Vous utilisez une ancienne version de votre navigateur. Veuillez utiliser une version prise en charge pour bénéficier d’une meilleure expérience MSN.

On a rencontré Khaby Lame, la star des réseaux qui voudrait devenir Omar Sy

logo de Le Parisien Le Parisien 26/06/2021 Christel Brigaudeau
Khaby Lame est devenu en six semaines une star du réseau TikTok, en publiant des vidéos de détournement sans jamais prononcer un mot. LP/Olivier Lejeune © LP/Olivier Lejeune Khaby Lame est devenu en six semaines une star du réseau TikTok, en publiant des vidéos de détournement sans jamais prononcer un mot. LP/Olivier Lejeune

Le store refuse tout compromis, laissant le bureau du manager dans une pénombre injuste. Dehors le soleil inonde la Via Venezia, artère cossue du Milan de la mode et des affaires. Khabane Lame s’approche, appuie sur la flèche du haut, celle du bas. Et la lumière entre. Comment a-t-il fait ? Un sourire incroyablement large, un sourire de bande dessinée, s’accroche sous ses yeux en amandes. « Je suis magique ! » Il rit, tend les mains vers l’avant, paumes vers le ciel, dans un « et voilà » théâtral et silencieux. Tout le monde s’esclaffe.

Ce geste est plus qu’une signature. C’est son passeport pour la gloire. Grâce à lui, cet enfant d’immigrés sénégalais de 21 ans, sans diplôme, ni boulot, ni papiers italiens, est devenu une star en six semaines. Son succès, ses parents n’y croient toujours pas, dit-il. « Moi non plus d’ailleurs ! Jusqu’à il y a quelques jours, je n’y croyais pas non plus. » Il rit encore.

Son créneau : le détournement de tutos ridicules

Depuis avril, le monde entier se gondole devant ce Chaplin en survêtement, qui s’est fait un surnom, « Khaby », en se filmant sans éclairage ni artifices entre les murs nus de son HLM de la grande banlieue de Turin. Le roi des « Temps modernes », dans les studios de Hollywood, se jouait des machines inhumaines du XXe siècle. Khabane, sur le réseau social chinois TikTok, moque la vacuité des « communautés » virtuelles du siècle d’après. Son créneau : débusquer et détourner les plus absurdes « life hacks », ces vidéos qui s’ingénient à doter la vie d’un mode d’emploi, y compris pour les gestes anodins du quotidien (comment enfiler ses chaussettes, couper une pomme, ouvrir une porte…)

Khabane republie ces concentrés d’absurde, et filme sa réaction, toujours la même : la consternation étonnée d’un homme de bon sens. Une jeune fille épluche un concombre avec ses incisives ? Khaby saisit un économe. Un autre découpe son T-shirt, coincé dans une voiture, pour se dégager ? Khaby ouvre la portière. « Il est Monsieur-tout-le-monde. Ce qu’il fait, avec ces vidéos, c’est mobiliser la communauté des gens ordinaires contre cet ailleurs un peu rêvé que sont devenus les réseaux sociaux, où tout le monde se prévaut d’une vie idéale ou d’une expertise particulière », relève la sociologue des médias, Nathalie Nadaud-Albertini. Ses mimes, compréhensibles dans toutes les cultures, lui valent un succès mondial.

Mbappé, Ronaldo et les télés du Sénégal sont fans

24 millions d’abonnés le suivent sur Instagram, et 77 millions sur TikTok – sur cette plateforme prisée des ados, son compte est le troisième le plus consulté au monde. Parmi ses fans, il y a l’Américain Will Smith, une référence pour Khabane, qui rêve d’afficher un jour sa banane sur des écrans de cinéma. Kylian Mbappé lui a adressé un clin d’œil en vidéo. Cristiano Ronaldo, lors du match Portugal-Allemagne de l’Euro, samedi 19 juin, a esquissé en plein dribble un geste ressemblant à celui de Khaby. Un hommage ? « Moi je pense que oui, Khaby dit que non », raconte Alessandro Riggio, son manager, sorte de super nounou en costume cintré, à peine plus âgé que lui.

Il l’héberge à Milan, l’a inscrit à des cours d’anglais, lui fait passer son permis de conduire, gère la file d’attente de ses sponsors et limite l’appétit des journalistes internationaux pour le « phénomène » italien. Les Brésiliens en sont fans, les télés du Sénégal, où il est né, lui déroulent le tapis rouge, le fabricant de pâtes Barilla l’a signé. Une grande marque de sport serait sur les rangs...

Désormais, les gens l'arrêtent dans les rues. Khaby Lame, suivi par 23 millions de personnes sur TikTok, accepte tous les selfies. © Fournis par Le Parisien Désormais, les gens l'arrêtent dans les rues. Khaby Lame, suivi par 23 millions de personnes sur TikTok, accepte tous les selfies.

