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Macron, réinvention et tentation du déni

logo de Liberation Liberation 14/06/2020 Jonathan Bouchet-Petersen
Emmanuel Macron, le 22 avril. © STEPHANE MAHE Emmanuel Macron, le 22 avril.

Très attendu ce dimanche soir, le chef de l'Etat doit commencer à tracer des perspectives pour la fin de son quinquennat. Mais avec qui et comment mener les réformes à bien ?

Se réinventer sans rien renier de ce qui a été fait, ni la suppression de l’ISF ni la réforme de l’assurance chômage. Question de tempérament. Se réinventer sans avoir élargi, durant ses trois premières années de mandat, le cercle de ses convertis. Pire, en ayant perdu en marche une bonne part des soutiens de sa conquête du pouvoir. Question de bilan et traduction d’une droitisation continue depuis 2017. Se réinventer, parce qu’il le faut pour se relancer, mais sans élan et même sous une contrainte financière inédite avec une dette autour de 120% du PIB. Telle est l’équation complexe personnelle à laquelle fait face Emmanuel Macron.

Trouver un second souffle, pour le dire avec les mots du vieux monde, le défi est un classique du mandat présidentiel. Un défi devenu d’autant plus ardu que la cohabitation ne peut plus servir de soupape. Plus moyen pour le locataire de l’Elysée, comme Mitterrand ou Chirac, de se mettre en retrait en laissant un Premier ministre du camp d’en face se coltiner le quotidien et les colères de l’opinion. Nicolas Sarkozy et plus encore François Hollande s’y sont cassé les dents, échouant à redonner aux Français et même à leur camp l’envie d’avoir envie. Le premier a choisi d’user cinq ans durant François Fillon jusqu’à la corde, le second a fait le pari, avec le succès qu’on sait, de faire entrer les loups dans la bergerie : Manuel Valls à Matignon et Emmanuel Macron à Bercy. Ni Sarkozy ni Hollande n’ont fait de second mandat, ce qui ne dit rien du résultat de 2022 ou de l’avenir d’Edouard Philippe.

A deux ans d’un scrutin où il sera candidat à sa réélection, le chef de l’Etat sort d’une triple secousse. Elle a commencé par le très long mouvement des Gilets jaunes, s’est poursuivie avec la mobilisation à rallonge contre la réforme des retraites, avant que le pays ne bascule dans la «guerre» contre le Covid 19. Le dossier des violences policières et du racisme, notamment dans la police, pourrait bien constituer la quatrième. D’autant que sur ce sujet, Emmanuel Macron, qui n’a pas pris la parole depuis la mort de George Floyd et les mobilisations qui ont lieu en France, a donné le sentiment de ne pas être au rendez-vous de ses promesses de candidat. La faiblesse de son ministre de l’Intérieur, à la fidélité sans faille mais à la vista moins évidente, reste un élément d’interrogation durable. 

L’addition des deux mois de confinement, déjà salée financièrement, va aussi être lourde sur le plan social dans les semaines et les mois qui viennent, malgré le recours historique au chômage partiel et le soutien massif aux secteurs les plus touchés et aux structures les plus fragiles. Dans ce contexte, sur le chemin de 2022, se profile déjà une rentrée 2020 à très hauts risques. Les colères d’hier sont rentrées dans leur lit mais elles pourraient redéborder dès le mois de septembre et même dès cet été – une perspective qui pousse aussi le pouvoir à ne pas se mettre davantage la police à dos, ce qui explique en partie les zigzags de Christophe Castaner. 

