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Covid-19 : enquête sur le vrai prix des masques

logo de leJDD leJDD 08/08/2020 Anne-Laure Barret
Avec la pandémie, les masques sont devenus un produit de première nécessité. Les usines chinoises tournent à plein et les coûts de production diminuent, pourtant les masques restent très chers. Plusieurs intermédiaires nous expliquent pourquoi. © Eric Dessons/JDD

Avec la pandémie, les masques sont devenus un produit de première nécessité. Les usines chinoises tournent à plein et les coûts de production diminuent, pourtant les masques restent très chers. Plusieurs intermédiaires nous expliquent pourquoi.

Avec la pandémie, les masques sont devenus un produit de première nécessité. Les usines chinoises tournent à plein et les coûts de production diminuent, pourtant les masques restent très chers. Plusieurs intermédiaires nous expliquent pourquoi.

Alors que la hantise d'une deuxième vague assombrit l'été brûlant et qu'un nouveau conseil de défense sur le Covid-19 doit avoir lieu jeudi, le port du masque obligatoire dans les lieux publics clos depuis le 20 juillet, s'étend à l'extérieur : dans certaines rues bondées des stations balnéaires ou des grandes villes, comme à Paris dès lundi, et même jusqu'en haut de la dune du Pilat, en Gironde. Pour l'instant, le gouvernement, qui ne s'interdit pas d'aller plus loin en cas d'aggravation de la ­situation sanitaire, laisse aux préfets le soin d'imposer cette ­coercition de plein air… qui a ­plutôt la ­faveur des Français.

Selon notre ­sondage Ifop, 64% d'entre eux y sont favorables (+ 20 points en trois ­semaines). Ou comment le masque ­chirurgical, au cœur de la ­polémique durant le pic de l'épidémie, quand le pays s'est aperçu que les stocks stratégiques avaient fondu, reste un objet ­politique, à la fois ­symbole de la crise et possible parade en ­attendant le vaccin.

Avant la pandémie, les masques s'achetaient dix fois moins cher

Une nouvelle question pourrait bientôt émerger : celle de la légitimité du prix actuel du produit de l'année 2020. Combien coûte vraiment un masque jetable, dont l'usage surpasse celui de son concurrent en tissu et dont le prix a été plafonné en mai à 0,95 euro TTC l'unité (soit 47,50 euros la boîte de 50)? Avant guerre, pourrait-on dire, il ne valait rien ou pas grand-chose : de l'ordre de 0,05 euro en pharmacie pour le grand public, qui en consommait très peu. Aujourd'hui, comme au moment du déconfinement, il faut débourser au moins dix fois plus. À raison de deux masques en théorie nécessaires chaque jour pour tous les Français de plus de 11 ans bien décidés à sortir de chez eux, l'addition peut vite grimper.

Plusieurs traders installés en Asie expliquent que les prix pratiqués en France en mars-avril n'avaient rien d'outrancier. Au contraire. À l'époque, un masque était vendu environ 0,20 euro l'unité à la sortie des usines chinoises et le coût du fret ­aérien, déjà bien supérieur à celui du transport par bateau utilisé habituellement, avait quasiment été multiplié par 10. Ce qui faisait environ 0,35 euro à l'arrivée dans l'Hexagone. En ajoutant les taxes et la TVA, on atteignait 0,40 euro. Les ventes s'effectuaient donc quasiment à prix coûtant.

Le "Far East" chinois

"L'augmentation du prix avait été boostée par deux facteurs. D'un côté, la ­demande mondiale a explosé pendant la crise et, de l'autre, la principale ­matière première est devenue rare, donc chère", décode un expert gouvernemental. Durant le pic épidémique en Europe, la Chine n'a jamais manqué de machines-outils pour monter de nouvelles lignes de production, mais elle a connu une pénurie de meltblown, ce voile non tissé en polypropylène qui filtre les particules. "Du coup, le prix de ce plastique avait été multiplié par 15", poursuit le même spécialiste.

