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Gérald Darmanin : «Ce qu’on cherche à combattre, c’est une idéologie, pas une religion»

logo de Liberation Liberation 26/10/2020 Alain Auffray, Willy Le Devin, Rachid Laïreche, Amaelle Guiton
Gérald Darmanin, le 25 octobre au ministère de l'Intérieur. © Cyril ZANNETTACCI Gérald Darmanin, le 25 octobre au ministère de l'Intérieur.

«Islamo-gauchisme», dissolution du CCIF, «rayons halal»… Quelques jours après l’assassinat terroriste de Samuel Paty, «Libération» s’est entretenu avec le ministre de l’Intérieur.

Le ministre de l’Intérieur donne rendez-vous un dimanche soir dans un salon de la Place Beauvau. Quelques jours après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, les sujets sont brûlants : l’enquête, la dissolution des associations, la loi sur le séparatisme… Gérald Darmanin répond du tac au tac à Libé.

Dix jours après l’assassinat de Samuel Paty, avez-vous identifié des failles dans la surveillance du terroriste Abdoullakh Anzorov  ?

Cet attentat comporte plusieurs particularités. C’est la première fois depuis 2016 que deux attentats se succèdent en moins de trois semaines. Ces deux attaques ont été commises par des individus qui ne sont pas fichés au fichier des signa­lements pour la prévention de la ­radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) pour des antécédents quelconques. Cela nous interpelle, bien évidemment. Autre particularité, il s’agit du premier attentat dont l’arme n’est pas seulement un couteau, mais une arme idéologique qui est celle des officines islamistes «françaises». Jusqu’à présent, il y avait ceux qui assuraient que l’islamisme politique était grave, mais pas aussi grave que le terrorisme. Ceux-là théorisaient même qu’il n’y avait pas de lien entre les deux. Or nous avons aujourd’hui un lien direct, puisque le procureur national antiterroriste a affirmé que c’est la vidéo du père de famille [Brahim Chnina, ndlr] qui a armé idéologiquement le terroriste tchétchène. Pour répondre à votre question, j’ai convoqué les chefs des services sous mon autorité, et j’en ai conclu qu’ils n’ont pas failli. Je me tiens d’ailleurs à disposition de toute commission d’enquête parlementaire, tout en notant que personne ne l’a vraiment demandé.

Vous parlez d’arme idéolo­gique au sujet de Brahim Chnina, mais il y a eu également des vidéos diffusées par Abdelhakim Sefrioui, connu de très longue date des services. Sa présence autour du collège n’aurait-elle pas dû alerter ?

Je ne pense pas. A l’origine de cet attentat, il y a le fait que certaines structures comme le CCIF [Collectif contre l’islamophobie en France] tentent de faire croire qu’il y a une «islamophobie d’Etat» dans notre pays. M. Chnina a dénoncé aux policiers un professeur qui aurait fait sortir de classe des musulmans. M. Sefrioui rencontre la direction du collège en se faisant passer pour un ami de la famille. Les policiers ont pris cette affaire très au sérieux. Ils convoquent cet enseignant qui est donc, d’abord, mis en accusation. Ce n’est qu’après l’avoir écouté qu’ils se rendent compte de la manipulation. Dans cette histoire, les policiers ont d’abord agi en protection de Français de confession musulmane. Le 12 octobre, une note du renseignement territorial conclut à un «apaisement» avec le monde éducatif. Je crois que le problème ne vient ni du renseignement territorial ni de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), mais de notre façon de gérer l’islam radical et politique.

C’est-à-dire ?

Entre la vie normale et la radicalisation qui mène au terrorisme, il n’y a rien qui permette sérieusement d’intervenir. Or des faits comme ceux de Conflans, des discours antirépublicains, il y en a hélas des dizaines chaque semaine en France, et pas simplement dans l’Education nationale, mais aussi à l’hôpital public, dans les services d’état civil des mairies, dans les accueils des préfectures… L’une de nos erreurs est de ne pas avoir, tous, la société dans son ensemble, suffisamment considéré que ces pressions communautaristes sur les services publics étaient un signal d’alerte très fort contre la République.

Dans le cas d’Abdoullakh Anzorov, il y avait eu des signalements à Pharos (Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements). Est-ce qu’il n’y a pas d’abord un problème de moyens avant d’imaginer encore renforcer l’arsenal législatif ?

