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Bihouix : «Le low-tech est générateur d’emplois locaux, de résilience, de lien social»

logo de Liberation Liberation 28/05/2020 Aude Massiot

L’ingénieur Philippe Bihouix, auteur de «l’Age des low-tech», appelle à plus de sobriété dans la société, et développe les moyens pour y arriver.

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Alors que les réseaux locaux de fabrication d’aliments, de masques ou de visières ont été plébiscités pendant le confinement lié à l’épidémie de Covid-19, l’ingénieur Philippe Bihouix, auteur de l’Age des low-tech (Seuil, 2014) et directeur général adjoint du groupe Arep, analyse les retombées de ces mouvements sur la société et décrypte comment la sobriété peut être un atout pour gagner en résilience.

Pensez-vous que les sociétés vont apprendre de cette période de sobriété forcée ?

Sûrement, dans une certaine mesure, car cette crise sanitaire est venue bousculer de nombreux dogmes, comme l’idée que pour tout problème, on dispose ou disposera bientôt d’une solution technologique. Quand l’épidémie a démarré en Chine, on a parlé de réponses high-tech, drones de surveillance ou désinfection des rues, applications, scanners à température… Finalement, la réponse, partout, a été avant tout comportementale, low-tech, avec la distanciation sociale et le confinement. On a aussi, bien sûr, vu de belles histoires de respirateurs ou d’embouts fabriqués plus rapidement grâce à des imprimantes 3D. La technique est toujours ambivalente, on a les bons et mauvais côtés en même temps.

Autre certitude mise à mal, celle de la ville hyperconcentrée, de la métropole économiquement dynamique mais aussi plus écologique, consommant moins d’espace et plus de transports en commun. Mais c’est la ville moyenne, avec sa ceinture maraîchère, ses réseaux de vente locaux, ses déplacements plus aisés à pied et à vélo, qui est la plus résiliente et devrait être redynamisée. Il faut développer la régionalisation, la décentralisation des activités.

Quelle définition donnez-vous à l’expression «low-tech» ?

Cela dépasse le bricolage intelligent. Il s’agit de prendre en compte les contraintes sur les ressources et d’accepter les limites planétaires pour construire un avenir plus sobre, durable et résilient. La démarche peut aboutir à concevoir des objets plus simples – même si un vélo, low-tech dans son fonctionnement, nécessite du high-tech pour sa fabrication (acier, caoutchouc, dynamo…).

Mais elle consiste aussi à questionner les besoins en amont, et réfléchir à la juste place des technologies. La ville intelligente (smart city) est-elle viable sur le long terme, avec ses réseaux, caméras, capteurs, data centers et logiciels d’intelligence artificielle ? Penser low-tech, c’est miser sur l’intelligence des habitants et des usages. Sur le plan économique, pourquoi ne pas favoriser le retour d’un artisanat de masse, multiplier les emplois de maîtres savonniers, de cordonniers, de fabricants d’outillages locaux, tout en conservant les acquis techniques, comme les machines à commande numérique dans les usines ?

Quel rôle peuvent jouer les pouvoirs publics ?

Je pense qu’ils ont un grand pouvoir de transformation. Le premier est fiscal, car l’essentiel des prélèvements et des taxes se fait sur le travail humain, et non sur les externalités négatives pour l’environnement. Cela signifie que quand une administration ou une entreprise investit dans une activité, fait des choix d’organisation, cela revient moins cher de remplacer des emplois par des machines ou des logiciels. Idem pour le particulier qui achètera un produit neuf au lieu de le faire réparer : avant le manque de compétences ou la complexité technique, c’est le coût qui empêche l’essor de la réparation. On a un système fiscal qui incite à détruire le travail au profit de la consommation d’énergie et de ressources. On pourrait basculer, progressivement mais sûrement, vers une fiscalité environnementale, prenant en compte la justice sociale.

La puissance publique peut aussi soutenir et développer des filières par son pouvoir prescriptif, via ses achats à toutes les échelles – par exemple en imposant l’alimentation biologique dans les cantines administratives et scolaires. Elle a également un pouvoir d’exemplarité, d’entraînement, d’expérimentation, de soutien à une autre innovation, plus sociétale : zéro déchets, ressourceries, agroécologie, ateliers de réparation locaux…

Que pensez-vous de la loi économie circulaire du gouvernement ?

Elle va dans le bon sens. Mais on y voit une tendance malgré tout à résumer la question de l’économie circulaire au recyclage, alors que cela devrait être l’ultime solution à la gestion des déchets. La question de la sobriété à la source y est encore peu abordée.

Développer le low-tech ne risque-t-il pas d’affaiblir des industries et donc détruire des emplois ?

Le low-tech est générateur d’emplois locaux, de résilience, de lien social. Dans la transition écologique, il y aura des destructions d’emplois, nécessairement, mais pour que cela ne crée pas des souffrances sociales supplémentaires, il faut en anticiper le rythme et assurer la création d’emplois alternatifs. Dans l’agriculture, par exemple, faire évoluer les exploitations vers de la polyculture, sur des parcelles plus petites, faire de l’élevage à plus petite échelle, développer les circuits courts et la production locale, permet de créer bien plus d’emplois que l’agriculture intensive. Ce sont des choix de société : en valorisant tel ou tel métier, en orientant les dépenses publiques, on peut faire en sorte que plus de Français soient musiciens ou artisans, et non experts en marketing ou en big data.

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