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Koltès, la fin du capitalisme et le bouc émissaire en politique

logo de Le Point Le Point 03/10/2021 Par Olivier Ubertalli
© Gwendal Le Flem

Pas facile de s'attaquer à un texte de Bernard-Marie Koltès. Un géant incontournable du théâtre français des années 1980 et 1990. Mais aussi l'auteur d'une langue si pure et originale qu'elle est souvent complexe à mettre en scène. Ces dernières années, le dramaturge a été moins joué sur les plateaux de France. Serait-ce l'impression laissée par son complice, le metteur en scène Patrice Chéreau, fondateur du théâtre des Amandiers, d'avoir tant sublimé les pièces du dramaturge ?

Ludovic Lagarde n'a pas froid aux yeux. Après sa comédie glaçante La Collection, de Harold Pinter (avec notamment Mathieu Amalric, Micha Lescot et Laurent Poitrenaux) et les pièces d'Olivier Cadiot telles que LeColonel des Zouaves, le metteur en scène s'attaque à une ?uvre emblématique de Bernard-Marie Koltès : Quai Ouest, que Chéreau a sublimé il y a 35 ans aux Amandiers. « Je ne me sens pas empesé par l'histoire », confie-t-il quand on évoque avec lui les années Koltès-Chéreau. Le résultat, magistral, donne froid dans le dos. Un hangar désaffecté près du fleuve et des ombres qui rôdent? Ludovic Lagarde revient à la source de Bernard-Marie Koltès avec une troupe enfiévrée et convaincante, notamment Dominique Reymond (magnifique Cécile), Christèle Tual (cruelle Monique), Micha Lescot (Charles) et Laurent Poitrenaux (Koch). Une langue poétique et crue portée par une magnifique scénographie autour d'un hangar désaffecté et hantée par la recherche du bouc émissaire. Entretien.

Le Point : L'histoire de « Quai Ouest » prend sa source dans un voyage de Bernard-Marie Koltès à New York en 1981?

Ludovic Lagarde : Oui, c'est l'histoire d'un homme qui s'appelle Maurice Koch, administrateur de biens et qui a ruiné le fonds qu'il gérait. Plutôt que de se rendre au conseil d'administration pour annoncer la mauvaise nouvelle, il se fait conduire par sa secrétaire, Monique, à bord d'une Jaguar, sur les quais du fleuve, dans des hangars abandonnés la nuit, pour s'y suicider. Là, il tombe sur une faune de gens qui traînent là. Koltès dit que c'est l'histoire de la désagrégation d'un milieu par un corps étranger. Tous les gens qui vivent là, que ce soit la famille d'immigrés sud-américains, le jeune voyou ou le réfugié d'origine africaine, sont au bout du quai socialement et rêvent d'un ailleurs possible. Ils vont se déchirer au contact de cet homme ruiné.

Bernard-Marie Koltès s'est inspiré d'un lieu marginal et mythique de New York dans les années 1970, le Pier 52?

Il en parle dans ses lettres parues aux éditions Minuit. Il se fait conduire une nuit dans ce fameux hangar au bord du fleuve de l'Hudson, à New York. Un lieu de rencontres nocturnes, interlopes, où se côtoyait une partie de la communauté gay et des trafiquants de drogue. Ce mélange de populations diverses, du financier de l'Upper East Side au jeune drogué, le frappe. Il est fasciné par ce lieu effrayant, mystérieux et magique. Il y a presque une mythologie.

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Comment avez-vous représenté le hangar du quai ?

La scénographie est la grande gageure de cette pièce. Koltès parle d'un hangar et complique les choses en indiquant que cela se passe tantôt au bord de l'eau, tantôt sur la jetée, tant sur une autoroute abandonnée attenante? J'ai vraiment voulu représenter le hangar comme un personnage à part entière, un lieu qui génère l'histoire et d'où surgissent les personnages.

En quoi « Quai Ouest » nous parle-t-il en 2021 ?

C'est une pièce très riche et touchante qui brasse des questions universelles. Il y a des histoires de générations qui se confrontent, des rêves de liberté, des enfermements. C'est une pièce qui travaille beaucoup la question du bouc émissaire. Chacun dans sa souffrance va trouver une excuse pour trouver un bouc émissaire chez l'autre. C'est quelque chose qui résonne malheureusement encore aujourd'hui avec l'actualité politique française. C'est un thème cher à Éric Zemmour.

D'un point de vue historique, ce qui m'intéresse beaucoup aussi, c'est ce tournant des années 1980 d'où écrit Koltès. Une époque passionnante. On le voit à travers le personnage de Koch, c'est encore le capitalisme à l'ancienne. Puis arrive une nouvelle phase du capitalisme, le capitalisme financier, etc., les stock-options, les actionnaires, les tradeurs? Chez nous, on le voit très bien, en 1983 avec le tournant de la rigueur du président Mitterrand puis les années Tapie, les années finances. C'est ce moment-là où s'invente l'époque que nous avons traversée depuis presque quarante ans et qui vient à nouveau échouer aujourd'hui. On voit bien que face à toutes les questions climatiques, sanitaires, économiques, de justice, on voit bien que là, c'est la fin de ce système. La pièce témoigne de ce tournant historique. Pratiquement toutes les scènes contiennent du troc, un business. C'est presque comme si le langage du commerce venait contaminer finalement les relations humaines, sentimentales et sociales. D'ailleurs, ensuite Koltès va ramasser cette question dans sa pièce suivante, Dans la solitude des champs de coton, qui devient le dialogue entre un dealeur et un client.

Quelle place tient Koltès au sein du théâtre français ?

Dans Quai Ouest, il y a une débauche. Quelque chose de baroque. Il y a l'influence du cinéma, de la littérature. C'est une sorte de pièce-livre, qui oscille aux bords du théâtre. Comme un fleuve qui sort de son lit en permanence, y revient, qui tente des choses. Koltès cherche à aller plus loin que le théâtre. Il est et reste un dramaturge incontournable. Son écriture est du côté du poème et de la littérature. Elle s'inscrit dans une tradition française, si on remonte à Jean Genet, à Paul Claudel ou à Jean Racine. Le théâtre français a cette particularité d'être du côté de la langue. Ce n'est pas le cas de toutes les traditions théâtrales. Koltès perpétue une tradition littéraire et poétique. Il la rénove, la réinvente avec un côté un peu rimbaldien qui continue de fasciner aujourd'hui.

« Quai Ouest », mise en scène de Ludovic Lagardère. Jusqu'au 9 octobre au TNB, à Rennes, puis à Poitiers, Albi, Clermont-Ferrand, Strasbourg, Arras-Douai, et du 3 au 19 février 2021 aux Amandiers, à Nanterre.

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