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Comment le couple Macron Merkel a réussi à mobiliser l'Europe face au Covid

logo de Challenges Challenges 07/09/2020 Sabine Syfuss-Arnaud
Macron et Merkel © POOL/AFP - Christophe SIMON Macron et Merkel

A l'unisson, le couple « Merkron » a réussi à mobiliser l'Europe face à la crise du Covid avec un méga plan de relance. Les projets vont bon train entre Paris et Berlin. Et pourtant, si elle a réussi à trouver enfin un rythme de croisière, la cohabitation entre le Président de la République et la chancelière n'a pas toujours été fluide.

Le 20 août, au cœur de la pause estivale, Angela Merkel a rendu visite à Emmanuel Macron au Fort de Brégançon, sa résidence d'été varoise. Un tête-à-tête de plus pour acter - et mettre en scène - la relance des relations entre Paris et Berlin, vivifiées jusque dans le monde du football. « A Bruxelles comme sur les terrains, la France et l'Allemagne, moteurs de l'Europe ! » , avait tweeté quelques jours plus tôt le président, après la qualification de deux équipes françaises et de deux allemandes pour les demi-finales de la Ligue des champions.

« Qu'on cesse de parler à tout bout de champ de la magie ou d'âge d'or du franco-allemand ! » Artisan de la poignée de main légendaire entre Mitterrand et Kohl à Verdun, l'ex-sherpa à l'Elysée et ex-ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine s'agace quand recommencent les roucoulades, et que les eurobéats rêvent d'une nouvelle ère entre les deux capitales. Pourtant le « Merkron » (contraction de Merkel et Macron) devrait bien faire date dans les manuels scolaires.

D'abord, pour la réconciliation symbolique que leur entourage a savamment orchestrée le 10 novembre 2018 dans la clairière de Rethondes, là où fut signé l'armistice. Ensuite, et surtout, pour l'avancée majeure qu'ils ont commencée pour l'Europe le 18 mai 2020. « Un accord inédit, historique parce qu'il a permis de lever un tabou » , estimait un de ses négociateurs, le conseiller spécial à l'Elysée Clément Beaune, nommé depuis secrétaire d'Etat aux Affaires européennes.

Le tabou de la dette levé

Pour répondre au tsunami économique du coronavirus, les deux leaders ont en effet lancé un plan de relance qui est non seulement massif (750 milliards), mais aussi financé par des emprunts communs aux membres de l'Union. Selon le Premier ministre Jean Castex, il devrait représenter 40 % des 100 milliards du plan de relance français. Après un sommet homérique de quatre jours fin juillet, les Vingt-Sept ont adopté ce dispositif qui doit remettre le continent sur pied. « Une étape majeure dans l'histoire de l'Europe » , a souligné Angela Merkel, pointant que le principe d'une dette commune « n'a été remis en question par personne. » Une gageure !

Inimaginable il y a encore quelques mois, cette mutualisation partielle des créances a été rendue possible grâce à une volte-face spectaculaire de Berlin, qui jusqu'alors était vent debout contre toute forme d'ardoise partagée. « Prêteriez-vous votre carte de crédit à un cousin dépensier ? », a coutume de demander Jens Weidmann, président de la Bundesbank, la banque centrale germanique.

Mais avec la pandémie, qui frappe aveuglément les cigales comme les fourmis, les temps ont changé. Désormais, à l'instar du président de la Commission des affaires européennes au Bundestag, Gunther Krichbaum, les responsables allemands s'exclament à l'unisson : « Il n'y a pas d'Allemagne forte sans une Europe forte. » Ils emboîtent ainsi le pas aux grands patrons de l'automobile qui, tout au long du printemps, ont fait du lobbying auprès d'Angela Merkel pour la sensibiliser à la fragilité de l'Italie, au nord de laquelle ils ont installé tant d'usines…

« Une révolution »

« N'oubliez pas non plus , abonde une diplomate en poste à Paris, que l'Allemagne exerce depuis début juillet, et pour six mois, la présidence de l'Union européenne. Angela Merkel est désireuse en cette période si particulière de montrer qu'elle a le sens des responsabilités. » Et comme la France prend la présidence tournante de l'Europe au premier semestre 2022, les deux pays veulent tenter de faire avancer ensemble des dossiers délicats, tels que la défense ou la taxation des géants du numérique. Bras armé du président de la République au Parlement européen, le groupe Renew planche sur un programme de travail depuis juillet.

Bien sûr, la mise en œuvre du plan de relance à 27 sera laborieuse, et se heurtera à des résistances, en particulier des pays dits frugaux (ou radins), Autriche et Pays-Bas en tête. Bien sûr, la chancelière a précisé que ce plan « lié à des circonstances exceptionnelles » est un « one shot » . Bien sûr, certains, comme Frank Baasner, président de l'Institut franco-allemand de Ludwigsbourg, ont beau jeu d'ironiser sur cette France « qui plastronne et célèbre son momentcopernicien » .

Il n'empêche, « Merkron » a accompli un pas décisif. « Une révolution , estime même Enrico Letta, ancien chef du gouvernement italien et président de l'Institut Jacques-Delors. L'accord franco-allemand du 18 mai sera aussi marquant que l'a été l'intervention de Mario Draghi, en 2012. » A l'époque, le président de la Banque centrale européenne avait redonné confiance aux marchés et sauvé l'euro en assurant que la monnaie commune serait soutenue « quoi qu'il en coûte » . Reste à savoir si Angela Merkel sera suivie durablement dans son changement de pied par son parti et l'opinion publique allemande.

