheteur qui, très concrètement, ne signifie rien si ce n’est l’illusion de faire partie d’un cercle privilégié.

Les personnes intéressées ont ensuite dû cocher dans une liste les concerts auxquels elles souhaitaient se rendre selon leur ordre de préférence. Certaines ont alors reçu un code d’accès pour obtenir leur précieux sésame… et d’autres pas. Selon quels critères? Nul ne le sait.

Est-ce dû aux nombres de commandes déjà effectuées auprès de la société, à un algorithme ou au pur hasard? Toujours est-il que certains fans ont reçu des codes et que d’autres non. Pire: une fois l’accès à la vente débloqué, les tarifs continuent d’évoluer.

Une pratique isolée? «Enregistrer son nom et ses informations personnelles est aussi courant en Suisse, tempère Michael Drieberg. Cette façon de faire permet surtout d’avoir des billets nominatifs, afin de lutter contre le marché noir. Pour Metallica à Palexpo, nous avions par exemple introduit pour la première fois en Suisse des billets nominatifs.»

Quant au choix potentiellement arbitraire de l’attribution des codes, il en doute: «Il s’agit plutôt d’une légende urbaine. Un organisateur tient simplement à ce que les marges dégagées par les ventes puissent couvrir les frais engendrés par l’événement. En protégeant les billets, on s’assure que cet argent revient aux productions et non à des revendeurs comme Viagogo qui mettent le tout dans leur poche.»

De la culture réservée aux riches?

Au cœur de la tourmente, Ticketmaster — la société de ticketing de Live Nation — s’est aussi défendue en assurant que les tarifs les plus élevés ne concernaient qu’un faible nombre de places. «Seulement» 11,2% des billets vendus l’ont été à un prix supérieur à 1000 dollars.

Tout comme Michael Drieberg, elle estime aussi lutter contre les revendeurs. «Il ne faut pas non plus oublier que nous sommes soumis à de nombreuses taxes que les revendeurs n’ont pas», renchérit le Genevois.

Difficile, toutefois, pour le spectateur lambda de voir une différence entre les prix pratiqués par des revendeurs ou des organisateurs officiels lorsque ceux-ci atteignent de telles proportions. C’est tout l’enjeu de la polémique aux États-Unis, certains dénonçant une «arnaque officielle».

Les prix exorbitants semblent donc pour le moment rester une problématique américaine. Son ampleur n’est pas étonnante dans un pays où le fossé entre les riches et les pauvres se creuse toujours davantage.

En Suisse, les prix des concerts représentent aussi un sacré budget pour ce qui n'est — il faut bien le dire — qu’un simple loisir. Mais les aficionados mettent le prix car ils ont conscience du coût que représente l’organisation d’un tel événement.

En prenant un peu de hauteur, le sentiment partagé est que l’accès aux grands événements culturels ressemble de plus en plus à un «privilège» que seuls les plus aisés peuvent s’offrir. Les promoteurs seraient bien inspirés de garder cela à l’esprit. Car quand le porte-monnaie des fans est à sec et que la colère gronde, plus personne n’a le cœur à danser.

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