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En Tunisie, un humoriste menace de quitter le pays après avoir été pris à partie par la police

logo de Le Monde Le Monde 09/08/2022 Lilia Blaise

Lotfi Abdelli a filmé un échange houleux avec les forces de l’ordre en plein spectacle lors du Festival de Sfax. Son one man show a dû être interrompu.

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La séquence n’était pas prévue au programme de la soirée. En plein one man show, dimanche 7 août, au Festival international de Sfax, l’humoriste Lotfi Abdelli s’est filmé sur scène après un échange houleux avec des agents en civil. « Est-ce que j’ai insulté la police ? Est-ce que j’ai dit des choses méchantes ? », a-t-il lancé, téléphone à la main, en prenant le public de plusieurs milliers de personnes à témoin alors que la confusion générale régnant sur scène conduisait à l’interruption du spectacle. L’épisode a été diffusé en direct sur Facebook.

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« Je quitte définitivement le pays […] vous avez volé le peu d’espoir que j’avais », a annoncé l’artiste le lendemain. L’avortement de la soirée de Sfax suite à l’altercation verbale entre l’artiste et les policiers a immédiatement relancé le débat sur la liberté d’expression en Tunisie. La Ligue tunisienne des droits de l’homme a dénoncé dans un communiqué « l’ingérence » des forces de l’ordre dans le spectacle et a condamné « l’atteinte au droit d’expression et à la créativité ».

Humoriste provocateur aux 2 millions d’abonnés sur le réseau social Instagram, Lotfi Abdelli est un habitué des jeux de mots grossiers en dialecte tunisien. Personne n’est épargné : ni les personnalités politiques, ni les institutions. Mais, si le public apprécie, les autorités se montrent de plus en plus circonspectes.

« Gardiens de la moralité »

Dimanche soir, le sketch qui a mis le feu aux poudres portait sur les factures d’électricité impayées de la grand-mère de Lotfi Abdelli. L’humoriste a envoyé la police, le gouvernement, le chef de l’Etat et la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) se faire voir, mimant un doigt d’honneur en se touchant les parties génitales. Outrés, des policiers présents pour assurer la sécurité ont menacé de quitter les lieux.


Vidéo: En Tunisie, un humoriste interrompu en plein spectacle par la police ! (Dailymotion)

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Mardi, le porte-parole du Syndicat des agents de la direction générale des unités d’intervention, Mohamed Messai, a accusé l’artiste « d’incitation à la haine envers les agents de police ». Un autre syndicat a annoncé que la police allait boycotter la sécurité des spectacles portant atteinte aux mœurs.

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Le son de cloche est toutefois différent du côté du ministère de l’intérieur, qui s’est engagé dans un communiqué publié le même jour à ce que la sécurité des festivals continue d’être assurée. Le ministère a rappelé qu’« un geste obscène de l’humoriste » lors du spectacle de Sfax avait « suscité la colère des policiers », mais que Lotfi Abdelli et son équipe avaient ensuite été escortés vers leur hôtel sans incident. Le parquet a néanmoins ouvert une enquête car, selon plusieurs témoignages, le producteur de l’artiste, Mohamed Boudhina, aurait été agressé à l’issue du spectacle. Une version que les syndicats de police démentent.

L’incident a enflammé le débat sur la Toile tunisienne sur la liberté d’expression, certains déplorant que celle-ci était désormais menacée. « Les policiers se posent en gardiens de la moralité dans un contexte déjà inquiétant pour les libertés, analyse le juriste Wahid Ferchichi, président de l’Association de défense des libertés individuelles. « Tout le monde connaît la verve de cet humoriste, ajoute-t-il, et le public tunisien accepte beaucoup de choses considérées comme indécentes si elles sont dites sur scène. La réaction des syndicats de police est choquante ».

« Regarde où va le pays ! »

Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, à la faveur duquel le président Kaïs Saïed s’est arrogé les pleins pouvoirs en instaurant un régime d’exception, le Parlement a été dissous, le conseil de la magistrature supprimé et remplacé par un nouveau nommé par le chef de l’Etat, des civils ont été poursuivis devant des tribunaux militaires… Une concentration des pouvoirs au sommet de l’Etat qui a finalement été entérinée par référendum le 25 juillet. La nouvelle Constitution, qui conjugue hyperprésidentialisme et conservatisme religieux, a été approuvée par 94 % des votants – pour un taux de participation de 30,5 %.

Lotfi Abdelli n’avait pas caché qu’il était lui-même en faveur du « oui » au référendum. Un soutien qui ne l’a pas empêché, dimanche soir à Sfax, d’interpeller le président Saïed. « Regarde où va le pays ! », a-t-il intimé après son altercation avec les forces de l’ordre.

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Le reste des spectacles estivaux de l’artiste ont été annulés par sa production, estimant que l’humoriste n’est plus en sécurité. Certains craignent le retour de l’Etat policier. Lotfi Hamadi un commentateur suivi par plusieurs dizaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux, a notamment rappelé, dans un post Facebook, les incidents qui avaient eu lieu en 2013 entre la police et des rappeurs tunisiens. L’un d’entre eux, Weld 15, avait écrit une chanson intitulée « Boulicia Kleb » (« les flics sont des chiens ») et avait été condamné à deux ans de prison pour outrage à un agent. Le rappeur avait été également passé à tabac par la police après l’un de ses concerts.

Quant à Lotfi Abdelli avait dû annuler plusieurs spectacles en 2020 à la suite d’une controverse au sujet d’une blague sur la culotte d’une femme politique, la députée Abir Moussi. L’humoriste avait alors déclaré que le président de la République lui avait exprimé son soutien, et refusé toute forme de censure.

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