Pharos a bien fait son travail. D’abord, c’est une plateforme qui a été créée non pas pour suivre l’islamisme radical, mais contre la pédopornographie. Et elle fait une chose : une fois qu’elle reçoit les signalements, elle les transmet aux plateformes. Elle n’a pas le pouvoir de retirer de son propre chef les contenus. Encore une fois, notre droit ne nous permet pas de suivre efficacement l’islam radical et l’islam politique. C’est un problème énorme que va combler la loi sur le séparatisme. Sur ce sujet, Pharos a reçu trois signalements, notamment en juillet sur le compte Twitter du terroriste. Ce compte dénonçait la dictature chinoise qui tuait les Ouïghours, et un tweet disait qu’il fallait que le prophète se venge contre la Chine. En France, on ne peut pas faire ­retirer ce type de publication. Il y a deux choses que cet attentat nous apprend et sur lesquelles la loi sur le séparatisme doit revenir. Il y a la vidéo de M. Chnina, qui est une fatwa. Mais une fatwa ­insidieuse, dénonçant un acte qui serait islamophobe – le fait de faire sortir les enfants musulmans de la classe et de montrer les caricatures du prophète – qu’il considère contraire à ce qui doit être fait dans le programme éducatif français. Cette vidéo est mise en avant, relayée par M. Sefrioui, avec en lien des posts Facebook où on donne le nom du professeur, le collège où il enseigne, où on fait très clairement référence au CCIF en disant «allez-y, appelez, ils vont vous aider à porter plainte ­contre ce genre de personnes». Donc une sorte de chasse à l’homme mais qui ne dit pas «on va le lapider, le tuer, le décapiter». Cette mise en danger de la vie d’autrui, aujourd’hui, elle n’est pas pénalisable si un attentat n’arrive pas. Demain, il y aurait la même vidéo, je ne serais pas capable de la faire retirer.

La diffusion d’informations personnelles est déjà punie par le code pénal…

C’est puni par le code pénal lorsque c’est attentatoire à la vie privée, mais je ne peux pas faire retirer la vidéo. Le dirigeant de BarakaCity a menacé de façon quasi explicite Mme Zineb el-Rhazoui, qui est protégée par la République. Le procureur de la République a été saisi et a rapidement ouvert une ­enquête. Ce monsieur a été mis en garde à vue puis relâché sous ­contrôle judiciaire. Il a d’ailleurs été poursuivi pour cyber-harcèlemement et pour autant, je le répète, je ne suis pas capable de faire retirer ses tweets ou ses vidéos. Deuxième chose que je ne pourrais pas faire avec l’état du droit actuel : judiciariser le fait qu’un agitateur islamiste professionnel comme M. Sefrioui, fiché par les services de renseignement, accompagne M. Chnina pour faire pression sur les services de l’Education ­nationale, traitant le professeur de voyou, considérant que la liberté d’expression n’est pas quelque chose qu’il faut enseigner, etc.

Au lendemain de l’attentat, vous décidez d’opérations de police contre «des dizaines d’individus de la mouvance islamiste», «pas forcément» en lien avec l’enquête, pour faire «passer un message». Si vous estimez que c’était nécessaire, pourquoi ne pas l’avoir fait avant ?

Mais nous le faisons depuis longtemps. Depuis que je suis ministre de l’Intérieur, nous menons environ une dizaine d’opérations par semaine. Simplement, il fallait une réponse plus massive, à l’aune de ce que cet attentat a fait naître. Je suis tout à fait clair : c’est pour faire passer un message à la fois à nos concitoyens et aux islamistes politiques. 243 demandes de visites domiciliaires ont été faites ou sont en cours. Sur les 109 examinées à ce stade par le juge des libertés et de la détention, 93 ont été autorisées. Ce n’est pas le ministre de l’Intérieur qui décide tout seul d’aller faire des visites domiciliaires, elles sont toujours autorisées par le juge. Sept ont donné lieu à une judiciarisation. Des exercices illégaux de la médecine ont été constatés. Des armes, des vidéos de décapitation ont été trouvées, du matériel informatique a été saisi.

