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A Mayotte, l’hypothèse d’un déconfinement divise

logo de Liberation Liberation 14/05/2020 Laurent Decloitre
La ville de Tsingoni, sur l'île de Mayotte, en septembre. © ALI AL-DAHER La ville de Tsingoni, sur l'île de Mayotte, en septembre.

Le préfet du département d’outre-mer souhaiterait rouvrir les commerces lundi, malgré l’opposition des professionnels de santé. Le Premier ministre, Edouard Philippe, va trancher.

Dominique Voynet, directrice de l’agence régionale de santé (ARS) de Mayotte, sera-t-elle entendue ? L’ancienne ministre de l’Environnement du gouvernement Jospin plaide pour un maintien du confinement dans le 101e département d’outre-mer, le seul de France à ne pas avoir desserré le corset sanitaire le 11 mai. «La vague épidémique est devant nous, ce n’est pas le moment de se relâcher», ne cesse-t-elle de rappeler.

En l’espace de 48 heures, le Covid a provoqué la mort de 4 nouveaux patients, portant à 16 le nombre de décès depuis le début de l’épidémie, et 1 210 malades. Une situation très loin d’être maîtrisée qui a conduit le conseil scientifique du gouvernement à préconiser «le maintien du confinement jusqu’au déclin du pic épidémique», attendu selon les projections à la fin du mois.

Pourtant, selon nos informations, le préfet de Mayotte, Jean-François Colombet, a demandé ce jeudi au Premier ministre, Edouard Philippe, que les commerces puissent rouvrir dès lundi et que les élèves regagnent le chemin de l’école une semaine plus tard. Le préfet devait l’annoncer ce soir au journal télévisé de Mayotte 1re, mais a annulé au dernier moment sa venue, Matignon n’ayant visiblement pas encore tranché.

«Le nombre de cas explose»

Le préfet aurait fait part de son choix ce matin aux parlementaires, maires et conseillers départementaux de Mayotte, comme le confie un haut fonctionnaire d’une des communes qui assistait à la réunion. Le député LR Mansour Kamardine le confirme… et s’en réjouit : «Le confinement, non respecté par la population, tue plus qu’un déconfinement bien encadré.»

L’élu, qui a lui-même contracté la maladie, demande davantage de tests, «entre 700 et 1 000 par jour», au lieu des 300 actuels, et une distribution généralisée de masques de protection. C’est déjà le cas : la préfecture a diligenté l’envoi de 450 000 masques. Mais les boîtes aux lettres de nombreux particuliers ont été vandalisées, comme en a fait les frais Salim Imame, habitant de M’Tsangamouji, dans le nord-ouest de l’île. Le septuagénaire en est certain : «Les clandestins les volent pour se protéger eux aussi.»

A Mayotte, près de la moitié de la population est composée d’immigrés sans papier en provenance des Comores voisines. Ils sont régulièrement tenus par les Mahorais comme responsables des nombreux maux de ce département déshérité, où 84% des habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté.

La demande du préfet de lever le confinement s’expliquerait par la situation, intenable, constatée sur le terrain : il y a plusieurs jours que le confinement n’est, de fait, plus respecté à Mayotte. «Il l’a été pendant des semaines, ce qui nous a fait espérer échapper au sort commun. Puis les personnes qui n’en pouvaient plus ont recommencé à sortir et le nombre de cas explose», déplore Dominique Voynet.

Partout, la vie a repris son cours. Les embouteillages congestionnent à nouveau le rond-point du centre de Mamoudzou, le chef-lieu ; des mourengue, combats de boxe traditionnels, se déroulent les soirs au son des djembés, réunissant des dizaines de jeunes ; les vendeurs ambulants proposent des boubous au débarcadère de la «barge», le ferry qui relie Petite et Grande Terre ; les femmes vendent patates douces et bananes sur les trottoirs… Seules ou presque les grandes enseignes ont maintenu les rideaux baissés.

Succession de faits divers violents

En cette période de ramadan (plus de 90% de la population est de confession musulmane), les rassemblements religieux se poursuivent également malgré l’interdiction. Dans le village de Dzoumogné, dans le nord-est de l’île, «la mosquée des Anjouanais est pleine tous les soirs», assure Touma Mroivili, un commerçant qui tient une parfumerie et qui dénonce l’attitude supposée des immigrés clandestins. «Ils se foutent du Covid !» Lui-même a dû enfreindre les gestes barrières en allant chercher les cours et devoirs au collège et au lycée professionnel de ses deux enfants. «Ils convoquent tout le monde au même moment, on était des centaines», se désole le commerçant.

La date du 25 mai, que le Premier ministre va, ou non, valider, n’a pas été choisie par hasard : elle tombe le jour où le ramadan doit se terminer, quand les fidèles célébreront la fête de l’Aïd et sacrifieront un bœuf. Au vu des dernières semaines, il serait difficile pour les forces de l’ordre de contenir les habitants chez eux à cette occasion. Si les commerces ouvrent bien lundi, les habitants auront le temps de faire leurs courses.

Pour les pouvoirs publics, ce serait un moyen de relâcher la pression à laquelle ils sont confrontés, du fait d’une succession de faits divers violents ces derniers jours. Vendredi, suite à un accident de la circulation, des barrages dressés sur les routes ont dégénéré en affrontements avec les forces de l’ordre. Samedi, une supérette de Mamoudzou a été braquée par une dizaine d’individus cagoulés et armés de chombos (machettes). Dimanche, la caserne des pompiers de Kahani, dans le centre de l’île, a été attaquée, les véhicules vandalisés et des groupes électrogènes volés…

Dans ce contexte, les habitants sont de plus en plus nombreux à vouloir faire justice eux-mêmes. Le groupe Facebook «Info délinquance Mayotte» compte déjà presque 3 000 membres, qui assurent ne pouvoir compter que sur eux-mêmes. «Il faut former des groupes de quartier, tonne un certain Oustadh Abdel Malek. Sinon, que faire quand le virus est un délinquant bien visible ?»

Retrouvez des moyens de soutenir les soignants, les chercheurs, et les personnes en difficulté en cliquant ici

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