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Le plastique, triste gagnant de la crise sanitaire ?

logo de Liberation Liberation 23/04/2020 Sophie Kloetzli
Lors d'une conférence de presse à l'hôpital universitaire de Tromso, en Norvège, le 21 avril. © Norsk Telegrambyra AS Lors d'une conférence de presse à l'hôpital universitaire de Tromso, en Norvège, le 21 avril.

Entre le retour en force du tout-jetable et le ralentissement de l’industrie du recyclage, la crise actuelle pourrait faire reculer la lutte contre la pollution plastique et les efforts de réduction des déchets.

Masques en polypropylène, gants en latex, chariots remplis de produits emballés… En temps de crise sanitaire, le plastique à usage unique a la cote. «Tout a commencé avec les gels hydroalcooliques. Presque un mois avant le confinement, ces familles d’emballages ont connu une tension très forte et nous avons compris qu’une vague assez colossale allait arriver», raconte Emmanuel Guichard, délégué général d’Elipso, le syndicat des fabricants d’emballages plastiques et souples. Durant la première semaine de quarantaine, la demande bondit de 30 % du fait de «la fermeture des restaurants et des cantines, qui a entraîné une augmentation de la consommation alimentaire vers des produits emballés vendus en grande distribution» et du surstockage, et bien sûr de la hausse des activités dans les hôpitaux. Un chiffre qui s’est stabilisé à environ 15 % mi-avril, mais qui continue de mettre le secteur sous tension : «Nous produisons plus mais dans des conditions beaucoup plus difficiles», explique-t-il tout en précisant que certains secteurs d’activité, comme l’automobile et le bâtiment, sont à l’inverse à l’arrêt ou en activité limitée.

L’accroissement des déchets plastiques, notamment médicaux, a déjà des conséquences bien visibles. Le 28 février, l’ONG Oceans Asia a alerté sur la présence de nombreux masques chirurgicaux sur les plages des îles de Soko, un petit archipel de Hongkong. En France, les gants en latex, mais aussi les lingettes désinfectantes – trop souvent jetées dans les toilettes – perturbent quant à eux le fonctionnement des canalisations et des stations d’épuration depuis quelques semaines. A noter que les déchets potentiellement contaminés (masques, gants, mouchoirs usagés…) ne sont pas voués à être recyclés afin de limiter le risque d’exposition des éboueurs et des employés des centres de tri, et doivent donc être, selon les consignes du ministère de la Santé, déposés dans les poubelles vertes dans des sacs fermés.

Le plastique, c’est hygiénique ?

Au-delà du domaine médical, où les conditions sanitaires les plus strictes s’imposent et où le plastique est difficilement substituable, l’argument hygiéniste a repris du galon. Dans un communiqué, Elipso affirme que «l’emballage garantit un effet barrière, c’est la première protection des produits. La préservation des conditions sanitaires est aujourd’hui encore plus qu’hier primordiale». Même rhétorique dans le courrier d’EuPC (le lobby des transformateurs européens de plastique) adressé à la Commission européenne le 8 avril, dans lequel il souhaite «attirer l’attention sur les bénéfices des produits en plastique, en particulier ceux à usage unique durant ces temps difficiles», et lui demande de «reporter d’au moins un an la mise en œuvre au niveau national de la directive SUP [sur les plastiques à usage unique, ndlr] et de lever toutes les interdictions sur certains objets en plastique à usage unique». Une requête à laquelle la Commission a opposé une fin de non-recevoir, arguant que «les gestes d’hygiène devraient être appliqués à tous types de produits», et que «la directive SUP inclut déjà des exceptions pour les fournitures médicales».

