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Les catastrophes aussi ont leur star-system

logo de Liberation Liberation 10/05/2020 Dalibor Frioux
Paris, le 6 mai 2020. Reportage autour des transports à Paris pendant l'épidémie dû au coronavirus (Covid-19). Devant la gare Saint-Lazare. © Cyril ZANNETTACCI Paris, le 6 mai 2020. Reportage autour des transports à Paris pendant l'épidémie dû au coronavirus (Covid-19). Devant la gare Saint-Lazare.

Le Covid est l’enfant des mégapoles, de la société du spectacle et de la mobilité généralisée. Il livre un épisode par jour, et son public est plein aux as. Pas comme le paludisme, qui fait 450 000 morts chaque année, à 90 % des femmes et des enfants africains.

Tribune. Qu’est-ce qui distingue le Covid-19, contre lequel nous sacrifions tout, tout de suite, de la pollution atmosphérique, contre laquelle nous ne faisons quasiment rien depuis longtemps ? Qu’est-ce qui le distingue du paludisme ? De la malnutrition ? Du réchauffement climatique ?

Le nombre de morts ? Vous n’y êtes pas. Selon une récente réévaluation, la pollution atmosphé­rique tue à elle seule 8,8 millions de personnes par an. Au 7 mai, le Covid-19 aura tué 270 000 personnes dans le monde. En multipliant par 12 pour imaginer le pire, les sous-estimations et les dissimulations, on pourrait aboutir à 4 millions de personnes décédées, dont beaucoup seraient en réalité mortes de pathologies associées, de vieillesse, d’incuries, et surtout d’une scandaleuse impréparation de gouvernements minés par le néolibéralisme.

Car le confinement total qui a pu s’imposer à la moitié de l’humanité n’est pas une fine stratégie, il est le plus grand échec de santé publique de tous les temps. Un simulacre de gestion assaisonné de fébriles accents autoritaires. Dans cinq ans, tout le monde aura oublié la maladie, tout le monde se souviendra dans sa chair de la déconfiture du confinement. Les procès vont pleuvoir, et ce ne sera que justice.

Quoi de plus ordinaire que cette incompétence chez des gouvernants qui ont perdu depuis longtemps le sens de l’intérêt général et du long terme ? Mais cette faillite-là, ils se la sont offerte, au lieu de faire le dos rond. Par les plans de sauvetage annoncés et surtout, par le massacre socio-économique qui ne fait que commencer.

Près de 110 milliards annoncés en France, 156 milliards en Allemagne, 2 000 milliards aux Etats-Unis, 128 milliards en Chine. Tous les dogmes budgétaires volent en éclats. Et ce ne sont que les pansements pour amortir une chute de près de 10 % du PIB mondial, du jamais vu en période de paix. Nous nous en doutons bien : les morts, les maladies, les dépressions, les faillites du confinement seront bien supérieures aux méfaits du virus, et bien plus durables.

C’est que ce virus, en fait, a fini par bien plaire à nos gouvernants libéraux. Tout cela en valait la peine, car les stars méritent un traitement de faveur.

Ce qui a fait du Covid une star, c’est sa vitesse de félin : entre janvier et mai, l’animal a fait le tour du monde, pour triompher sur les scènes européenne et américaine. Pas comme la pollution ­atmosphérique, qui est terriblement monotone et sédentaire. Le Covid est l’enfant des mégapoles, de la société du spectacle et de la mobilité généralisée. Il livre un épisode par jour, et son public est plein aux as. Pas comme le paludisme, qui fait 450 000 morts chaque année, à 90 % des femmes et des enfants africains. On se reconnaît en lui : il est sur les réseaux sociaux, il innove, il est mobile, c’est une nanotechnologie qui nous laisse sur place. Les désastres lents, ça ennuie, on adore détester une jeune crise ­dynamique.

Ce qui fait du Covid une star, c’est qu’il tutoie sans façon les classes supérieures. Il tue mon député, fait suer mon Premier ministre. Les désastres réservés aux plus pauvres, on s’en lassait, comme cette malnutrition qui tue 9 millions de personnes par an, ­paraît-il. Mais non, le réel, c’est ce qui égale les puissants. Cette ­nature de killers force le respect – l’autre n’inspire que du mépris.

Ce qui fait du Covid une star, c’est qu’il n’est ni de droite ni de gauche. Le virus n’est ni un jeune, ni un migrant, ni un climato­logue, ni un SDF, ni un ouvrier, ni un chômeur, ni une ONG. Il a donc le droit, lui, de faire réfléchir nos présidents, de suspendre l’économie mondiale et de faire baisser les émissions de GES [gaz à effet de serre]. Il est la seule décroissance acceptable, malheureusement, c’est aussi le pire, un éloge inversé de la croissance.

Ce qui fait du Covid une star, ce sont les high-tech du contrôle ­social qui l’attendaient comme le Messie : marchands de données, QR codes et drones vont doper leur chiffre d’affaires. La société de surveillance a gagné dix ans en trois mois, le terrorisme est ­devenu viral. Le libéral-autoritarisme a de quoi produire un leader par an dans tous les pays du monde, et de quoi traquer les 280 millions de réfugiés climatiques annoncés par l’ONU pour 2050.

Ce qui fait du Covid une star, c’est qu’il va permettre une stratégie du choc libéral comme jamais ­auparavant. La raison d’être de la croissance, c’est de rembourser les intérêts des dettes. Avec les gouffres budgétaires, il faut s’attendre partout à une course à la croissance la plus sale et à l’effondrement des droits sociaux. La Bourse et la finance l’ont compris et se portent très bien, merci. L’Etat régalien lâchera quelques bonbons à l’hôpital, puis fermera pour longtemps son guichet.

Tous ces talents valaient bien un contrat de star à 3 000 milliards tout de suite, alors que le Green New Deal de l’Union européenne n’était qu’à 1 000 milliards sur dix10  ans. Mais n’est-il pas morbide de se livrer à cette concurrence des victimes ? C’est sacrément vrai. Alors fonçons : faisons dans la coopération des victimes. ­Demandons aux banquiers un ­arrondi à 6 000 milliards. Pour l’avenir, l’Afrique, les pauvres, les affamés, les intoxiqués, la nature innocente. Sortons du star-system.•

Retrouvez des moyens de soutenir les soignants, les chercheurs, et les personnes en difficulté en cliquant ici

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