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Comment les antivax contre-attaquent après la mort des frères Bogdanoff

logo de L'Express L'Express 05/01/2022 lexpress.fr

Les opposants aux vaccins contre le Covid tentent de justifier la disparition des jumeaux non vaccinés, allant jusqu'à propager des théories complotistes farfelues.

Igor (d) et Grichka Bogdanoff sur le plateau du © afp.com/FRED DUFOUR Igor (d) et Grichka Bogdanoff sur le plateau du

Il aura suffi de quelques jours pour faire de la disparition des frères Bogdanoff un plaidoyer pour ou contre le vaccin à ARN messager. Grichka est mort du Covid le 28 décembre, Igor six jours après. Les jumeaux, révélés dans les années 1980 par l'émission de vulgarisation scientifique Temps X, avaient été admis en réanimation. Accompagnant l'annonce de leur décès, la mention "non vaccinés" a été répétée et débattue à l'envi sur les plateaux de télévision. Leur ami Luc Ferry les avait pourtant prévenus : "Arrêtez, vous déconnez complètement ! Il faut se vacciner (...) Vous savez ce que c'est le vaccin à ARN messager, c'est le vaccin le plus safe, le plus sûr de toute l'histoire de la vaccination". En vain. Ces derniers préféraient compter, selon le philosophe, sur leur santé de fer pour résister au virus. "Ils n'étaient pas antivax !", a insisté Luc Ferry, plutôt "anti-vaccins pour eux-mêmes". Ce qui n'a pas empêché la guérilla entre pro et anti d'être relancée sur les réseaux sociaux. Les premiers rappellent l'efficacité du vaccin contre les formes graves du Covid-19, quand les seconds fustigent cet "argument d'autorité".

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De la question de leur âge aux rumeurs sur leur santé

Chez les opposants au vaccin les plus "modérés", on avance que les deux frères, en dépit de leur apparence hors du temps, avaient tout de même 72 ans. Un âge suffisamment avancé pour affaiblir le système immunitaire. Chez les anti-vaccins, ce type de "raisonnement raisonnable" est récurrent, confirme Romy Sauvayre, sociologue des sciences et des croyances à l'université Clermont Auvergne et au CNRS. En estimant sur la chaîne BFMTV qu'"ils se sont soignés un peu tardivement", Pierre-Jean Chalençon, proche des deux frères, a participé à la diffusion de cette thèse.

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Selon le journaliste William Audureau, auteur de Dans la tête des complotistes (Allary éditions), "le récit complotiste offre une explication simple, commode, souvent manichéenne, et s'avère très satisfaisant quand on est dans un moment d'incertitude." Les disparitions brutales et inattendues de ces figures très médiatiques, n'ont ainsi, sur les réseaux sociaux, pas manqué d'alimenter la recherche d'une cause au déficit immunitaire présumé des Bodganoff. La rumeur d'un hypothétique cancer, attribué à Grichka, a circulé quelques heures à peine après l'annonce de sa mort. L'avocat des deux frères, Me Edouard de Lamaze, a pourtant certifié que "la situation de santé de Grichka ne présentait aucun cas de comorbidités". Trop tard.

Di Vizio et Raoult

Ces thèses auraient pu rester marginales sans le concours de ce que Romy Sauvayre nomme des "influenceurs", personnalités à la communauté suffisamment riche pour que leur parole porte. Comme Fabrice Di Vizio, avocat star du mouvement antivax aux quelques 151 050 abonnés sur Twitter. Dans une vidéo "à destination des pro vax" publiée le 31 décembre, l'ancien chroniqueur de l'émission de Cyril Hanouna Touche pas à mon poste explique que Grichka Bogdanoff était, à 72 ans, "exactement dans la tranche de mortalité concernée par le Covid, vacciné ou non vacciné". 143 000 vues.

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Mais pour certains antivax, il y a encore plus convaincant. Un mois avant leur mort, les deux frères avaient pris la défense de Didier Raoult, devenu figure d'autorité dans le milieu anti-vaccin pour son protocole censé soigner le Covid-19, et ses réserves sur la protection vaccinale. Les Bogdanoff avaient soutenu au micro de France Bleu que "lorsque Didier Raoult dit 'moi je fais davantage confiance aux vaccins des générations qui vont suivre' - en particulier ceux qui seront basés sur les technologies qu'on a expérimentées à la faveur de toutes les vaccinations contre la grippe 'banale' - il se fait tomber dessus par tout le monde, mais il a largement raison". Si certains pro-vaccins y voient une cruelle épitaphe, la plupart des anti préfèrent souligner, tel l'ex-médecin urgentiste Harry Schepens, que "nous ne saurons jamais si les Bogdanoff seraient toujours là s'ils avaient été soignés avec le protocole de l'IHU de Marseille de Didier Raoult". Le statut de "scientifiques" prêté aux jumeaux, auteurs de thèses de doctorat très controversées - ajoutent, pour certains, à la crédibilité de cette théorie.

Au fond, la bataille qui se joue autour des frères Bogdanoff oppose les tenants d'une responsabilité collective dans la vaccination aux défenseurs d'une liberté individuelle inconditionnelle. "On s'en fout de pourquoi ils refusaient le vaccin, c'était leur choix", peut-on lire sur Twitter. Un argument récurrent du mouvement anti-vaccin symbolisé par le slogan "mon corps, mon choix". Fabrice Di Vizio décrit ainsi, dans sa vidéo, la vaccination comme un "bénéfice-risque individuel à apprécier avec votre médecin".

"Vendeurs de seringues"

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Didier Maïsto, ancien patron de Sud Radio devenu une figure du mouvement des "gilets jaunes", a écrit le 28 décembre sur Twitter que "les médias de masse font déjà, à travers le décès de Grichka Bogdanoff, le procès des non-vaccinés, accusés aussi d'être les responsables des déprogrammations des autres opérations prévues à l'hôpital. Pas un mot sur la suppression de lits. Profond dégoût face à cette indécence". 45 000 "j'aime". Une méthode récurrente des anti-vaccins : disqualifier la source pour disqualifier l'argument. "A leurs yeux, les journalistes seraient à la fois des décideurs politiques et à la solde des Big Pharma" explique la sociologue Romy Sauvayre.

"Vous vous transformez en vendeurs de seringues, en commercial de chez Pfizer", s'est ainsi emporté Fabrice Di Vizio à la fin de sa vidéo pour cibler l'ensemble des pro-vaccins. Sous celle-ci, un torrent d'applaudissements : "tout est dit", "bravo maître", "que du bon sens !"... Un empressement qui n'est pas sans rappeler les réactions suscitées par la mort de l'ex-pharmacien anti-vaccin Serge Rader, en mai 2021 après une hospitalisation liée au coronavirus. Ce dernier avait alors été porté au rang de "lanceur d'alerte" et "remercié" pour son courage dans le milieu du complotisme. Il est depuis devenu une figure emblématique du mouvement anti-vaccin, voire une sorte de martyr. Car certains persistent à voir dans sa mort un "assassinat" commandité par le Big Pharma. Reste à savoir ce qu'il adviendra d'Igor et Grichka Bogdanoff.

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