À l'époque, dans ce "Far East" où surgissaient chaque jour de nouveaux intermédiaires et autres fonds spéculatifs opportunistes, les fabricants de masques dictaient leurs conditions toujours plus draconiennes : achat d'une quantité minimale de 1 million d'unités ; versement d'une avance de 10.000 dollars pour un simple devis ; paiement de la moitié de la facture en cash à la commande puis du reliquat une fois passé les contrôles qualité en France.

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Des Américains qui payaient la totalité en cash, en dollars, ont raflé certaines de nos cargaisons

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Un familier de l'Asie, qui achète de très gros volumes pour le secteur de la santé, évoque l'"incroyable ­volatilité" des prix qui avait cours au printemps : "À l'arrivée, ils étaient souvent bien supérieurs à ceux décidés au départ à cause du renchérissement du coût des ­matières premières ou de la dure loi de l'offre et de la demande." Il a lui-même été confronté à des batailles rangées sur le tarmac des aéroports : "Ce n'est pas une légende urbaine. Malgré les liens privilégiés qu'on avait tissés depuis des années, des Américains qui payaient la totalité en cash, en dollars, ont raflé certaines de nos cargaisons." Même en temps normal, il doit solliciter, et donc rémunérer, huit intermédiaires différents pour approvisionner sa société. "On ne peut pas acheter en direct au producteur, ajoute-t-il, il faut trouver un distributeur, souvent européen, un transporteur, etc." Sans consentir à préciser qui sont tous les maillons de cette chaîne. Un autre acteur évoluant dans ce monde de grands taiseux assure que 80% du prix d'un masque sert à rémunérer grossistes et autres importateurs.

D'onéreux stocks à écouler

Mais aujourd'hui, alors que le marché chinois est devenu ultra-concurrentiel et que certains des 74.000 fabricants – ils étaient seulement 6.000 avant la crise – luttent pour leur survie quitte à vendre à perte, pourquoi un tel statu quo perdure-t-il aux caisses en France? Les masques sortent dorénavant des usines à 0,07 euro en Chine et même à 0,04 euro en Inde, où le ­moratoire sur les ventes a été levé. Ils pourraient en théorie être livrés par bateau en France pour quelque 0,12 euro maximum, toutefois les commandes ne viennent pas. "Nous sommes sollicités par les centrales d'achat hospitalières de pays comme l'Afrique du Sud ou la Colombie, qui veulent procéder avec le moins d'intermédiaires possible et revendre chez eux presque à prix coûtant, ­raconte un des dirigeants de la société ZKS, basée à ­Hongkong. Mais on n'a ­jamais de commandes françaises alors que notre promesse du masque à 0,12 euro devrait séduire."

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Tout le monde a constitué, au plus fort de la crise, des réserves pléthoriques, qu'il faut écouler aujourd'hui

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"Nous ne comprenons pas que les pouvoirs publics ou les entreprises françaises ne nous sollicitent pas alors que le prix du masque a baissé de 70%", fait mine de s'interroger un trader de la société New Trends Asia Pacific. En fait, il comprend très bien : "Tout le monde a constitué, au plus fort de la crise, des réserves pléthoriques, qu'il faut écouler aujourd'hui." Interrogée par le JDD, Agnès Pannier-Runacher juge elle aussi logique l'écart actuel entre les tarifs asiatiques et ceux pratiqués dans le commerce en France. Et la ministre déléguée à l'Industrie de rappeler que la vente à perte est interdite.

Une fois que les stocks achetés à prix d'or auront été écoulés par la grande distribution et par les grossistes qui livrent les pharmacies, les prix de ce qui devient un produit de première nécessité devraient donc finir par baisser. Le trader opérant en Asie s'est amusé à estimer les économies possibles : "Avec les prix actuels en Asie, une famille de quatre personnes dépenserait moins de 30 euros par mois contre plus de 220 euros aujourd'hui." Voilà une bonne nouvelle sur le front du Covid et elles ne sont pas si nombreuses.

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