Paris, dimanche 25 octobre 2020. Gerald Darmanin (ministre de l'interieur) lors d'un entretien place Beauvau pour Liberation © Cyril ZANNETTACCI Paris, dimanche 25 octobre 2020. Gerald Darmanin (ministre de l'interieur) lors d'un entretien place Beauvau pour Liberation

Gérald Darmanin, le 25 octobre au ministère de l'Intérieur. (Photo Cyril Zannettacci. Vu pour Libération)

Une procédure de dissolution a été engagée à l’encontre de BarakaCity, la dissolution du CCIF a également été évoquée. Que reprochez-vous à ces structures ?

Oui, je proposerai la dissolution de BarakaCity en Conseil des ministres. Après un contradictoire, parce que nous respectons les lois de la République. Puis ce sera le CCIF dans les prochaines semaines, à qui on adressera une demande contradictoire également. C’est une officine islamiste qui ne condamne pas les attentats. En ce qui concerne le dernier attentat, alors qu’elle est citée dans l’affaire, que M. Chnina la cite, donne son numéro de téléphone, elle n’appelle qu’au deuil.

Vous nous dites que le CCIF est en lien, d’une manière ou d’une autre, avec l’attentat ?

Non, je ne vous ai pas dit ça. Je vous ai dit que c’était M. Chnina qui avait publié le numéro de téléphone du CCIF et qui l’avait saisi.

Mais ce n’est pas nécessairement du fait du CCIF…

On peut toujours trouver des raisons pour défendre les officines islamistes…

Ce n’est pas la question : publier une vidéo en mettant le numéro de quelqu’un ne l’implique pas nécessairement !

Si vous mettez une vidéo en ligne en publiant le numéro de quelqu’un, et que cela débouche sur un attentat, je pense que ce quelqu’un dira : «Je n’ai rien à voir avec ce monsieur.»

Ils se sont défendus de tout lien avec l’attentat…

C’est une officine islamiste qui invite des islamistes radicaux. C’est le cas de M. Hani Ramadan, il y en a d’autres. Je ne vais pas détailler dans la presse ce que nous allons envoyer au CCIF, mais qui nous donne les moyens, effectivement, de proposer sa dissolution. Je le dis volontiers : cette association est une officine contre la République. Elle considère qu’il y a une «islamophobie d’Etat», tout en étant subventionnée par l’Etat français puisque ses donateurs bénéficient par ailleurs de reçus fiscaux. Et je pense qu’il est temps d’arrêter d’être naïf avec ces officines sur notre sol.

Vous-même n’avez-vous pas été «naïf» dans ce cas ? Vous avez déjà débattu avec eux à Tourcoing…

Je sais bien que la manipulation est forte, y compris de la part des islamistes. Il s’est trouvé qu’en 2013, lorsque j’étais député, était organisé dans des locaux de la ville, par un conseiller municipal socialiste, un débat sur la laïcité. Il m’y avait invité. Et parmi les invités, il y avait le CCIF, comme il y en avait plein d’autres. Je n’ai pas débattu avec le CCIF et je redirai ce que j’ai alors dit à la presse locale : «La République doit s’appliquer à tous.»

Autre mesure récente, la fermeture de la grande mosquée de Pantin, sur décision du préfet de la Seine-Saint-Denis. Au motif, notamment, de l’implication d’un imam «dans la mouvance islamiste radicale d’Ile-de-France». Y a-t-il une procédure à l’encontre de cet imam ?

Le président de la mosquée, qui n’est pas l’imam, a relayé le message de M. Chnina. Qu’il l’ait regretté, ça n’empêche pas que la sanction puisse arriver. Et il y a aussi le fait qu’un imam est en lien avec la mouvance radicale. Je constate d’ailleurs qu’il est le père de trois enfants déscolarisés, «scolarisés» à l’école clandestine de Bobigny que j’ai fait fermer voilà dix jours. On parle de petites filles de 2 à 6 ans qui portaient des hijabs, qui se retrouvaient dans un lieu, sans cour de récréation, sans respect des règles sanitaires, avec des pédagogues qui n’avaient aucun diplôme.

Mais vous comprenez que les musulmans qui fréquentent cette mosquée vivent cette fermeture comme une «punition» pour des agissements qui ne sont pas les leurs ?

