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Les technologies «vertes» sont-elles si vertueuses ?

logo de Le Figaro Le Figaro 09/10/2018 Luc Lenoir

LE SCAN ÉCO - Voiture électrique, applications de partage... Selon plusieurs scientifiques, les nouvelles solutions «écologiques» tendent en fait à accroître l'activité, et ne pourront pas préserver notre modèle de développement.

figarofr: Une voiture électrique ne dégage pas de CO² en roulant, mais sa fabrication est plus polluante que celle d'une voiture thermique. © JUSTIN SULLIVAN/AFP Une voiture électrique ne dégage pas de CO² en roulant, mais sa fabrication est plus polluante que celle d'une voiture thermique.

Vous roulez «tout électrique», vous partagez votre véhicule souvent. Vous choisissez toujours le dernier cri technologique, les objets les moins polluants. Et si pourtant ces choix de consommation augmentaient en fait notre niveau de pollution, y compris à long terme? C'est l'avis de plusieurs scientifiques, dont Damien Detcherry, ingénieur et éditeur du blog Atterrissage, qui «explore comment transformer notre modèle de société». Un site d'échange, sur lequel de nombreux experts sont invités à témoigner, chacun présentant sa vision de l'impératif écologique contemporain. Parmi les positions savantes qui y sont réfutées: l'idée que les progrès techniques sont toujours positifs pour l'environnement.

La voiture électrique plus polluante?

Pour sa démonstration, entreprise lors d'une conférence à Centrale-Supélec en mars dernier, Damien Detcherry prend l'exemple de la voiture électrique. Si cette dernière n'émet aucun dioxyde de carbone en roulant, sa fabrication est beaucoup plus polluante que celle d'une voiture thermique classique, par exemple à moteur diesel. Les batteries, outre qu'elles utilisent des métaux et matériaux en grande quantité, sont complexes à fabriquer. La fabrication d'une voiture électrique citadine émet ainsi une douzaine de tonnes de CO², alors qu'une voiture Diesel du même segment ne rejette que 6,4 tonnes du même gaz lors de sa production. Aucun problème, pouvons-nous alors répondre, si sur l'ensemble de la vie de ces deux voitures, la version électrique permet d'économiser assez de CO²! Le surcoût écologique de la fabrication est donc compensé par l'absence d'émission en roulant. Et, en effet, cela peut être vrai: lorsque, comme en France, l'électricité est essentiellement d'origine nucléaire, le bilan global de l'automobile électrique reste globalement positif.

Mais lorsque l'électricité est produite majoritairement à partir d'énergies fossiles, (comme en Allemagne) le bilan est alors beaucoup plus lourd, et une voiture électrique émet alors... 180g/km en CO², soit plus qu'un diesel moyen (132g/km)!

Au-delà de ce premier écueil, qui ne dépend cependant pas de la voiture mais de sa source d'énergie, le problème des technologies dites «vertes» est principalement dû à un effet économique constaté dès le 19ème siècle, et depuis largement documenté: l'effet rebond, c'est-à-dire l'accroissement de l'activité globale qu'entraîne toute découverte ou amélioration technologique. 

Le paradoxe de l'effet rebond

D'abord, pour Damien Detcherry, comme les solutions techniques qui se succèdent sont à chaque fois plus complexes, leur mise en œuvre sera toujours plus gourmande en énergie. Principale argumentation de l'ingénieur: l'efficacité grandissante des machines ne vient jamais réduire la consommation mais au contraire l'augmente. Et de l'illustrer d'abord par un exemple historique: alors que la consommation des machines à vapeur fut divisée par dix entre 1760 et 1850 à la faveur des progrès techniques, la consommation de charbon (qui entre dans son fonctionnement) fut multipliée par 22 car l'usage de la vapeur explosa.

Pour le numérique et l'énergie électrique, l'enchaînement est-il le même? L'auteur choisit un exemple simple, celui des applications de transport privé, comme Uber. Selon lui, bien qu'elles offrent des possibilités de partage, ces solutions cannibalisent quantité de trajets pédestres, ou en transports en commun, et aboutissent à une augmentation du trafic. Dans une étude de l'Université UC Davis, 60% d'utilisateurs Uber dans de grandes villes américaines ont déclaré qu'ils n'auraient pas fait leur dernier trajet, ou l'auraient fait à pied, si l'application n'existait pas.

Pour les innovations technologiques de remplacement (comme la voiture électrique), l'effet rebond est plus indirect. Il concerne la manière dont est utilisé un progrès technique. En effet, en automobile, les innovations (turbocompresseur, aérodynamisme...) ont toujours profité au confort ou au plaisir de conduire, et très peu à la réduction de la consommation (preuve en est qu'une vieille 2cv consomme à peu près autant qu'une citadine actuelle). L'effet rebond peut aussi être induit par une baisse du coût (effet de revenu), et peut se traduire de mille façons: si un foyer utilise un véhicule électrique et ne paye donc plus de carburant de l'année, qui sait si l'été venu, il ne profitera pas de ses économies pour voyager jusqu'au bout du monde... en avion?

Rompre avec la croissance?

Certes, au fur et à mesure de l'avancée des technologies «vertes», les coûts écologiques ne sont plus les mêmes. Mais pour Damien Detcherry, une vraie approche écologique devra obligatoirement comporter une part de sobriété, par laquelle le progrès technique sert une réduction de la production globale. Pour cela, cette approche «sobre» accepte de prendre comme variable notre niveau de besoin. Il s'agit, pour les transports, de circonscrire les caractéristiques du véhicule à son usage régulier. Et par exemple, de favoriser le développement de véhicules dans lesquels l'innovation sert l'économie, et non le confort. L'ingénieur prend l'exemple de la Renault Kwid, petit 4x4 de ville ultraléger (600kg!) qui connaît le succès en Inde, mais qui ne semble pas être au niveau de confort requis pour les utilisateurs français.

Ce débat sur notre mode de production et notre niveau de besoin remonte en fait aux années 1970, au moins. D'un côté, les «cornucopiens» (terme dérivé de «corne d'abondance») qui croient au progrès technique pour nous éviter de revenir sur nos modes de consommation. Et de l'autre plusieurs écoles, des réformateurs aux partisans de la décroissance ou aux «néo-malthusiens», qui croient inévitable de réduire l'utilisation globale des ressources par un changement de mode de vie. Rompre avec la croissance n'est toutefois pas facile à envisager: elle est le propre de la civilisation humaine depuis ses débuts. Et si, justement, nous retourner sur notre Histoire permettait d'enfin concevoir une sobriété heureuse? Comme le souligne Philippe Bihouix, économiste des «Low techs», dans une interview, cette version de l'écologie pense simplement que «Roméo doit réapprendre à séduire Juliette en déclamant des poèmes, plutôt qu'en conduisant sa grosse voiture».

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