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Non, le nombre d’ours polaires n’est pas en augmentation

logo de Le Monde Le Monde 19/06/2019 Théo Mercadier

Plusieurs sites reprennent une étude controversée sur les populations d’ursidés pour remettre en cause le changement climatique.

Un ours polaire sur une photo non datée fournie par l’Union européenne des géosciences le 13 septembre 2016. © MARIO HOPPMANN / AFP Un ours polaire sur une photo non datée fournie par l’Union européenne des géosciences le 13 septembre 2016.

Ce que dit la rumeur :

« La population mondiale d’ours polaires est plus importante qu’on ne le pensait, elle est même en augmentation. » Ce postulat à rebours du consensus scientifique est régulièrement partagé sur des sites connus pour leurs positions climatosceptiques, qui utilisent la supposée bonne santé des ours polaires pour remettre en cause le réchauffement climatique.

On le retrouve notamment sur des sites américains climatosceptiques à forte audience comme Climate Depot, Watts Up With That, No Tricks Zone ou encore sur la page du think tank The Global Warming Policy Foundation, qui conteste régulièrement la réalité du réchauffement climatique. Et en France aussi, avec par exemple cet article du site Reinformation.tv.

Toutes ces publications renvoient vers une seule source : le blog Polar Bear Science de Susan Crockford, une zoologiste dont les écrits sont régulièrement contestés par la communauté scientifique.

POURQUOI C’EST FAUX

Une estimation quasi impossible

Il est très compliqué, voire virtuellement impossible, de connaître le nombre exact d’ours polaires sur Terre. Cela est dû à leur faible nombre et à leur répartition sur des territoires aussi vastes qu’éloignés. Susan Crockford le reconnaît d’ailleurs : « Cela fait longtemps que les spécialistes ont abandonné l’idée d’un décompte global exact (…). Alors je l’ai fait pour eux. » L’auteure avance donc sa propre estimation, non sourcée : il y aurait « entre 26 000 et 58 000 ours polaires », mais elle estime que le nombre d’individus tournerait probablement autour de « 39 000 ».

Rien ne permet de le prouver. On compte dans les contrées septentrionales du globe dix-neuf sous-groupes d’ours polaires. L’agence américaine de sauvegarde de la nature, l’International Union for Conservation of Nature (IUCN), a établi une estimation qui s’appuie sur des relevés éloignés dans le temps. Chaque sous-groupe d’ours a été étudié, mais pour des périodes qui s’étalent sur vingt ans, la plus ancienne estimation datant de 1997.

D’après cet institut, il y avait environ 26 000 ours polaires sur Terre en 2016, une estimation que l’agence décrit elle-même comme « s’appuyant sur des données incomplètes ».

La certitude d’un déclin à venir

Un rapport douteux est à l’origine de la théorie qui voudrait que la population d’ours polaires soit en augmentation : « leur nombre a continué d’augmenter depuis 2005 », peut-on lire en préambule.

Mais sous ses atours sérieux, ce texte n’a jamais été validé par la communauté scientifique. Il s’agit en fait d’un papier publié par Susan Crockford et réalisé pour le compte de The Global Warming Policy Foundation.

En 2017, sur les dix-neuf sous-groupes d’ours étudiés, deux d’entre eux (McClintock Channel et Viscount Melville Sound) montrent il est vrai une augmentation de population, sur une période non renseignée par les instituts à l’étude. Ce serait grâce à une meilleure régulation de la chasse, qui les a menacés par le passé. Mais comme le précise le Fonds mondial pour la nature (WWF), ce nombre « reste en dessous des niveaux historiques de population ».

Sept sous-groupes sont désignés comme « stables » par l’ONG, un est « en déclin ». C’est le groupe du Southern Beaufort Sea, en Alaska, région où une chute de 40 % a été enregistrée entre 2004 et 2010. Une perte que les scientifiques canadiens et américains de la mission attribuent unanimement au réchauffement climatique.

Surtout, l’incertitude règne sur les neuf restants, faute de données. Tous ces chiffres sont donc à prendre avec des pincettes : du fait de l’ancienneté de certains relevés de population, beaucoup ne prennent pas en compte les changements environnementaux constatés ces vingt dernières années.

