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A l’IFP, la jeunesse de droite fait l’école identitaire

logo de Liberation Liberation 08/10/2021 Victor Boiteau
Le directeur de l'IFP, Alexandre Pesey, lors de la Convention de la droite, en septembre 2019. © Cyril Bitton Le directeur de l'IFP, Alexandre Pesey, lors de la Convention de la droite, en septembre 2019.

Octobre 2014, dans un bar parisien. Devant un parterre de jeunes gens, Eric Zemmour raconte la «triste histoire de votre époque qu’on ne vous a jamais racontée». Celle du Suicide français, son récit en 500 pages du «déclin» national. L’invité déroule son propos devant un auditoire conquis, les étudiants de l’Institut de formation politique (IFP). Le «polémiste», introduit par le directeur de l’école comme un «mousquetaire de la plume et du verbe», est ici «avec des amis, avec une famille». Il donnera d’ailleurs son nom à la promotion. «C’est à vous de faire la révolution et de guillotiner les vieilles barbes», les exhorte Zemmour en conclusion.

A Nice, mi-septembre. Juste avant de chauffer la salle remplie d’aficionados, Zemmour rencontre des militants de Génération Z, des jeunes poussant l’essayiste d’extrême droite à tenter sa chance pour l’Elysée. Leur point commun ? Beaucoup sont passés par les bancs de l’IFP. L’école ne roule pas officiellement pour Eric Zemmour. Rien d’anormal non plus à ce qu’un organisme de formation militante envoie ses étudiants dans les écuries présidentielles, les médias ou les associations. Enfin, cette «petite boutique sympa», dixit un ancien étudiant, n’a pas l’influence qu’on lui prête. «Ils ont formé quelques jeunes, mais ce n’est pas une grande franc-maçonnerie de droite qui serait ignorée de tous», ajoute cet ancien élève.

«Tendance plutôt libérale»

Reste qu’en une petite vingtaine d’années d’existence, l’IFP a gagné ses galons dans le petit milieu des formations privées, a infusé ses idées dans la jeunesse de droite et occupe le terrain des idées à sa manière. «Un jeune de 20 ans plutôt à droite et qui veut s’engager tombe sur l’IFP en trois clics», reconnaît Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles. Surtout, son évolution raconte la droitisation de la société, la perte de vitesse des partis politiques traditionnels dans la formation de leurs militants, et la fin d’un «cordon sanitaire» entre la droite de gouvernement et l’extrême droite.

Retour en 2004. Alexandre Pesey, diplômé d’Assas, revient d’un séjour à Washington où il a découvert l’influence des think tanks américains. Avec deux proches, l’avocat Jean Martinez et le chef d’entreprise Thomas Millon – fils de l’ancien ministre de la Défense Charles Millon qui avait accepté les voix de conseillers régionaux Front national pour accéder à la présidence de la région Rhône-Alpes en 1998, entraînant son exclusion de l’UDF – Pesey fonde l’IFP avec l’idée de renouveler la classe dirigeante. Libéralisme (en économie) et conservatisme (sur les questions sociétales) sont alors au cœur des séminaires, organisés le week-end. «Lors de mes premières interventions, les promos étaient de tendance plutôt libérale», se souvient Olivier Vial, président de l’UNI, un syndicat étudiant de droite.

«Stopper la domination»

Un premier virage s’opère en 2013. «Le tournant c’est la Manif pour tous, avance Christophe Seltzer, du think tank Génération libre. Des anti-gays, des mecs du FN sont arrivés.» Le noyau dur du mouvement d’opposition à la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe est alors très actif au sein de l’IFP. Ludovine de La Rochère, présidente de la Manif pour tous, est une conférencière régulière. L’établissement bénéficie alors d’un véritable engouement. Le second mouvement notable a lieu en 2015, au moment de la crise migratoire. Des formateurs plus marqués à droite, axant leurs conférences sur l’identité, l’immigration et l’islam interviennent alors à l’IFP. Le théoricien de la «préférence nationale» et ancien du FN Jean-Yves Le Gallou est régulièrement invité. Tout comme Alexandre del Valle, géopolitologue aux positions publiquement virulentes sur l’islam.

Le directeur lui-même tient un discours nationaliste, très ancré à droite, comme à Rome, en février 2020. Invité à la National Conservatism Conference aux côtés de Viktor Orbán, Matteo Salvini ou Marion Maréchal, Alexandre Pesey dresse l’éloge de la nation, menacée par le «mondialisme» et «l’islam», deux formes «d’empire» selon lui. «Les étudiants viennent à l’IFP non pas pour satisfaire leur ambition personnelle mais motivés par l’urgence de stopper la domination de cet empire», conclut le directeur.