En attendant, après trois ans de cohabitation, et pas mal de cahots, le couple qu'elle forme avec le président Macron (après Chirac, Sarkozy et Hollande) semble avoir trouvé son rythme de croisière. Tout a commencé par une non-rencontre, le 10 janvier 2017. Ce jour-là, le candidat à l'Elysée s'envole pour Berlin. Lui qui, à l'époque, est encore surnommé « die Blase » (la bulle), tant ses chances de gagner sont minces, ne voit que le chef des sociaux-démocrates, Martin Schulz, en toute discrétion, sans journaliste ni photographe. Pas de rendez-vous avec Merkel et ses ministres.

« Plus les seuls bad cops »

Cinq mois plus tard, le tombeur de Marine Le Pen, est fêté en héros lors de son premier Conseil européen à Bruxelles. Il donne une conférence de presse commune (la première d'une longue série) avec Angela Merkel, déclarant devant une chancelière tout sourire : « Quand l'Allemagne et la France parlent de la même voix, l'Europe peut avancer. » En coulisses, les diplomates de Berlin se frottent les mains de la nouvelle fermeté de Paris. « Enfin, nous ne sommes plus seuls à jouer les bad cops (méchants flics) , commentait alors l'un d'eux. Nous, nous tapons sur les Grecs, et vous, sur les autoritaires de l'Est, Hongrois et Polonais. »

Il y a eu d'autres initiatives communes, comme le sommet de Meseberg en 2018, qui a jeté les bases d'un (modeste) budget européen, ou le traité d'Aix-la-Chapelle en 2019, qui vise à un rapprochement politique, pour l'instant assez peu convaincant, si ce n'est la création d'une assemblée entre les deux parlements nationaux. Celle-ci s'est réunie régulièrement, y compris en visioconférence pendant le confinement.

Autre symbole de la nouvelle entente : la prise en charge des malades français au plus fort de la pandémie dans les hôpitaux de Saxe ou du Bade-Wurtemberg. Une coopération médiatisée, pour mieux faire oublier les ratés du début de la crise, quand l'Allemagne avait interdit l'exportation de masques et fermé ses portes aux frontaliers, attisant les violences anti-françaises en Sarre, dont 30 des 35 points de passage avec la Moselle avaient été bouclés.

Car la relation entre Paris et Berlin a aussi connu de sacrés refroidissements. Mi-2019, Angela Merkel admettait dans la presse allemande une relation compliquée : « Nousbataillons beaucoup » ( « Wir ringen miteinander » ). Les bisbilles sont souvent nées d'initiatives ou de déclarations intempestives du président français. Il prononce son discours de la Sorbonne en septembre 2017, au lendemain d'élections législatives serrées, qui fragilisent la chancelière. Fin 2019, il donne une interview où il déclare ex abrupto que, face à une Otan « en mort cérébrale » , l'Europe doit se défendre seule.

« Style conflictuel », « remous »

Le 26 mars, l'offense est pire pour Berlin. Paris et Rome tentent de passer en force au Conseil européen avec une lettre, signée par neuf pays, réclamant une mutualisation des dettes. La chancelière, qui n'a pas été mise au courant, est furieuse. Un gradé du Conseil européen témoigne : « Elle a refusé de parler à Macron pendant plusieurs semaines, que ce soit au téléphone ou en visioconférence. »

La presse allemande a glosé sur « l'impétuosité » du quadragénaire, son « manque d'élégance » , son « arrogance » , tellement typique de « la Grande Nation » (en français dans le texte). « Angela Merkel n'aime pas le style conflictuel d'Emmanuel Macron, et celui-ci s'énerve face au manque de sens de l'urgence de la chancelière, plus pragmatique que visionnaire » , analyse une note du think tank European Council on Foreign Relations. L'Elysée concède des « remous ». Mais pointe, un peu bravache, « que les grandes avancées sont liées aux blocages et tensions qui précèdent ».

A Berlin, le très francophile ministre de l'Economie Peter Altmaier temporise lui aussi. « Les Français, plus poètes, parlent de couple, les Allemands, plus prosaïques, de moteur, mais ensemble, ils avancent. Il le faut ! » Lui-même travaille avec son homologue Bruno Le Maire à des projets communs, comme les voitures à hydrogène. Ils ont ouvert la voie à une série d'autres initiatives, publiques comme privées, dans l'industrie automobile ou la défense . Car, de ce côté-ci du Rhin, la toute-puissante Allemagne fascine, même si parfois la grosse machine n'est pas forcément un modèle .

Une idylle singulière

Ce qui est incontestable, c'est qu'avec le temps les deux pays ont réussi à tisser des liens singuliers. « La relation fonctionne au quotidien , atteste le politologue Nino Galetti, qui vient de quitter le bureau parisien de la Fondation Konrad-Adenauer pour diriger celui de Rome. En Italie, vous n'avez ni texte fondateur, comme le traité de l'Elysée, ni association comparable à l'Office franco-allemand pour la jeunesse, ni conseil des ministres binational, pas davantage que d'assemblée parlementaire commune. Rendez-vous compte : pendant le confinement, un député français a interpellé en visioconférence le ministre allemand de l'Intérieur pour qu'il explique pourquoi il avait fermé ses frontières. Un tel scénario serait impensable dans la péninsule. »

Combien de temps durera l'idylle franco-allemande ? Difficile à dire. La chancelière a assuré qu'elle ne briguera pas de cinquième mandat. Elle aura donc quitté le pouvoir depuis quelques semaines quand Paris prendra la présidence tournante de l'Union européenne, début 2022. Les Merkron n'ont plus beaucoup de temps devant eux.

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