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Biennale de Lyon : grâce à Veduta, l’art prend racine dans les banlieues

logo de Le Monde Le Monde 20/09/2019 Emmanuelle Lequeux

Ce programme de la Biennale invite une poignée d’artistes à travailler directement avec les habitants de plusieurs cités aux alentours de la capitale régionale.

« Pensée de Caféine 2019 et au-delà », de Felipe Arturo, à Rillieux-la-Pape (Rhône). © Fournis par Le Monde Interactif « Pensée de Caféine 2019 et au-delà », de Felipe Arturo, à Rillieux-la-Pape (Rhône).

Les deux tours ont disparu, tombées il y a deux ans. Restent deux crevasses et l’herbe sèche. Alentour, des HLM se construisent. Et au milieu du terrain vague, une étrange aire de jeux. Des cabanes bricolées de rondins, une estrade, des balançoires, des bancs rustiques truffés de pommes de pin, un échiquier géant au sol… C’est l’œuvre du Colombien Felipe Arturo, qui a choisi d’investir cette place nue de Rillieux-la-Pape, en banlieue lyonnaise, dans le cadre de Veduta. Excroissance essentielle à la Biennale, ce programme permet à une poignée d’artistes de travailler au long cours dans les cités environnant la capitale régionale, de Miribel à Givors.

Cette année, comme lors de la précédente édition, pas de séparation entre la Biennale même et ces projets suburbains : les six plasticiens invités interviennent simultanément dans les deux cadres. « C’est important pour les habitants, qui avaient autrefois du mal à comprendre le lien entre ce qui se passait chez eux et le “gros événement” lyonnais, assure Adeline Lépine, coordinatrice de Veduta. Et pour les artistes, c’est l’occasion de donner une autre dimension à leur travail. »

« Gamins très curieux »

Car Veduta, c’est tout sauf du hors-sol : plutôt une conversation, souvent intense, entre le créateur et des publics éloignés de la culture. « Dans tous nos projets, nous tentons de provoquer des déclics qui permettent aux habitants de donner de la force à leur désir », promet Adeline Lépine. Dans les cités de Gerland (Lyon 7e), Julieta Garcia Vazquez et Javier Villa de Villafane ont, par exemple, proposé à une quinzaine de résidents de se faire les gardiens d’une « société des images secrètes » : avec des scientifiques et des artistes, ils ont choisi des clichés liés au monde de l’invisible, que les habitants, passés grands prêtres, feront apparaître et disparaître à leur gré, imprimés sur des toiles, disséminés sur des sacs ou des tee-shirts. Si Veduta a une stratégie, c’est avant tout celle de l’infiltration.

Felipe Arturo a quitté Bogota à deux reprises pour mûrir trois mois durant son projet, en étroit dialogue avec la population du quartier de la Velette. « L’installation restera jusqu’en juin 2020, et nous négocions avec les promoteurs en espérant qu’elle puisse être prolongée, annonce Adeline Lépine. Les habitants se sont beaucoup investis dans le projet de Felipe. Lors de l’inauguration, une semaine avant le vernissage de la Biennale, plus de 200 personnes sont venues, toutes étaient ravies, et les gamins très curieux. »

Le défi était pourtant d’ampleur : « Nous sommes ici dans un des quartiers les plus pauvres de l’une des communes les plus pauvres de l’agglomération, qui accueille énormément de réfugiés, précise la jeune femme. Les gens qui arrivent ici n’y restent pas. A nous de leur permettre de prendre un peu racine en participant à la vie de la commune qui les accueille. » Il y a deux ans, l’artiste et jardinier Thierry Boutonnier avait planté ici même des rosiers de Damas, aidé par les Rilliards. Ils se sont depuis rassemblés en association pour prendre soin des plants, et distiller deux fois l’an l’eau de rose.

Randonnées urbaines

« Avec l’équipe de Veduta, nous avons beaucoup travaillé avec les associations locales, et une remarque revenait tout le temps : dans ces cités nouvelles, il n’y a aucun café où se réunir, raconte Felipe Arturo, qui a beaucoup travaillé sur la migration des plantes, de l’hévéa au caféier, comme symptôme de l’héritage colonial. D’où l’idée de créer cet espace, qui fait écho à la recherche sur l’histoire du café à travers le monde, que je dévoile au sein des usines Fagor. »

Avec quelques enthousiastes de la commune, ils sont allés dans la forêt alentour pour recueillir des souches, des pousses d’érables, du substrat, qui agrémentent aujourd’hui l’installation. « A mes yeux, ce travail sur le terroir est fondamental, notamment parce que Rillieux était auparavant une forêt, poursuit l’artiste, dont la moitié des projets se déroulent dans l’espace public. Nous avons fait revenir un peu de forêt ici, dans une planification urbaine si abstraite qu’elle a perdu toute mémoire. »

Pour construire le mobilier, les apprentis ébénistes du lycée professionnel Lamarque ont été sollicités. Quant aux matériaux, beaucoup proviennent de la Recyclerie, association locale de réinsertion. Chaque week-end, l’espace s’animera. Samedi 14 septembre, deux experts ès neurosciences de l’université de Lyon-I délivraient joliment leur savoir sur les mystères de l’olfaction, décrivant les 800 molécules qui constituent l’odeur du café, à grand renfort d’expériences. Les 22 septembre et 12 octobre, deux marches sont organisées, de Rillieux jusqu’aux usines Fagor. Trois heures de dérive durant lesquelles les randonneurs mâcheront des energy balls bourrées de caféine, inspirées de l’usage que font les Ethiopiens de ces graines nées dans leur pays. « J’aime beaucoup l’idée d’être un travailleur culturel », assure Felipe Arturo. Mais c’est surtout aux habitants de définir leur usage du lieu. « Certains veulent transformer l’échiquier en dance floor ? Tant mieux ! Quand l’installation aura disparu, peut-être créera-t-elle un vide, que les gens auront envie de combler. »

Cet article fait partie d’un dossier réalisé dans le cadre d’un partenariat avec la Biennale de Lyon.

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