Alexandre Pesey reconnaît l’évolution du public de son école et de leurs centres d’intérêt, au gré de l’actualité. «En 2004, les thématiques étaient liées aux grèves, à l’endettement. En 2005, avec le traité constitutionnel européen, au souverainisme. En 2013-2014, il y a eu un effet Manif pour tous. Le sécuritaire et le terrorisme sont intervenus en 2017. Depuis un an, il y a un effet Zemmour. […] Mais l’IFP ne suit pas la conjoncture sur le plan pédagogique. Nous ne sommes pas une école de pensée. Et nous restons ancrés sur nos piliers : défense des libertés et amour de la France.»

«Pression idéologique»

Installée dans le très chic XVIe arrondissement, l’IFP fonctionne grâce à des dons privés, déductibles fiscalement. Environ 5 000 donateurs contribuent au budget annuel de l’association – 600 000 euros, selon le directeur. «L’idée, c’est de ne pas dépendre des grands donateurs», défend Pesey. Parmi eux, on trouve Charles Gave, riche entrepreneur et soutien de Zemmour ; l’entrepreneur flirtant avec la droite dure Charles Beigbeder, «partenaire» de l’école ; ou encore l’ancien banquier François Billot de Lochner, proche de Marion Maréchal et «fasciné» par ce que fait Zemmour. Hormis ces noms, l’essentiel des dons provient d’anonymes, pour un montant moyen de «45 euros», selon le directeur.

Stanislas Rigault, président de Generation Z, lors du meeting d'Eric Zemmour, à Lille, le 2 octobre. © Fournis par Liberation Stanislas Rigault, président de Generation Z, lors du meeting d'Eric Zemmour, à Lille, le 2 octobre.

Parmi les anciens étudiants interrogés, beaucoup reconnaissent la qualité de l’enseignement. «C’est une formation riche, très professionnelle et encadrée», se souvient l’un d’eux. Une bonne manière de se former politiquement, à l’heure où les partis traditionnels n’y parviennent plus. «Les politiques ne forment plus leurs militants, avance Guillaume Bernard, intervenant à l’IFP et par ailleurs professeur à l’Institut catholique d’études supérieures (Ices) de Vendée, fondé par Philippe de Villiers. Ni le PCF, ni le RN, ni LR. Ce sont des coquilles vides pour désigner des candidats. […] L’IFP a trouvé cette part de marché laissée de côté.» Dans ce champ de ruines qu’est l’engagement politique, «la pression idéologique ne vient plus de la gauche, mais de la droite, poursuit l’universitaire. L’IFP fait partie de ce mouvement global où une partie de la jeunesse s’assume de droite.»

«Politiquement correct»

Le succès de l’IFP témoigne également de l’influence de la nouvelle génération biberonnée aux auteurs réacs à succès et autres chantres de la «décadence». L’école ne cache pas cette ambition : former la nouvelle génération à la bataille des idées. «Le combat politique est d’abord culturel, assurait ainsi Zemmour pour les quinze ans de l’institut. Une école comme l’IFP a justement compris ça, et essaie de contrer la doxa dominante dans les universités.»

Invité à la Convention de la droite en 2019, un raout de la droite nationaliste et réactionnaire, le directeur de l’IFP ne disait pas autre chose : «Cette nouvelle génération n’a plus peur du politiquement correct. Elle ose nommer les choses.» Et le libéral convaincu d’interroger : «Qui sont les journalistes et chroniqueurs qui font le buzz ? Qui sont à la tête de médias aux valeurs très actuelles, d’organisations de la société civile qui aident les chrétiens persécutés, qui pensent une écologie non punitive ? […] Qui sont-ils tous et qu’ont-ils en commun ? Ils sont tous âgés d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années seulement.»

Parmi les anciens de l’IFP auxquels Pesey fait référence, on trouve le maurrassien Charles de Meyer, fondateur de SOS Chrétiens d’Orient, la journaliste de CNews Charlotte d’Ornellas, l’ancienne porte-parole de Génération identitaire Thaïs d’Escufon. Ou encore Samuel Lafont, ancien de l’UNI, aujourd’hui derrière Zemmour, Stanislas Rigault, porte-parole de Génération Z, ou l’avocat d’affaires René Boustany, proche lui aussi du polémiste selon le mensuel d’extrême droite l’Incorrect. Tout un vivier de jeunes militants, certes peu nombreux, mais hyperactifs sur les réseaux sociaux, donc influents. Antoine Diers, aujourd’hui porte-parole des Amis d’Eric Zemmour et ancien de l’école, relativise ce rayonnement. Mais constate, lucide : «Les périodes se succèdent et l’IFP répond aux attentes des jeunes de droite. Toutes les droites y sont en même temps. Mais parfois l’une prend le pas sur l’autre…» Et c’est aujourd’hui la plus extrême.

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