Ce que nous cherchons à combattre, c’est une idéologie, pas une religion. Je pense que les musulmans de France, dans leur grande majorité, sont tout à fait conscients qu’ils sont les premiers concernés par la dérive idéologique de l’islam radical. Cette dérive est justement celle qui condamne les Français musulmans, parce qu’ils sont les premiers à être visés par ces islamistes qui veulent étendre leur pouvoir. Une très grande partie des musulmans de France sont les premiers à demander des actes forts de la part de l’Etat français. Les musulmans de Pantin ont parfaitement respecté notre décision. La fermeture n’est pas définitive : ils ont six mois pour faire le ménage au sein de leur propre association.

Vous parlez d’«actes forts»… Jusqu’à cibler les rayons halal et casher des supermarchés ?

Je suis surpris de voir Libération qui défend le capitalisme… Oui, un certain capitalisme flatte les aspirations communautaires. En France, c’est ma conviction, les gens mangent ce qu’ils veulent et se vêtissent comme ils le souhaitent. Et si tout cela n’est pas contraire aux lois de la République et à l’ordre public, il n’y a pas de problème. Je ne reproche rien aux consommateurs. Je reproche aux capitalistes de flatter ces aspirations particulières, et de découper en tranches consommatrices la communauté nationale, la seule qui vaille. Ce n’est pas le fait qu’un supermarché vende des produits halal ou casher qui me gêne, il n’y a aucun problème à cela, mais que certains supermarchés décident d’en faire des rayons spécifiques, avec des espaces dédiés à chaque religion.

Mais quel est le rapport entre un attentat terroriste et les rayons halal ou casher ?

Ça, c’est autre chose. Je pense que la société dans son ensemble est responsable de ce qui arrive, ce terreau communautariste. Par naïveté, parce qu’on ne voit pas le problème – et là, j’espère que les gens se réveillent. Quand des grands groupes internationaux surfent sur le marketing communautaire, ils contribuent à cette séparation entre nous. Tout ce que nous devons dire et répéter, c’est que nous devons éviter de penser qu’il y a une autre communauté que la communauté nationale. C’est la France.

Vous avez vu les réactions des avocats des victimes de l’Hyper Cacher à vos propos. Patrick Klugman a tweeté : «Au fait @GDarmanin comment j’explique à des victimes de terro. qui faisaient leurs courses à l’Hyper Cacher, qu’elles ne pourront plus faire leurs courses dans un autre supermarché à cause d’un autre acte de terro pendant le procès qui doit leur rendre justice ?»

Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est celui de l’islamisme radical et politique. Le communautarisme effréné peut nous mener à du séparatisme. Je n’ai pas de problème avec les boucheries halal ou les épiceries casher, et je ne reproche pas aux gens qui veulent acheter tel ou tel produit de le faire. Je reproche au capitalisme de flatter les aspirations communautaires. Pardon d’avoir des tendances de gauche…

Quand vous parlez de «harceler» une mouvance, ces excès sémantiques peuvent être utilisés par ceux-là mêmes que vous dites combattre…

Je ne trouve pas du tout que mes propos sont excessifs. Ils sont ­réels, et c’est vrai que le réel est dur. Une certaine gauche aujourd’hui trahit les valeurs de la communauté nationale. Elle pense que la différenciation est par nature formidable. Je m’étonne de l’inversion de ces valeurs, que la gauche ne défende plus le message de Jaurès et de Ferry. Et oui, le harcèlement de l’islamisme radical est une priorité nationale. Quand je vois les déclarations internationales, je me dis que le président de la République a touché juste. Parce que c’est tout ce que nous voulons dénoncer : des puissances étrangères qui se mêlent des affaires françaises en prétextant que l’islam leur appartient.

Il y a de l’incompréhension ou de l’indifférence dans des pays alliés, culturellement proches : les Etats-Unis, les autres pays européens… La France n’est-elle pas très isolée dans sa guerre contre le séparatisme ?

La laïcité française est très exceptionnelle. On peut respecter le modèle anglo-saxon tout en pensant que nos valeurs sont importantes et notre modèle, singulier. Nous ne donnons pas de leçons – en tout cas nous n’en donnons plus – sur ce qui se passe ailleurs. Nous demandons simplement que soit respectée la souveraineté de nos idées et de notre pays. Dans quel autre pays existe-t-il une telle liberté d’expression ? Dans quel autre pays peut-on construire des dizaines de lieux de culte de toute confession par an ? Il y a un point très important, sans lequel on ne comprend pas ce que souhaite faire le gouvernement : la France est plus qu’un territoire, c’est une identité. La République est plus qu’un régime, ce sont des valeurs. La France a le droit de demander qui finance quoi sur son territoire, d’exiger de tous ses citoyens qu’ils n’aient pas de lien avec d’autres pays qui veulent semer la discorde, peut-être même pire. Notre pays a le droit de rappeler qu’il a des règles grâce auxquelles la paix civile a été garantie depuis maintenant quasiment deux siècles.

