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«On glorifie les paysans pendant le Salon de l'agriculture pour les oublier le reste de l'année»

logo de Le Figaro Le Figaro 23/02/2019 Etienne Campion

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Alors que s'ouvre le Salon de l'agriculture ce samedi 23 février à Paris, la journaliste Isabelle Saporta dénonce l'hypocrisie politique qui consiste, selon elle, à regarder avec commisération le monde agricole pendant une semaine sans s'attaquer au système qui le meurtrit le reste de l'année.

figarofr: Manifestation contre les suicides dans le monde agricole, le 23 janvier 2017 à Agen. © MEHDI FEDOUACH/AFP Manifestation contre les suicides dans le monde agricole, le 23 janvier 2017 à Agen.

Isabelle Saporta est journaliste, spécialiste de l'agriculture et de l'environnement. Auteur du Livre noir de l'agriculture (Fayard, 2011), elle publiait il y a deux ans Du courage! (Fayard, 2017), dans lequel elle dénonce la lâcheté des hommes politiques face à la mort des agriculteurs.

FIGAROVOX - Le Salon international de l'agriculture ouvre ses portes ce week-end à Paris. Un bon moment pour évoquer le malaise du monde agricole et paysan?

Isabelle SAPORTA - Nous sommes aujourd'hui face à un terrible paradoxe: il n'y a jamais eu un tel attachement des Français au monde agricole et à la ruralité, surtout depuis la crise écologique, nous n'avons jamais autant pris conscience de l'importance de notre ruralité, nous n'avons jamais été aussi fiers de nos terroirs, pourtant nos paysans n'ont jamais été aussi miséreux…

Au point que nous nous sommes presque habitués au suicide de nos agriculteurs, cette situation est insupportable et devrait nous empêcher de dormir. Dans quelle profession supporterions-nous qu'un jour sur deux un travailleur se suicide? Dans quelle profession accepterions-nous un si faible niveau de revenus? Qui supporterait de travailler comme nos agriculteurs, avec une telle rudesse et plus de 80 heures par semaine, pour 350 euros par mois? Le mépris social qu'ils ressentent est réel, et le mouvement des Gilets jaunes n'est pas né de rien. Il est justement né de l'arrogance des métropoles - et de Paris, la première d'entre elle - envers la ruralité et les périphéries françaises. Elle est loin l'époque où les villes étaient entourées de leur ceinture de maraîchage! Aujourd'hui les métropoles sont littéralement hors-sol, pourtant elles n'existent que si la ruralité est là pour les nourrir... Le niveau d'hypocrisie qui régit nos relations au monde agricole est sidérant. Je pense qu'il est grand temps de rendre leurs lettres de noblesse à nos paysans et à la ruralité…

D'où vient cette arrogance des métropoles pour le monde paysan? Pourquoi sommes-nous devenus aveugles à la réalité de ce dernier?

Parce qu'on est hors-sol et déconnectés! Aujourd'hui un petit citadin naît sans savoir à quoi ressemblent des animaux de la ferme, ni même ce que sont de simples légumes! Je me souviens avoir fait le tour des cantines avec Jean-Pierre Coffe, nous avions été choqués de constater que les enfants ne savaient pas reconnaître les simples fruits et légumes devant eux. La première chose qu'il faudrait faire, c'est réhabiliter la leçon de chose, réapprendre le b.a.-ba! Expliquer à des enfants ce que sont les fruits et légumes de saison, leur apprendre ce qu'est une pêche durable, à quoi ressemble un poireau…

Car une réalité implacable est sous nos yeux: les seuls enfants qui mangent bien sont les enfants de bourgeois, tandis que les enfants de pauvres sont les plus touchés par la fracture alimentaire. Un simple chiffre: un enfant de cadre a 5 fois moins de chances de finir obèse qu'un enfant ouvrier! Il y a une telle inégalité devant l'assiette: un constat insupportable alors même que notre table est classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. Il faut à tout prix reconnecter la qualité de ce que nos paysans sont capables de produire et l'alimentation de tous les Français, or le système productiviste empêche cela et enserre nos paysans dans la précarité sans que nous ne puissions rien y faire, hormis constater!

Vous parlez de «fracture alimentaire»…

Oui, il y a une véritable fracturée alimentaire en France, et je pense qu'on ne sortira de ce paradigme que si nous serons capables d'expliquer à nos enfants et de transmettre le savoir de ce qu'est la bonne chair à la française, qu'ils puissent être fiers de leurs terroirs à la même proportion que nos paysans puissent être fiers de ce qu'ils produisent dans un système de production sain, dans lequel ils puissent être payés correctement. Car toute l'hypocrisie est là: nous acceptons le système productiviste dans lequel nous rémunérons faiblement nos paysans, tout en les regardant avec commisération quand il nous prend l'envie.

Car nous allons aujourd'hui de foutaises en mensonges avec nos paysans: on se fout littéralement d'eux! Par exemple, sur quoi ont débouché les États généraux de l'alimentation sinon sur le fait que Leclerc nous explique qu'il a augmenté le prix du Nutella pour mieux payer nos paysans? Mais de qui se moque-t-on?

