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Biodiversité : «Le grand tri a déjà commencé»

logo de Liberation Liberation 01/12/2021 Benjamin Leclercq
Une truie et ses porcelets jugés pour le meurtre d'un enfant. L'animal aurait été reconnu coupable et ses porcelets acquittés. © domaine public Une truie et ses porcelets jugés pour le meurtre d'un enfant. L'animal aurait été reconnu coupable et ses porcelets acquittés.

Dans votre livre, Le Grand procès des animaux, la parole est donc à la défense : les non-humains. Pourquoi ce choix ?

Nous vivons la sixième extinction de masse, c’est désormais su. Tout le monde en parle : experts, ONG, journalistes… Même Macron, depuis le perron de l’Elysée, pérore sur le million d’espèces en danger. Reste, à mon sens, une grande anomalie : le retentissant silence animal. Nous parlons à leur place ! J’ai voulu renverser le point de vue, leur donner la parole. Et imaginer ce qu’ils auraient à nous dire.

Sauf qu’ils sont ici traités en coupables. Traduire les autres espèces en justice, alors que tout est de notre faute, c’est un peu le monde à l’envers… Non ?

Evidemment ! Faire comparaître les victimes en coupables permet d’inverser la perspective, et de mieux révéler notre vision très autocentrée et cynique de la biodiversité : on lui demande, grosso modo, de se justifier. De nous être utile ou de disparaître. Mon livre est une fable politique et satirique sur cette logique humaine inepte.

Juger les animaux, ce n’est pas une première…

Oui, cela a existé. Je me suis inspiré pour ce texte d’une réalité historique : les grands procès d’animaux du Moyen Age. Entre les XIIIe et XVIIe siècles, on trouve la trace de plusieurs procès au cours desquels des animaux furent inculpés. En 1386, en Normandie, une truie fut jugée coupable du meurtre d’un nourrisson, puis pendue et brûlée. En Suisse, des hannetons furent excommuniés par un tribunal ecclésiastique pour les dommages faits aux récoltes…

Dans votre procès fictif, les animaux risquent aussi la condamnation à mort et pourtant, ils n’ont rien fait. Comment dès lors arbitrer ?

C’est là l’une des grandes questions qui agitent les politiques de conservation : qui allons-nous sauver, et sur quels critères ? En France, les chercheurs en ont retenu quatre principaux : la vulnérabilité, la responsabilité patrimoniale, l’originalité taxinomique; et la tendance historique de population. De ces critères découle même une «liste hiérarchisée d’espèces pour la conservation en France»…

Autrement dit, l’humain décide tout seul de qui vivra ou non…

Absolument. Et ce grand tri du vivant a déjà commencé ! Des chercheurs, comme le scientifique et spécialiste de la conservation Hugh Possingham, ont mis au point des protocoles de priorisation des espèces à sauver selon le rapport coût/efficacité (du programme de conservation). L’Australie et la Nouvelle-Zélande appliquent déjà en partie ses travaux.

Et cela permet d’en sauver plus ?

Un cinquième critère, non verbalisé, domine souvent les débats : les intérêts économiques. Or dès lors qu’on parle de fric, le tri est biaisé ! Moi je suis pour qu’on ne marchande pas. Le vivant, par définition, échappe au tri. Les espèces sont enchevêtrées et interactives, il faut vouloir toutes les sauver.

Dans votre livre, les animaux nous rappellent aussi notre propre vulnérabilité… L’a-t-on oubliée ?

Nous sommes tous dans le même bateau. Si la biodiversité sombre, on sombrera avec. Sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature, nous sommes certes classés dans la catégorie «Préoccupation mineure» (au même titre que le renard). Mais ça pourrait changer. Rappelons-nous que la fertilité humaine ne cesse de baisser depuis trente ans. L’humain, au sein du vivant, est une espèce plus vulnérable qu’il ne l’imagine.

Espace de débats pour interroger les changements du monde, le Procès du siècle se tient chaque lundi à l’auditorium du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseille. Libération, partenaire de l’événement, proposera jusqu’en mars, articles, interviews et tribunes. Thématique du mois de décembre : l’animal. Informations et réservations sur le site du musée.
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