Le dépassement, c’est plus maintenant

Les semaines qui viennent doivent permettre à Macron de poser les jalons des mois à venir et donc de sa fin de quinquennat. Si chacun a compris que du côté de l’Elysée, les envolées sur le monde d’après avaient dû quelque peu s’effacer devant l’urgence de la croissance immédiate, il ne suffira pas pour Macron de dire «merci» aux Français pour leur mobilisation avant de saluer leur résilience collective et de les appeler à se remettre sans tarder au labeur pour le bien de la Nation. L’attente d’un sursaut collectif – autour d’un projet de dépassement où l’écologie, le soin et l’éducation peuvent être des boussoles fédératrices – est palpable. Que Macron puisse en être le porte-drapeau questionne davantage. D’autant que le chef de l’Etat, en souhaitant remettre sur le métier la réforme des retraites (seuls ses aspects les plus vertueux ou avec l’âge pivot ?) et en ne revenant pas sur la réforme de l’assurance chômage, semble surtout décidé à poursuivre ce qu’il a commencé. Convaincu que la France est plus forte grâce aux réformes qu’il a engagées depuis 2017 et que la vraie souveraineté se conquiert par la compétitivité. Hollande à l’Elysée ne disait pas autre chose.

Pour continuer à avancer, il va pourtant falloir que Macron trouve une assise politique au-delà de sa majorité parlementaire docile et au-delà même de sa base électorale droitisée. Celle-ci montre d’ailleurs ses limites aux municipales faute d’élus implantés et d’un solide maillage territorial pour la jeune République en marche. La dynamique victorieuse de l’union à gauche, souvent au-delà des chapelles partisanes, et la bonne santé de LR dans de nombreuses villes montrent que ces deux camps peuvent encore avoir une carte sérieuse à jouer dans un avenir proche. Ce scrutin restera aussi comme celui où la promesse macroniste originelle du dépassement a concrètement vécu. En laissant son parti donner l’image d’une écurie sans colonne vertébrale mangeant à presque tous les râteliers et d’abord chez LR, Macron a grevé ses capacités de rassemblement.

Comment dès lors imaginer une dynamique de concorde nationale passant par la gauche et les écologistes ? Quelques débauchages individuels grimant l’ouverture sous Sarkozy ne grandiraient personne. La recomposition promise en 2017 restera en l’état comme le siphonnage d’un électorat de droite orphelin par un président venu du centre gauche. Godillant au gré du vent en s’éloignant de sa rive de départ. Et c’est carrément le mal de mer qui guette la majorité quand le chef de l’Etat, en pleine crise du coronavirus, prend le temps de choyer au téléphone un Jean-Marie Bigard, un Eric Zemmour ou un Philippe de Villiers. Autant de figures populistes mais surtout réactionnaires et outrancières, que certains médias propulsent en outsiders pour 2022.

Etat balourd, territoires agiles 

Les semaines à venir vont-elles donner à Macron des occasions de prouver la nature de son ambition ? Les conclusions de la Convention citoyenne sur le climat, le week-end prochain, seront une occasion de prendre des décisions majeures au terme d’un processus délibératif dont on sent bien qu’il pourrait constituer une nouvelle norme, complémentaire à un travail parlementaire plus corseté. Macron va aussi recevoir les conclusions des présidents des deux Chambres, ce qui peut être le point d’appui à un nouvel acte de décentralisation. Si la crise du Covid-19 a montré combien la puissance de l’Etat était vitale, son centralisme bureaucratique, source de frein face à l’urgence, a montré ses limites patentes. Tandis que les régions et plus largement les collectivités ont marqué des points en réactivité et en agilité. Si de nouveaux transferts de compétences devaient voir le jour, ce qui n’est pas acquis alors que la majorité présidentielle ne dirige aucune région pour l’instant, l’Etat central en profiterait aussi pour transférer la totalité des responsabilités qui vont avec.

Censée reprendre des couleurs au sortir de la crise des gilets jaunes mais ayant encore pris un sacré coup sur la casquette avec la mobilisation contre la réforme des retraites, la démocratie sociale est également appelée en renfort par le pouvoir. Cela n’a pas grand intérêt s’il s’agit in fine de dégainer à nouveau des ordonnances ficelées en catimini faute d’accords entre les partenaires sociaux sur une feuille de route viciée d’avance. La démocratie, c’est en effet l’élection, mais c’est surtout la transparence de la délibération. Dans ce domaine aussi, le défi de la réinvention apparaît immense pour Macron.

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