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Bovins français exportés d'Espagne : l'inacceptable hypocrisie

logo de Liberation Liberation 11/11/2020 Sarah Finger
Des bovins exportés vers le Proche-Orient depuis l'Espagne. Des bovins exportés vers le Proche-Orient depuis l'Espagne.

«Libération» et l’émission «Sur le Front» de France 2 révèlent en exclusivité une enquête menée par quatre ONG. Elle dénonce le cruel destin des animaux exportés en Afrique du Nord et au Proche-Orient via l’Espagne.

Ce taureau pourrait à lui seul incarner l’enquête révélée ce mercredi. En juillet, sa route a croisé celle des ONG qui filmaient incognito les conditions d’embarquement des animaux dans le port de Carthagène, en Espagne. Ce jour-là, ce taureau doit embarquer sur un navire bétaillère en partance pour la Libye. Avec des centaines d’autres de ses congénères, il arrive au port en camion. Mais il ne parvient pas à en sortir, car son train arrière est paralysé.

Les militants filment les employés du port qui s’acharnent sur lui à coups de pied et d’aiguillon électrique pour qu’il se relève. Le taureau rampe quelques mètres puis s’écroule au pied du cargo. Les employés l’attachent alors à une corde puis le traînent jusqu’au camion : il ne peut pas prendre la mer, mais il est encore bon pour l’abattoir. L’animal hurle, finit par monter. Mais son calvaire se poursuit. Le chauffeur prend la route, puis s’arrête pour sa pause déjeuner. Il se gare sur un parking, en plein soleil. L’animal blessé reste dans le camion, sans eau, sans rien, par 34 °C.

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Sinistre

«Cette histoire résume toute l’absurdité de l’exportation d’animaux vivants, dénonce Adeline Colonat, chargée de la campagne transport à Welfarm, l’association qui diffuse cette enquête en collaboration avec Animals International et Animal Welfare Foundation. Ce taureau né dans un village du Puy-de-Dôme a enduré de longs voyages en camion, en France puis en Espagne, en pleine canicule. Il a souffert jusqu’à Carthagène et il est mort avant même d’avoir embarqué…»

Quel destin attend les animaux élevés en France, une fois qu’ils ont quitté notre pays? Que devient le «bien-être animal» dont il est tant question dans les ministères comme dans les élevages ? Cette enquête répond en dévoilant d’abord les sinistres conditions d’embarcation du bétail dans le port de Carthagène. Réputé moins cher que celui de Sète, d’où 125 000 bovins ont pris la mer en 2019, ce port espagnol voit son activité exploser. Près de 655 000 animaux quittaient l’Europe depuis Carthagène l’an passé ; durant le premier semestre 2020, ils étaient déjà 507 000 à avoir embarqué vers la Libye, le Liban, l’Algérie ou la Turquie.

Combien, parmi eux, étaient français ? «On l’ignore, répond Adeline Colonat. Car une fois en Espagne, ces animaux disparaissent des statistiques françaises.» De plus, la plupart d’entre eux n’ont pas embarqué directement en venant de France : ils ont d’abord transité plusieurs mois dans des centres d’engraissement espagnols. «La France produit beaucoup de broutards, de jeunes bovins, que les éleveurs n’ont pas beaucoup d’intérêt à garder: il n’y a pas assez de place chez nous pour les engraisser, et ça coûte cher, décrypte Jacques Houot, gérant d’Auroch, une entreprise spécialisée dans l’exportation d’animaux vivants. Ces broutards sont donc envoyés en Italie ou en Espagne pour être engraissés.» Ils ne sont pas les seuls à prendre la route. Sur les 450 000 bovins français exportés en Espagne en 2019, plus de la moitié était des veaux non sevrés.

Une fois «finis», c’est-à-dire engraissés, la plupart de ces animaux partent vivants pour un long et éprouvant voyage en cargo. Pourquoi leur faire subir ces traversées plutôt que les exporter sous forme de viande ? Pas seulement parce qu’ils se conservent plus facilement «sur pattes» : «Le Moyen-Orient et le Maghreb achètent généralement des animaux finis pour pouvoir les abattre eux-mêmes», résume Jacques Houot.

Hypocrisie française

C’est donc de l’autre côté de la Méditerranée que les ONG ont poursuivi leur enquête, en l’occurrence Animals’ Angels, dans deux marchés aux bestiaux marocains, où des vaches françaises, parfois accompagnées de leurs veaux, sont filmées entassées dans de minuscules bétaillères, les yeux bandés.

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Des images effroyables ont également été tournées par l’association Animals International dans plusieurs abattoirs, notamment au Liban où l’on voit des employés enfoncer leurs mains dans les cavités oculaires des bêtes. La fin du chemin, pour ces vaches françaises, est pavée de maltraitance et de souffrance. Pour Welfarm, «il ne s’agit pas de stigmatiser les pays importateurs mais de dénoncer l’hypocrisie de la France. Car une fois que les animaux ont passé nos frontières, nous n’avons plus aucun contrôle.»

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L’exportation de bovins vivants vers des pays tiers a généré 118,5 millions d’euros en 2019. «Beaucoup d’éleveurs de bovins exportent, notamment ceux implantés dans le Massif central», résume Ilona Blanquet, de l’Institut de l’élevage. Ces éleveurs ont-ils conscience du destin qui attend leurs animaux ? La question prend de court ce maquignon chevronné, spécialisé dans l’exportation de bovins : «Les éleveurs savent où leurs bêtes sont envoyées, mais on n’en parle pas. Beaucoup sont surendettés, et pensent d’abord à leurs problèmes de trésorerie. D’ailleurs je vous avoue que moi non plus, je ne me suis jamais interrogé là-dessus.»

«Les images que nous révélons n’illustrent pas des cas isolés, insiste Adeline Colonat. Depuis 10 ans, les scènes filmées par les ONG en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient sont ignobles. Tout le monde le sait : gouvernement, exportateurs, éleveurs, vétérinaires. Le seul moyen d’éviter toutes ces souffrances est d’exporter des carcasses, pas des êtres vivants. »

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