Le Parisien, après négociation, a droit à une heure d’interview. « Cet après-midi on voit Netflix », a justifié Alessandro, portable vissé à l’oreille, en marche vers sa prochaine réunion. Enfance modeste mais heureuse, des amis pour la vie, l’envie de faire rire le public… Khabane, affable et appliqué, récite des réponses sans aspérité, en tordant ses longs doigts. L’argent, et sa famille, sont des sujets tabous. Il préfère tenir ses parents, son grand frère et les trois plus jeunes, hors de portée des photos et des questions. Sous la table, ses Air Jordan ont des envies d’ailleurs. Les impairs de ses débuts – quelques propos machos tenus dans des vidéos – sont de l’histoire ancienne, et quand il raconte avoir été un cancre, son manager ajoute aussitôt que l’école compte à ses yeux.

Il est contre le racisme, mais jure ne jamais l’avoir subi personnellement. Il n’a toujours pas obtenu la nationalité italienne, mais il ne sera pas le porte-voix de la cause des migrants, sujet hautement sensible des deux côtés des Alpes. Même sur l’Euro, ce fan de la Juventus botte en touche. Que le meilleur gagne. Tout de même, on lui arrachera que l’équipe de France lui plaît assez. Chaque matin, sa séance d’abdos débute sur « Ramenez la coupe à la maison », le tube du Mondial 2018.

Dans la rue, les gens le comparent à Omar Sy

Ce lundi 21 juin, Khabane, fringuant dans un survêt’ bleu roi à 700 euros d’une marque de streetwear milanaise, se prépare à devenir premier influenceur de la Botte, sur Instagram : il est tout près de détrôner la Victoria Beckham italienne, Chiarra Ferragni. Comme pour fêter l’événement, un mini-panier de basket vient d’être livré au bureau, où il tourne désormais ses vidéos entouré d’une petite équipe – que des garçons, beaucoup de tatouages. Il veille à conserver l’alchimie de son succès : pas de mots, peu de moyens, et guère de préparation. Khabane le sait, « ce que les gens aiment, ce sont les expressions de mon visage ». Encore une fois, il sourit.

Dans les rues de Turin et de Milan, on l’arrête fréquemment pour le comparer à Omar Sy. Le garçon, grande tige, n’a pas la carrure baraquée de son idole, mais il engrange de bonne grâce : le parcours de Trappes à Hollywood de l’acteur français l’inspire. Lui aussi est un enfant de la banlieue.

Les amis de Khaby Lame dans une cité de Chivasso, près de Turin, d'où il est originaire. © Fournis par Le Parisien Les amis de Khaby Lame dans une cité de Chivasso, près de Turin, d'où il est originaire.

La sienne se nomme Via Togliatti, à Chivasso, 20 km au nord-est de l’industrielle Turin. Dans ces logements de cinq étages, fraîchement repeints en dégradé de rouge brique, « tout le monde a téléchargé TikTok, rien que pour pouvoir suivre Khabane ! On le connaît tous », s’eclaffe Iliana, une maman. Sur le pavé de la placette, au centre de la cité populaire, six paires de Nike se balancent d’un pied sur l’autre, gaiement. Khaby vient d’envoyer des nouvelles sur « la squad » le nom du groupe WhatsApp qui relie Karam, Issam, Francesco, Andrea et toute la bande, comme un cordon ombilical. Ça y est, il est le premier influenceur d’Italie depuis le début de l’après-midi. Sur Instagram, on le voit, torse nu, silhouette noire sur le fond blanc du bureau, marquer un panier avec aisance.

«Petit, il était terrible ! Mais très gentil»

À travers Khaby, une jeunesse prend sa revanche. Celle qui a perdu son boulot depuis la crise du Covid, dans les cafés désertés, dans les usines sous-traitantes de la Fiat, dans l’entrepôt d’Amazon – désormais le gros employeur du secteur. Celle qui, d’origine immigrée, peine à obtenir la nationalité italienne. Ossama, 18 ans, en pleine galère de régularisation, secoue la tête. « Ça nous prend des années, et c’est un problème pour tout : voyager comme trouver du travail. »

« Même les filets des buts du terrain de foot, on a dû les acheter pour le tournoi du quartier : personne ne nous aide. Sur les réseaux au moins, n’importe qui peut montrer son talent », racontent les vingtenaires. Karam, discret sous sa casquette, est l’un des joueurs de la « e-équipe » du FC Torino, et il en vit. Son frère Issam, voudrait devenir comique. Sourire goguenard, tignasse noire en bataille, la cité est sa scène. 600 000 personnes le suivent sur les réseaux, il vise les 10 millions. « À l’origine, on voulait faire un duo sur YouTube, Khabane et moi, mais avec le confinement, on ne pouvait plus se retrouver. On s’est rabattus sur TikTok où on pouvait se filmer tout seul. On était à peu près au même nombre de followers, et puis il s’est envolé… » Si Khaby a réussi, pourquoi pas lui ?

