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«Avant j’étais vendeur de tours Eiffel», enquête sur la livraison en sous-location

logo de Liberation Liberation 04/11/2020 Gurvan Kristanadjaja
Un livreur place de l'Opéra à Paris pendant le premier confinement. © FRANCK FIFE Un livreur place de l'Opéra à Paris pendant le premier confinement.

Avec le confinement, de plus en plus de personnes ont recours à la sous-location de comptes pour livrer via les applications Uber Eats, Deliveroo ou Stuart. Nous en avons fait l'expérimentation pour les premiers jours du confinement. Deuxième épisode de notre enquête.

C’est le premier jour du confinement et les pistes cyclables sont déjà pleines de livreurs à deux roues. La veille, nous sommes parvenus à sous-louer un compte Stuart à un contact rencontré sur les réseaux sociaux en échange de 80 euros de commission par semaine. Juste avant de nous connecter, il nous explique : «Stuart, c’est de la livraison à vélo [un argument écologique, ndlr]. Donc soit t’en as un et c’est bon. Soit tu livres à scooter, mais tu caches ton casque dans ton "top-case" en arrivant pour qu’ils ne le voient pas.» Nous choisissons la première option. L’application exige de ses coursiers qu’ils travaillent avec leurs propres numéros de téléphone, pour prévenir les dérives. En réalité, nous n’avons eu qu’à faire une demande de modification, rapidement acceptée, pour sous-louer sans problème. Sur le compte s’affiche le nom et prénom d’un autre, à consonance maghrébine, mais notre «loueur» assure tout de même que «ça devrait le faire». La plateforme pour laquelle nous allons rouler est une filiale de la Poste rachetée 13 millions d’euros en 2017. Elle a plusieurs activités : d’un côté elle est sous-traitante pour plusieurs autres sociétés de livraison dont Frichti ou Just Eat, de l’autre, elle gère l’acheminement de petits colis en moins de deux heures dans la capitale. «Tu peux livrer de tout, des ordis, des sushis, des Rolex», nous assure notre interlocuteur.

La veille, Stuart nous avait envoyé une notification pour nous motiver : «Durant le confinement, nous anticipons de forts volumes de la part de vos clients dès le début de la matinée. Si vous souhaitez optimiser votre chiffre d’affaires, pensez à vous connecter à partir de 9 heures !» Alors on se met à tourner dans notre quartier tôt, attestation dans la poche, case «déplacements entre le domicile et le lieu d’exercice d’activité professionnelle» cochée. Pour une journée de confinement, les rues sont étonnamment fréquentées. Le marché se tient comme chaque vendredi et on doit parfois zigzaguer entre les piétons et camions qui débordent sur la piste cyclable. Un jour comme les autres, en somme.

«Pour l’instant, j’ai fait 20 euros par jour…»

Notre téléphone se met enfin à vibrer après plusieurs dizaines de minutes : une livraison à récupérer à quelques centaines de mètres. Devant une petite boutique, une jeune femme sort en vitesse et nous tend un sac en papier. Il y est inscrit en gros «Time to relax» («l’heure de se détendre», ndlr). A l’intérieur, on aperçoit un petit pochon de… CBD, un dérivé légal du cannabis. Le colis est à déposer en banlieue parisienne, à plus de 7 kilomètres de là. Il faut donc compter une demi-heure, soit une bonne heure aller-retour, pour un prix affiché à 11 euros. Arrivé sur place bien essoufflé, nous tendons le paquet à un jeune homme par-dessus la grille de l’immeuble. Il nous remercie puis disparaît furtivement. Une version moderne et légale du dealer.

