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André Comte-Sponville: face à la crise du coronavirus, gare au pan-médicalisme

logo de Challenges Challenges 28/03/2020 André Comte-Sponville

EDITO - Avec la crise du coronavirus, la science a pris d'assaut les plateaux de télévision. Et pourtant, les économistes ont leur mot à dire, presque autant et parfois plus que les médecins.

Le philosophe se méfie de la République des médecins © Photos : Bruno Levy pour Challenges Le philosophe se méfie de la République des médecins

La pandémie de coronavirus met la santé au premier plan des préoccupations, et place dès lors les médecins, légitimement, sous le feu des projecteurs. On n’en vit jamais autant sur les plateaux de télévision, jamais on ne remercia autant, et c’est justice, le travail difficile et courageux des "soignants". Tant mieux ! Cela nous change agréablement du débat sur les retraites. À la longue, toutefois, une inquiétude naît : à accorder une telle suprématie à la santé, ne risque-t-on pas de se tromper sur elle, et de donner aux médecins, qui n’en peuvent mais, un rôle exorbitant ?

Ne pas tout demander à la médecine

"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé." Cette boutade de Voltaire, que j’ai souvent citée, marque pour moi le début d’une évolution décisive, qui ne cesse depuis de s’accentuer : considérer que le bonheur n’est qu’un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est devenu la santé, c’est opérer un renversement complet par rapport à au moins 25 siècles de civilisation, pendant lesquels on considérait tout à l’inverse que la santé n’était qu’un moyen – certes particulièrement précieux – pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur ! J’y vois un danger, que j’appelle le pan-médicalisme : une civilisation qui ferait de la santé la valeur suprême (à la place par exemple du bonheur, mais plus encore de l’amour, de la justice ou de la liberté), et qui verrait en conséquence dans la médecine la clé quasi unique de notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes ! Pan, en grec, cela signifiait "tout". Le pan-médicalisme, c’est tout demander à la médecine : non plus seulement notre santé, mais le bonheur lui-même. « Docteur, je suis triste, fatigué, angoissé : vous ne pourriez pas me donner quelque chose ? » Qu’il y ait des tristesses, des fatigues ou des angoisses pathologiques, chacun le sait. C’est le cas notamment dans la dépression, qui est une maladie – ma mère en est morte – et qui se soigne de mieux en mieux. C’est une excellente nouvelle. Mais qui ne saurait masquer le fait qu’il existe aussi des angoisses, des fatigues ou des tristesses normales, qui font partie de la condition humaine. L’humanité n’est pas une maladie. Comment la médecine pourrait-elle nous en guérir ?

Dieu est mort, vive la Sécu!

Dernier exemple de ce pan-médicalisme : un dessin de Sempé, vu il y a quelques années dans un magazine. Il représente une église, vue de l’intérieur, admirablement dessinée en pleine page. La nef est vide. Sauf que devant l’autel, une petite bonne femme est en train de prier : "Mon Dieu, mon Dieu, j’ai tellement confiance en vous que, des fois, je voudrais vous appeler Docteur !" Dieu est mort, vive la Sécu !

La médecine est une grande chose, et peut-être la plus formidable chance de notre époque. Mais ne lui demandons pas de tenir lieu de politique, de morale ou de spiritualité ! Pour soigner les maux de notre société, je compte moins sur la médecine que sur la politique. Pour guider ma vie, moins sur mon médecin que sur moi-même.

C’est vrai aussi lorsqu’il s’agit d’économie. "Santé sans fortune vaut mieux que fortune sans santé", dit le dicton, et c’est très vrai. Mais la médecine coûte cher, et de plus en plus. Comment pourrait-elle abolir les exigences de l’économie, qui permet seule de la financer ? Augmenter le budget de la santé ? Tout le monde le souhaite. Mais comment, si l’économie s’effondre ? "L’État paiera", dit Emmanuel Macron, et il a sans doute raison, au moins à court terme. Mais l’État, c’est nous : il va falloir augmenter les impôts ou la dette publique, ou bien diminuer d’autres dépenses. Lesquelles ? L’Éducation nationale ? La police ? L’armée ? L’écologie ? En l’occurrence mes inquiétudes écologiques et géopolitiques sont plus vives que mes inquiétudes sanitaires. Et je me fais plus de soucis pour l’éducation de notre jeunesse (et pour la dette que nous allons lui laisser) que pour ma santé de presque septuagénaire. On n’a jamais vécu aussi longtemps, ni autant perturbé le climat. Nous avons les meilleurs hôpitaux de tous les temps, et peut-être du monde. Qui oserait en dire autant de nos collèges, de nos universités, de notre sécurité (intérieure et extérieure) ou de notre environnement ?

Ne pas oublier l'économie

Certains jugent obscène de parler d’économie lorsque la santé est en jeu. À tort, car il n’y a pas de bonne médecine sans financement, ni de financement sans choix. Cela ne règle en rien la question du confinement, si contraire à nos libertés et qu’il faut pourtant respecter strictement. Mais autorise à poser quelques questions, toutes légitimes. Combien de temps doit-il durer ? Quelles seront ses conséquences économiques ? Comment en assumerons-nous collectivement le coût ? Quant aux réponses, les économistes ont leur mot à dire, presque autant et parfois plus que les médecins. Quant à la décision, elle n’incombe ni aux uns ni aux autres, mais à nous tous, par la médiation de nos représentants. C’est ce qu’on appelle la démocratie, dont aucune expertise ne saurait tenir lieu.

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