Dans un entretien croisé avec Benoît Hamon, dans les colonnes de Libération en 2016, vous disiez que la promesse républicaine n’existait plus. Le pensez-vous toujours ?

Je ne crois pas en l’excuse sociale automatique. Ce n’est pas parce qu’une personne est pauvre, qu’elle vit dans un quartier difficile et qu’elle est fils ou fille d’immigré, qu’elle est forcément excusée de tout. Mais c’est certain que la misère joue un rôle, et que certains endroits concentrent les difficultés. Je connais des endroits où l’on met les gens en fonction de leur nationalité et lorsque les services publics reculent, la «communauté religieuse» prend le relais. Elle s’occupe de tout, les études, les vacances, les loisirs, le sport… parce que l’offre Républicaine est absente. Dans la religion, il y a une transcendance ; la République doit trouver la sienne pour faire rêver de nouveau…

Comment fait-on ?

C’est un combat politique énorme qui va dépasser notre génération politique. Il y a plusieurs façons de le faire mais la première des choses, c’est l’école. Le Président l’a très bien compris et il fait des choses indispensables. Le dédoublement des classes, c’est une magnifique avancée pour les enfants de la République ; l’inscription dès 3 ans aussi ; le fait qu’on va inscrire tous les enfants à l’école et qu’on ne va pas accepter la scolarisation à domicile, c’est essentiel. Les résultats se verront dans dix ou quinze ans.

Au début du mois, vous avez eu un «échange républicain» avec deux députés LFI, Adrien Quatennens et Alexis Corbière. Pourquoi les qualifier d’«islamo-gauchistes» dans la foulée ?

C’était un bel échange, mais il y a cinquante nuances au sein de La France insoumise.

Comme dans le macronisme…

On parle des insoumis. Il y a eu un lien réel entre des militants de La France insoumise et les islamistes : c’est ce qu’on appelle les islamo-gauchistes.

C’est quoi, l’islamo-gauchisme ?

Une alliance objective entre ceux qu’on appelle les gauchistes et ceux qu’on appelle les islamistes, comme parfois il y a des accords entre l’extrême droite et les islamistes, on l’a vu récemment avec M. Sefrioui, notamment rassemblés par leur haine des juifs.

Vous parlez de la gauche et de l’extrême droite mais il y a de nombreux cas à droite d’élus qui flattent le communautarisme. Le directeur de la mosquée de Pantin était d’ailleurs proche de certains d’entre eux…

(Il coupe.) Tout le monde doit balayer devant sa porte. Aujourd’hui, tout le monde doit ouvrir grand ses yeux.

Oui, mais lorsqu’un ministre de l’Intérieur utilise des termes comme «islamo-gauchisme», ça attise les crispations, et ce week-end, le siège du PCF a été tagué du mot «collabo»…

Vous mélangez tout, ça n’a rien à voir. Un exemple, ce week-end, il y avait un petit article dans la Voix du Nord. Le conseil municipal de Hasnon a décidé de nommer une impasse du nom de mon grand-père, Moussa Ouakid, qui a vécu dans le village et qui était militaire. Le journaliste évoque le sujet normalement et à côté, il y avait un petit ­encart qui m’a fait mal au cœur : le maire a reçu des dizaines de lettres d’insultes racistes. Et moi-même j’en reçois tous les jours car mon deuxième prénom, c’est Moussa. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?

Peut-être. Mais la semaine passée, ce sont des élus de la République, dont certains de la ma­jorité, qui ont crié «collabo» lorsque Jean-Luc Mélenchon a pris la parole…

Vous êtes au courant que M. Mélenchon m’accuse du meurtre de M. Paty sur Twitter ? Ne perdons pas de vue la réalité. Il y a un lien entre une partie de l’extrême gauche et l’islamisme, c’est une évidence, entre une partie de l’extrême droite et l’islamisme aussi, il y a des liens entre les élus locaux de gauche comme de droite avec des islamistes. Maintenant, on le sait tous. Il n’y a pas de différence de nature entre l’islamisme politique et le terrorisme, il y a une différence de degré, l’un nourrit l’autre. Tout le monde doit le comprendre.