Certains ici l’appellent encore « Kebab », parce qu’ils ne parvenaient pas à prononcer autrement son prénom, quand ils avaient l’âge de monter sur le toboggan. Cette mamma, assise près de l’aire de jeux, est formelle : « Petit, il était terrible ! Avec ses copains, ils envoyaient leur ballon partout dans la cour, sur les voitures… Mais il est très gentil, comme tous les jeunes ici. Ils mériteraient tous son succès. »

À l’école, le petit garçon – arrivé dans la péninsule à l’âge de 1 an, à la suite de ses parents – passe de classe en classe en empilant les lacunes. Il est dyslexique, peine aussi en maths. Mais il aiguise un sens de la blague qui fait mouche. Ossama confirme : « Il allait à tous les cours, il n’a jamais séché, même pas les séances de soutien. Mais il a toujours eu de mauvaises notes ! » Depuis son succès fulgurant, ses anciens professeurs lui ont tous écrit. « Ils sont surpris, résume Khaby, mais ils me disent qu’ils sont contents pour moi. »

«Pas le genre à revenir en Ferrari dans le quartier»

Quand le Covid fige l’Europe, début mars 2020, Khabane perd le travail qu’il venait de décrocher à l’usine, comme contrôleur qualité sur des filtres à air. Issam l’a croisé, ce jour-là. « Ça n’allait pas fort, il était dépité. Je lui ai dit : Tu verras, tu en sortiras du positif, de tout cela ! Ce n’est pas son tempérament de se laisser abattre, il a vite rebondi. » Le jeune chômeur poste le lendemain sa première vidéo : on le voit, dans la salle de bain familiale, esquisser une sorte de chorégraphie drolatique en se frottant les mains au gel hydroalcoolique. La présentation de sa chaîne se passe de fioritures : « Si vous voulez rire, vous êtes au bon endroit. »

VIDÉO. Le premier post de Khaby Lame

Le 22 novembre, coup de génie. Il réagit à une séquence où une jeune fille, attachée à un poteau dans la rue à cause d’un antivol accroché sur son sac à dos. Khaby se filme en train d’imiter la scène. Il ôte son sac de ses épaules, tout bêtement, pour se dégager, et enchaîne sur une moue, comme pour dire « ce n’était pas si difficile ». 17 millions de vues. L’idée lui est venue « spontanément, sans trop réfléchir ».

Son père, ouvrier comme lui, lui enjoint de chercher un nouveau boulot. Il s’obstine sur le réseau. Quatre mois plus tard, il détourne une autre capsule, où une femme chipe un barre de chocolat Twix sur la chaîne de fabrication de l’usine. Il se filme dans sa cuisine, en train d’ouvrir la friandise aux deux doigts coupe-faim… et n’en trouver qu’un seul à l’intérieur. Ses yeux ronds, sa mine dépitée parlent pour lui. 122,3 millions de vues. La suite s’écrit à Milan, avec manager, sponsors et compagnie. Khabane répète souvent qu’il achètera, dès que possible, une maison pour sa maman.

« Ce que les gens aiment, ce sont les expressions de mon visage », confie Khaby Lame. © Fournis par Le Parisien « Ce que les gens aiment, ce sont les expressions de mon visage », confie Khaby Lame.

« Tout le monde est content pour lui… On est même plus contents que lui ! Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi impassible face à la célébrité », assure Issam, ravi de le voir débarquer chaque semaine à Chivasso. En bas des tours, il parle de foot et de la vie, plus rarement de TikTok et de son succès. Mais à chaque ristretto en terrasse, c’est l’attroupement. Il accepte tous les selfies avec les fans. « Ce n’est pas le genre à revenir en Ferrari dans le quartier, abondent ses copains. Son père n’a pas changé de voiture, son frère travaille toujours chez Amazon, et lui ne change pas, il est toujours aussi marrant ! »

Ossama, tout juste 18 ans, repense au commentaire qu’il a posté sous la première vidéo publiée par son ami : « Un jour tu deviendras célèbre. » Issam est persuadé qu’il tient « le nouvel Omar Sy d’Italie ». Leur poulain joue la prudence. Des projets, de comédie notamment, il en a plein sa musette. « Mais je n’ai pas le droit d’en parler ! » glisse-t-il avec la grimace impatiente d’un enfant brûlant de trahir un secret plus gros que lui. Jeudi, sa petite amie Zaïra, brunette de 18 ans, a passé son baccalauréat. « Je t’aime tant » lui a déclaré sur les réseaux son amoureux, applaudi par des millions de témoins.

Si on lui donnait une baguette magique, qu’en ferait-il ? Pour la première fois en une heure, Khaby prend son temps avant de répondre. Il réfléchit. « Je la garderais pour plus tard. Pour le jour où j’en aurai besoin. »

Publicité
Publicité

Plus d'info: Le Parisien

Publicité
image beaconimage beaconimage beacon