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« La Bulgarie n’a pas réussi à effacer les traces laissées par le totalitarisme », par Mina Mileva

logo de L’Obs L’Obs 27/11/2021 Mina Mileva (Cinéaste)
© Copyright 2021, L'Obs

La création est liée à la liberté, même de la manière la plus évidente.

Quand moi, Mina, j’étais adolescente, j’ai réalisé un court métrage d’animation et j’ai été invitée à un festival ouest-allemand. Dans les années 1990, obtenir un visa allemand en Bulgarie était le rêve de tout le monde. Il y avait des gardes armés avec des chiens devant l’ambassade d’Allemagne à Sofia et les gens faisaient la queue pendant des jours et des semaines, se relayant et dormant dans leur voiture. Lorsque je me suis présentée pour un visa, les gardes m’ont appelée du fond de la foule et m’ont fait de la place pour passer. Quinze minutes plus tard, je suis sortie avec un visa allemand et je pouvais voir la stupéfaction de tout le monde. Les gens des villages m’ont demandé si ce n’était pas trop difficile de faire un film. Ils ont vu que ça en valait la peine.

Il s’agit d’une anecdote qui résume bien l’ambition que nous avons eue avec Vesela de faire des films, de les présenter à l’international et de découvrir de nouvelles cultures. Notre première fiction, « Cat in the Wall », a été entièrement tournée à Londres et traite de questions britanniques urgentes ainsi que du Brexit.

Pour Vesela et moi, faire un film est un véritable appel, un cri, voire un hurlement pour la liberté d’expression. Cette urgence est très présente dans notre travail et facilement ressentie par le public.

Lorsque nous avons réalisé notre premier film, « Uncle Tony, Тhree Fools and the Secret Service », nous avons été poursuivies à la fois par des membres de l’industrie cinématographique et par les institutions, et avons fait face à des persécutions dans notre pays. Nous ne pouvions croire que le simple portrait innocent d’un artiste francophone puisse provoquer une telle tension. On nous a demandé de supprimer les termes « Secret Service » du titre, comme s’ils ne renvoyaient à aucune réalité. Un appel à l’ostracisme a été lancé au sein de notre guilde cinématographique afin de mettre fin à notre financement.

« La culture bulgare est un secret trop bien gardé », par Theodore Ushev

Dans le contexte plus large de la politique, la Bulgarie n’a pas réussi à effacer les traces laissées par le totalitarisme et le communisme. La lustration, le processus de déresponsabilisation des anciens agents des services secrets revendiqué par la plupart des pays d’Europe de l’Est, n’a pas encore eu lieu dans notre pays. Il serait pourtant particulièrement pertinent aujourd’hui, alors que deux jeunes hommes dynamiques, Petkov et Vasilev, vont former un gouvernement encore largement influencé par les agents de l’ancien régime totalitaire.


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Vesela et moi ressentons un fort besoin de liberté, car nous travaillons aux confins de l’Europe et l’appréhension d’une Bulgarie soumise à l’ancien empire soviétique comme chez nos compatriotes bélarussiens ou ukrainiens ne nous quitte pas. C’est aussi une conséquence liée à notre éducation : nous avons toutes deux des dissidents dans nos familles. Mon grand-père a passé plus de vingt ans en prison et dans des camps communistes pour s’être élevé contre le régime. C’était un ancien prêtre mais aussi un gauchiste radical, qui est devenu moins radical quand il a vu l’armée soviétique défiler à Sofia.

Notre discernement sur le plan politique et social est né de la crainte de perdre le peu de liberté dont nous disposons en faisant partie de l’Union européenne. Il a également façonné notre propre signature de mise en scène. Nous aimons donner à nos acteurs et à toute l’équipe une liberté de travail et la possibilité de s’exprimer librement. Il résulte de notre approche, que les critiques ont souvent qualifiée de « documentaire » ou de « style libre », une forte impression de réalisme. Mais il s’agit bien d’une approche fictionnelle stricte et ce style réaliste est le fruit de beaucoup de volonté et de travail. Parfois, ces « plans documentaires » nécessitent de dix à quinze prises afin d’obtenir l’effet désiré. Nous aimons dissimuler notre mise en scène, la rendre invisible et simple, comme si n’importe qui pouvait prendre cet appareil et faire la même chose.

Paradoxalement, une telle réalisation est souvent considérée comme peu soignée, inégale et grossière. Notre travail n’est pas perçu comme une véritable œuvre cinématographique. Oui, répondons-nous, nous ne sommes pas de vraies réalisatrices. L’une d’entre nous est diplômée en animation, l’autre en théâtre et en finance.

« Avoir une double existence est un luxe dont je ne pense plus pouvoir me priver », par Stefan Nikolaev

Souvent, on nous propose de l’aide car, en tant que femmes, il se peut que notre savoir-faire soit insuffisant et que nous ayons besoin d’être supervisées. Plus nous avançons dans cette profession, plus les collègues masculins se manifestent pour dire que notre montage, par exemple, devrait être un peu retouché afin de le rendre plus homogène. Heureusement, nous sommes deux et cela nous donne un avantage physique qui nous permet vraiment de nous faire plus facilement entendre.

En parlant de liberté, les femmes en général en sont le plus privées, surtout si elles ont de jeunes enfants. Qu’elles aient obtenu leur diplôme de direction ou non, elles devraient être encouragées à quitter leur cuisine plus souvent. Pour appuyer cette idée, durant le festival, nous porterons nos t-shirts avec la mention « une femme au foyer ».

Texte traduit de l’anglais par Ed Hazelwood.

Mina Mileva, bio express

Cinéaste, scénariste et productrice bulgare, Mina Mileva a travaillé vingt ans dans l’industrie de l’animation britannique, puis fondé ACTIVIST38 avec Vesela Kazakova, qui est également actrice. Leurs films, sélectionnés dans de nombreux festivals internationaux, n’ont pas été diffusés à la télévision bulgare pendant des années. Le plus récent, « Women Do Cry », a été sélectionné au festival de Cannes 2021 dans la section Un certain regard. Sa sortie est prévue en mars 2022.

Il a été projeté en ouverture du 5e festival Un Week-end à l’est, qui met cette année à l’honneur la vitalité artistique de Sofia et de la Bulgarie. Cinéma, théâtre, arts visuel, débats d’idées, littérature, concerts… plus de 30 artistes sont invités à Paris pendant 5 jours, du 24 au 29 novembre. Renseignements sur https://weekendalest.com/

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