Sur le retour, nous croisons Abdou (1) sur le boulevard Richard-Lenoir, lui aussi livreur à vélo. Il semble complètement paumé. Ce Sénégalais d’une trentaine d’années zoome avec ses deux doigts sur son téléphone, lève le nez, puis regarde de nouveau son écran l’air de ne rien y comprendre. On s’arrête à son niveau et on lui demande pour qui il roule. «Stuart !» nous dit-il. «On est collègues alors», plaisante-t-on. Il nous explique qu’il essaye de trouver le chemin vers «le Sushi Shop». «Au niveau de la place de la Bastille, à gauche.» Abdou roule avec un Vélib à moitié crevé et a une glacière ouverte vieille de plusieurs années sur le porte-bagages avant. «Ça fait deux jours que je bosse, mais je ne comprends rien. Pour l’instant, j’ai fait 20 euros par jour…» explique-t-il. Il sous-loue lui aussi un compte à un «ami», en l’échange d’une commission de «100 euros par semaine». Au vu de ce qu’il a gagné pour le moment, ce système ressemble à de l’exploitation : il doit donc travailler cinq jours de suite pour payer sa commission. Le peu qui reste est à lui. «Je n’ai pas le choix, il faut que je travaille. Je suis arrivé il y a un an, avant j’étais vendeur de tours Eiffel. Vous savez les petites figurines là ? Il n’y a plus personne pour les acheter, donc je n’ai plus de travail», explique ce Sénégalais d’une trentaine d’années, victime collatérale de l’arrêt du tourisme.

Nous le découvrons aussi, les Français confinés commandent surtout… des burgers et à toute heure de la journée. La plupart de nos livraisons sont en provenance de fast-foods et souvent destinées à des clients résidant à moins de 2 kilomètres seulement. Avec Burger King et McDonald’s, donc, nos rémunérations grimpent de 5 euros à chaque fois, somme que l’on gagne pour la plupart des «petites» livraisons. On pourrait très bien se poster toute la journée devant une enseigne de restauration rapide, le téléphone sonnerait probablement toute la journée ou presque.

«C’est la déprime ce soir»

En pause place de la Bastille, on rencontre Brahima (1), un livreur ivoirien. Il sous-loue aussi un compte depuis un mois à une connaissance contre une petite commission qu’il tient secrète. Le trentenaire exerce de son côté pour Deliveroo, preuve que le phénomène touche indistinctement les plateformes. Au début de la pandémie, il a perdu son boulot dans l’arrière-cuisine d’un restaurant parisien pour lequel il faisait la plonge depuis huit mois. Alors il a d’abord livré pour Stuart, comme nous, avant de changer de plateforme car il ne gagnait pas assez d’argent.

La nuit tombée, le confinement de novembre ressemble un peu plus à celui de mars. Les rues sont quasiment désertes et les policiers font des contrôles à la volée place de la République. Tout le monde y passe, sauf les livreurs. Ils sont présents en nombre important dans les coins stratégiques : près des fast-foods donc, mais aussi à proximité des restaurants de Sushis. Dans le centre de Paris, nous récupérons d’ailleurs une commande Sushi Shop à livrer… à 750 mètres de là. La cliente descend en pyjama et remonte aussi vite. Gain total : 4,50 euros.

Devant une enseigne de burgers, un petit attroupement de livreurs s’est formé. «C’est là que ça sonne en ce moment, j’ai fait 50 euros en trois heures», nous assure l’un d’eux. En fond sonore, dans la rue, un restaurant diffuse Octobre de Francis Cabrel sur le trottoir. «Vous, vous jouerez dehors comme les enfants du Nord, octobre restera peut-être.» Ça rend le moment mélancolique, une vraie scène de fin du monde. A l’angle, de l’autre côté de la rue, une dizaine de coursiers Uber Eats sont assis devant un McDo. Les serveurs de l’application ne répondent plus, aucun d’entre eux n’a de travail ce soir. Ils s’agacent. «Bon eh bien je crois que je vais rentrer me coucher, c’est la déprime ce soir», regrette l’un d’eux.

«C’est pour ça qu’on veut avoir des droits»

Au total, selon nos calculs, il nous faut compter presque une journée et demie de travail pour rembourser les 80 euros de commission hebdomadaire de notre «loueur». A cela s’ajoute une pression implicite : on sait qu’il peut se connecter à n’importe quel moment à l’application pour voir où on en est. S’il estime qu’on n’est pas assez efficace, il n’aura qu’à donner les codes à quelqu’un d’autre. Et nous, on se retrouvera sans rien. Pour attirer les travailleurs, les plateformes vendent l’idée d’un travail libre et sans patron. En réalité, selon beaucoup de livreurs précaires, c’est tout l’inverse. «C’est pour ça aussi qu’on veut désormais s’exprimer et avoir des droits», assure Cheikhou, un livreur sans papiers de 29 ans. Avec d’autres, il mène une fronde contre les pratiques de ces plateformes, Stuart en tête.

A suivre jeudi : la publication de l’épisode 3 de notre enquête sur le combat des livreurs sans-papiers pour sortir de ce système.

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