Après l’attaque de la mosquée de Bayonne, il y a eu l’an dernier cette marche contre l’islamophobie que vous critiquez. Mais cette manifestation n’est-elle pas venue combler un vide républicain ? Beaucoup ont eu le ­sentiment que la réaction à l’attentat contre la mosquée était beaucoup moins marquée que s’il s’était agi d’une synagogue ou d’une église…

Je suis absolument en opposition avec ce que vous dites. Contrairement à ce que vous avez dit, le gouvernement, par la personne de Laurent Nunez, s’était rendu à Bayonne pour condamner très fermement ces actes odieux. Ce sont des officines comme le CCIF qui développent ce genre d’arguments, assurent qu’il y aurait une «islamophobie d’Etat», inscrite dans la conscience profonde des Français. C’est faux. Nous sommes un pays extrêmement libéral et protecteur. Quel autre pays naturalise autant ? C’est bien la République qui a construit la Grande Mosquée de Paris, qui autorise des dizaines de constructions de lieux de culte. «Heureux comme un musulman en France», pourrait-on dire en plagiant le fameux dicton yiddish «heureux comme un Dieu en France». Dire que les musulmans ne seraient pas aimés en France, c’est entretenir un discours victimaire avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui.

Diriez-vous que l’assassinat de Samuel Paty inaugure une nouvelle forme de terrorisme ?

Il faut bien comprendre cette quatrième génération du jihadisme. Car c’est celle qui frappera de nouveau sur le sol de la République. La première fut celle de Khaled Kelkal, les pères de l’islamisme. La deuxième, celle d’Al-Qaeda et la troisième, de l’Etat islamique. L’attentat de Conflans est le premier d’un nouveau genre : c’est une vengeance «française» et cela représente un point de bascule très important. On ne se bat pas contre des gens qui ont été exportés par le conflit algérien, ni contre Ben Laden, ou des dingues regroupés dans un califat. On se bat contre nos concitoyens, nos voisins. L’assassin tchétchène était passé par les services publics de la République…

Dans votre ancien parti, Les Républicains, beaucoup veulent élargir le champ d’interdiction du voile. N’est-ce pas aussi ce que prévoit votre arsenal contre le séparatisme ?

Non. Nous voulons juste que l’interdiction s’applique partout où elle devrait déjà s’appliquer. Donc aussi dans les délégations de service public qui sont arrivées après les grandes lois de neutralité. Pour que cela soit bien clair, nous disons que la neutralité des agents s’impose dans tout ce qui relève du service public ou de ses appendices. Ce n’est qu’une réaffirmation d’un principe très important. Pas une extension.

François Fillon prône une interdiction du voile lors des sorties scolaires, dans tous les établissements recevant du public et les universités. Qu’en pensez-vous ?

Nous n’avons pas à imposer la neutralité à quelqu’un qui n’est pas payé par le service public. Le foulard peut gêner, mais il ne faut pas pour autant l’interdire. Si François Fillon et son ministre de l’Education Luc Chatel ont fait une simple circulaire sur les accompagnantes de sorties scolaires, c’est qu’ils savaient qu’une loi serait contraire à la Constitution. Or M. Fillon dit qu’il ne veut pas changer la Constitution. De ce point de vue, Eric Ciotti [député LR, ndlr] est plus cohérent. Lui, il veut tout changer et interdire les signes ostentatoires dans tout l’espace public. Nous, nous nous en tenons à la protection de l’enfance dans l’école publique. Mais dès que l’on est majeur, on doit avoir toutes les libertés d’un citoyen libre et choisir de vivre comme on l’entend.

Avec toute cette actualité, on oublierait presque que votre arrivée à ce ministère a été très contestée à cause de l’accusation de viol portée contre vous. N’avez-vous pas envisagé de renoncer à ce ministère ?

Non. Ce qui m’est arrivé m’a brûlé personnellement – et avec moi les gens qui m’aiment – bien avant que je sois ministre de l’Intérieur. Le mal était fait, pour ainsi dire. Si je n’avais pas eu des nerfs d’acier, j’aurais quitté la politique à ce moment-là. Etre calomnié, je ne le souhaite à personne.

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