Pour Laura Chatel, responsable du plaidoyer de Zero Waste France, «ces stratégies de lobbying ont pour objectif de changer la perception du consommateur de l’emballage plastique pour en donner une image plus positive. Mais l’argument [hygiéniste] n’a rien de nouveau et il ne nous a pas empêchés de développer des alternatives». Cette crise sanitaire interroge selon elle la question du tout-jetable : «L’usage unique est très associé à l’hygiène mais on a peut-être été un peu trop loin dans cette logique-là, sans penser aux problèmes d’approvisionnement en cas de crise mondiale, ou de gestion de ces déchets.» «Des équipements produits plus localement, réutilisables, couplés à une infrastructure de lavage et de stérilisation bien développée à l’échelle du territoire auraient-ils permis de pallier plus efficacement les pénuries ?» se demande-t-elle dans un article publié sur le site de l’association.

Le recyclage au ralenti

La réduction des déchets s’impose aujourd’hui d’autant plus que leur gestion est aujourd’hui perturbée à l’échelle mondiale. «La situation est extrêmement tendue, admet Arnaud Brunet, directeur général du Bureau international du recyclage (BIR), qui évoque un ralentissement sérieux de l’industrie du recyclage dans le monde, des difficultés économiques, des problèmes d’approvisionnement et de livraison.» Avec toutefois des variations importantes à travers la planète : «Notre industrie n’est pas considérée comme une activité essentielle partout dans le monde. Il y a des pays où nos industriels continuent à travailler et d’autres où ils sont soumis aux restrictions du confinement.» En Inde, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est, les opérations de recyclage ont ainsi été mises en pause, selon Adina Renee Adler de l’Isri, l’association des industriels américains de recyclage.

En France, détaille Sophie Genier, directrice des services recyclage chez Citeo (l’organisme national chargé de la collecte des déchets ménagers), «un certain nombre de centres de tri ont fermé au début du confinement, mais peu à peu, les professionnels s’organisent, et l’on se dirige désormais vers une réouverture progressive des centres de tri». D’après son rapport hebdomadaire publié le 17 avril, la collecte des emballages légers (plastiques, cartons, métaux) et papiers est maintenue dans 72 % des collectivités, et la capacité de traitement des centres de tri est évaluée à 71 %. L’Ile-de-France, les Hauts-de-France et l’Occitanie sont les régions les plus touchées par la fermeture de ces centres. Dans la capitale, la collecte des déchets continue mais le tri sélectif n’est plus assuré, a annoncé la ville de Paris sur Twitter le 24 mars.

Répercussions à long terme

L’avenir de la filière demeure incertain. «Si les usines de recyclage de PET [polyéthylène téréphtalate, utilisé pour des bouteilles notamment] continuent à tourner et produire de la matière recyclée (pouvant retourner dans les systèmes de production d’emballages, y compris alimentaires), elles craignent des ruptures d’approvisionnement dans les prochains jours ou semaines», poursuit Sophie Genier. Quant au PEHD (bouteilles de lait et de shampoing, emballages de produits détergents…) et au PP (barquettes, pots de yaourt…), dont les matières recyclées sont habituellement redirigées vers des secteurs comme le bâtiment et l’automobile, la demande a tout simplement dégringolé. «Certaines usines sont à l’arrêt mais continuent de réceptionner les matières et permettent l’évacuation des centres de tri, qui fonctionnent en continu», mentionne-t-elle, tout en restant prudente sur l’impact de la pandémie sur le long terme. Car les priorités sont plus immédiates : «Il est essentiel de pouvoir continuer à alimenter la chaîne du recyclage pour les productions essentielles, que ce soit dans l’agroalimentaire ou la santé.»

A ces difficultés s’ajoute le plongeon du cours du pétrole ces dernières semaines, qui «a rendu la matière vierge beaucoup plus compétitive que la matière recyclée», souligne Arnaud Brunet, du Bureau international du recyclage. «Mon souci est que l’industrie du recyclage continue à fonctionner parce que c’est dans l’intérêt de tout le monde, et surtout de la planète, conclut-il. Tout ce qui n’est pas traité aujourd’hui est un problème pour demain, ou alors va terminer en décharge, ce que nous ne voulons pas.» 

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