Les projections du déclin de population d’ours sont mieux tracées. Quand les sites climatosceptiques assurent que les ours polaires seront plus nombreux dans les années à venir, la science pose un constat plus dramatique. D’après une étude menée par neuf scientifiques experts des environnements polaires et publiée dans la revue Biology Letters, leur nombre global pourrait être réduit de 30 % à l’horizon 2050.

Les ours polaires sont devenus pour de nombreuses associations le symbole du changement climatique (ici, une manifestation de Greenpeace en 2015 à Londres). © SUZANNE PLUNKETT / REUTERS Les ours polaires sont devenus pour de nombreuses associations le symbole du changement climatique (ici, une manifestation de Greenpeace en 2015 à Londres).

Pourquoi les ours polaires sont en danger

Si le nombre d’ours polaires est amené à diminuer, c’est parce que la banquise est en train de fondre. « C’est un problème de perte d’habitat, tout simplement », assénait en avril 2018, dans le New York Times, le biologiste Andrew Derocher, spécialiste des ours polaires à l’université d’Alberta.

La réduction de la banquise est la principale menace qui pèse sur la survie des ours à long terme, puisqu’ils chassent leur principale proie (les phoques) uniquement depuis la surface de la glace. Une étude publiée en 2012 et cosignée par Andrew Derocher décrit l’équilibre écosystémique permis par la banquise :

« La fin du printemps et le début de l’été sont des moments-clés pour les ours polaires, car c’est la période où les bébés phoques ont entre 0 et 6 semaines. A cette période de l’année, ces petits sont composés de 50 % de graisse, ne se méfient pas des prédateurs et sont accessibles sur la surface de la glace. Passé cette période de leur vie, ils deviennent principalement inaccessibles pour les ours. »

Or la consommation de bébés phoques peut représenter jusqu’à deux tiers de l’alimentation annuelle d’un ours polaire. Dès lors, le raisonnement est simple : moins de banquise, moins de phoques à chasser, moins d’ours. De quoi contredire largement les sites qui affirment qu’ils pourront s’adapter à cette modification durable de leur environnement.

« Les cas d’ours chassant en pleine eau ont été observés, mais ils sont résiduels à l’échelle de la population globale », oppose l’étude d’Andrew Derocher, qui conclut :

« Si la période où la banquise est fondue devait s’étendre, le stress nutritionnel qui pèse sur les ours polaires augmenterait jusqu’à ce qu’ils ne puissent stocker assez de graisse pour se reproduire et, en fin de compte, survivre. »

Ils sont d’ailleurs toujours considérés comme une espèce vulnérable par l’IUCN, et comme une espèce menacée par le US Endangered Species Act.

Un cas d’école de désinformation

Susan Crockford fait office de star chez les climatosceptiques. Son blog alimente depuis juillet 2012 les sites qui nient le changement climatique. De son propre aveu, elle n’a jamais mis les pieds en Arctique.

La communauté scientifique ne cesse d’alerter à son sujet. Une étude publiée dans la revue BioScience, sous l’égide de l’université d’Oxford, a ainsi analysé une cinquantaine de blogs publiant des contenus climatosceptiques. 80 % d’entre eux utilisaient Susan Crockford comme référence dans leurs articles au sujet des ours polaires.

Or, d’après les auteurs de l’enquête, « le blog de Crockford sélectionne fréquemment des résultats partiels d’études, et les utilise pour contredire les effets pourtant documentés du réchauffement climatique sur les ours polaires ».

Pour eux, ce discours participe d’une stratégie courante chez les climatosceptiques :

« En niant l’impact du réchauffement climatique sur les ours polaires, ces blogueurs tentent de semer le trouble sur d’autres conséquences (pourtant établies) du réchauffement. »

En bref, entretenir l’idée d’une controverse sur un point médiatiquement sensible (les ours polaires) pour remettre en cause l’ensemble des preuves sur le changement climatique, dans une sorte d’effet domino du climatoscepticisme.

Cette parole à contre-courant de Susan Crockford lui vaut une exposition de premier plan, et pas seulement sur Internet. On la retrouve ainsi sur des médias de plus grande envergure, comme la très droitière chaîne d’information américaine Fox News, qui l’invitait en avril pour présenter son nouveau livre, Mythes et réalités de l’ours polaire. Un passage médiatique qui contribue à légitimer ses travaux trompeurs.



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