J'entends les paysans quotidiennement sur mon émission de radio en libre antenne: ils disent tous qu'ils sont étranglés, qu'ils sont écrasés dans le rapport de force avec la grande distribution, et les dirigeants de cette grande distribution leur mettent sur le dos l'augmentation du prix du Nutella et d'autres produits de consommations de base pour se dédouaner et nettoyer leur bonne conscience. C'est indécent.

Ce mépris autorisé n'est-il pas mis de côté au Salon de l'agriculture?

C'est le bal des tartuffes! On leur laisse une semaine à les chouchouter et les glorifier - «Mais qu'ils sont beaux nos paysans!» - pour mieux se donner le droit de les délaisser le reste de l'année. Tout cela nous amène au problème fondamental qu'est celui de notre modèle agricole. Il faut le repenser de fond en comble, faire le bilan de l'échec de la PAC (politique agricole commune), remettre de l'argent où l'agriculture est saine, où cela embellit nos paysages et respecte nos animaux.

Pour l'instant la PAC consiste à mettre des milliards d'euros de façon inadaptée et déconnectée des réalités de notre agriculture, le tout pour alimenter le modèle productiviste! Modèle qui ne nourrit plus correctement, soutenant les pesticides qui abîment notre santé… et surtout celle de nos agriculteurs qui y vivent au plus proche! Sans parler des souffrances endurées par les animaux... On peut penser ce qu'on veut du mouvement vegan et je suis la première à le critiquer, mais si ce mouvement existe, ce n'est pas pour rien. Les réserves qu'on lui oppose ne doivent pas faire oublier l'immense maltraitance animale qu'on trouve dans les élevages industriels. Il était nécessaire de mettre en lumière ce qu'on fait subir aux animaux, cet univers concentrationnaire abject qui par ailleurs endette nos paysans. Le problème est que cette idéologie vegan est en train d'enterrer au passage toute la petite agriculture et les petits élevages, il a montré les aberrations du système productiviste, mais s'en prend aux petits bouchers et éleveurs de proximité qui eux ne sont pas responsables de ces aberrations, c'est contre-productif de s'en prendre à ceux qui font les choses bien. Entre l'étau de l'agriculture intensive et ses pesticides, et les vegans, il y a une voie: celle de l'intelligence. Celle d'une agriculture plus respectueuse de nos territoires, de nos paysans et de leurs bêtes!

Faut-il donc revoir le modèle productiviste dans son ensemble?

Il est temps d'avoir le courage de faire le constat que le modèle dominant est un échec, qu'il appauvrît nos agriculteurs, n'enrichit que la grande distribution et ne nourrit pas correctement. Or cela demande du courage politique. Celui d'assumer qu'il faut changer de modèle. D'assumer la réalité que les paysans, eux, ont fait ce qu'on leur a demandé de faire jusqu'ici, et qu'ils se sont adaptés. D'assumer que nos dirigeants ont poussé nos paysans dans cette production industrielle et dans cette course folle. D'assumer qu'ils sont responsables de l'ignominieuse situation actuelle. Mais cela ne tombera pas du ciel, il faudra un changement de paradigme en haut.

De même lorsque j'entends dire qu'il faudrait changer les habitudes des consommateurs et que nous avons besoin de «gestes citoyens»: il ne faut pas se leurrer, nos quelques gestes éthiques individuels, aussi louables soient-ils, sont une goutte d'eau à côté de la véritable politique étatique dont nous avons besoin. Qui serions-nous si nous ne le faisions pas? Ce serait indigne.

Les Gilets jaunes ont-ils dit quelque chose du malaise du monde agricole? Ce dernier s'est-il retrouvé en eux?

Je pense que le monde agricole s'est retrouvé dans les Gilets jaunes. Le mouvement a été salvateur parce qu'il a rappelé aux métropoles que la ruralité était l'essence de la France et que les agriculteurs étaient les oubliés de la République, même si les dérives de ce mouvement et ses violences me choquent moi aussi.

Reste que l'accoutumance et l'habituation de notre société au suicide paysan sont lamentables. C'est aussi pour cela que le mouvement des Gilets jaunes a suscité cette empathie de la part de nos concitoyens, car ils ont subi le même genre de mépris que les paysans. Cracher à la figure des gens en leur disant qu'ils ne sont pas écolos parce qu'ils utilisent le diesel tout en fermant les petites lignes de chemin de fer et les services publics, sans leur offrir aucune possibilité de mobilité est absurde! Je comprends leur désarroi! Celui de ces gens à qui on a dit qu'ils étaient des «salauds de pauvres» et des «salauds de pollueurs». Cette arrogance et cette infantilisation ont de quoi rendre fou!

Quand on ne peut rien faire sans voiture dans certaines régions mais qu'on enlève la voiture aux gens qui y habitent, on les met dans une situation intenable. En psychiatrie, c'est comme cela qu'on fait pour rendre les gens fous.


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