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Hélène Dutrieu : sur deux-roues ou dans les airs, toujours pionnière

logo de Liberation Liberation 24/10/2020 Adrien Franque
Hélène Dutrieu aux manettes de son aéronef, vers 1911. Hélène Dutrieu aux manettes de son aéronef, vers 1911.

Intrépide, la Belge a touché à toutes les disciplines émergentes au tournant du XXe siècle, se faisant un nom parmi les premiers aviateurs de l'époque.

Chaque samedi avec RetroNews, le site de presse de la BNF, retour sur une histoire de sport telle que l’a racontée la presse de l’époque.

Du cyclisme à l’aviation, en passant par les cascades à mobylette ou le théâtre comique, Hélène Dutrieu est de ces sportives téméraires qui réussissent à faire tomber des barrières peu importe la discipline, sans que l’histoire, toujours, ne les reconnaissent. Née en 1877 à Tournai, la Belge se passionne, petite, pour la bicyclette. Vers la fin du XIXe siècle, un mouvement de femmes chasse alors les records à deux-roues. Hélène Dutrieu veut en faire partie. Devenue professionnelle, elle bat ainsi le record féminin de l’heure en 1895 : 30 kilomètres. 

On retrouve la trace d’Hélène Dutrieu pour la première fois dans la presse l’année précédente. Dans les pages du Vélo, «journal quotidien de vélocipédie», la «vaillante cycliste lilloise» lance un défi à «toutes les dames cyclistes de France» : courir 10 kilomètres en une heure au vélodrome de Lille. «Ce défi est à relever dans les huit jours», ajoute Dutrieu.

Son nom se retrouvera plus régulièrement dans les journaux de l’époque à partir de 1898 : elle remporte cette année-là un championnat du monde de vitesse non-officiel à Ostende, en Belgique, puis la compétition anglaise «The 12 Days Race» et, enfin, entame une saison sur les vélodromes berlinois. Le 15 juillet 1898, le Vélo fait état de la victoire d’Hélène Dutrieu sur le cycliste allemand Paul Mündner. Parti avec un handicap de 3 000 mètres «offerts gracieusement à sa petite concurrente», commente le Vélo sur un ton un chouïa paternaliste, il ne les aurait pas reconquis avant l’arrivée, après 30 kilomètres de course sur le vélodrome de Friedenau.

Au tournant du XXe siècle, Hélène Dutrieu abandonne sa carrière de cycliste professionnelle. Elle ouvre d’abord une maison de mode dans sa ville de natale de Tournai. Sans succès. Elle se tourne ensuite vers le music-hall, réalisant notamment des voltiges à bicyclette ou à mobylette.

«La flèche humaine»

Ses débuts sur scène au théâtre Dejazet, à Paris, dans la pièce Mossieu le Maire sont commentés dans le Vélo du 27 janvier 1903 : «La gracieuse artiste a obtenu un réel succès dans le rôle d’Hélène, bien fait pour elle, puisqu’elle est arrivée en scène… à bicyclette, avec la maestria que les amateurs de vélodromes lui connaissent.» Le journaliste recueille ses impressions en sortie de scène : «Je suis très contente, je n’ai pas eu le trac. Je n’en demandais pas plus. Je vais maintenant travailler sérieusement. Et j’espère briller bientôt au premier rang.»

Ces années-là, attirée par les airs, elle se fait cascadeuse. Elle réalise un saut de 15 mètres de longueur à bicyclette, notamment à l’Olympia de Paris. Ce numéro lui donnera un surnom : «La flèche humaine». Dutrieu fait des loopings, à vélo, à mobylette, puis en automobile. Avant qu’un accident lors d’une de ces cascades, à Berlin en 1904, l’envoie huit mois à l’hôpital. Elle reprendra sa carrière de comédienne pendant quelques années à Paris, au théâtre des Capucines, des Mathurins ou de la Porte Saint-Martin, avant de repartir pour d’autres aventures intrépides.

«Sensationnelle» aviatrice

En 1908, la société Clément-Bayart sort de son atelier un petit coucou nommé Demoiselle et cherche un vaillant pilote pour effectuer des tests. Hélène Dutrieu se présente : ultralégère, elle présente aussi l’avantage de n’avoir peur de rien. Elle l’a déjà prouvé par le passé. L’année suivante, elle suit donc les cours de pilotage du pionnier de l’aviation Maurice Farman à Mourmelon, dans la Marne.

Le Figaro du 2 novembre 1909 annonce la reconversion d’Hélène Dutrieu: «Mlle Hélène Dutrieu, qui s’illustra par des exercices d’une intrépidité inouïe va s’adonner à l’aviation.» Plus loin, il pronostique : «Brave, résolue, adroite, elle fera dans l’aviation une carrière sensationnelle.»

Le journal l’Auto l’affiche en photo dans son édition du 31 décembre 1909, indiquant en légende qu'«elle a fait hier ses débuts d’élève pilote au champ d’aviation d’Issy-les-Moulineaux».

En 1910, Hélène Dutrieu devient la première femme au monde à piloter un avion avec un passager. Comme le rapporte l’Echo de Paris du 3 septembre : «Bel exploit d’une aviatrice belge. Mlle Hélène Dutrieu s’est élevée ce matin, vers 6 heures, à Blakenberghe, avec un passager, et est allée contourner le beffroi de Bruges, distant d’une dizaine de kilomètres, en volant à une hauteur d’environ 500 mètres. Mlle Hélène Dutrieu a conquis ainsi comme aviatrice le record de durée, d’altitude, de vol avec passager et de cross-country…»

Le mois suivant, on la retrouve en interview dans le magazine Femina, le 1er octobre 1910. «Je risque ma vie, évidemment. Mais si je ne reviens pas, tant pis !» : toute l’assurance d’Hélène Dutrieu se trouve là.

En décembre, elle remporte la coupe Femina de l’Aéro-Club de France. Ce trophée est attribué à l’aviatrice qui a effectué le plus long vol à travers la campagne pendant l’année, comme le décrit le journal le Radical du 6 décembre 1910. C’est grâce à son vol aller-retour Etampes-Orléans, de 60,8 km en 1h09, qu’elle succède à Marie Marvingt. «Mlle Hélène Dutrieu est une pilote fort habile, indique le journal. Elle avait d’ailleurs toutes les qualités requises pour faire une excellente aviatrice, ayant été autrefois une étoile du "looping the loop" et autres "sauts de la mort" qui exigent, on le conçoit sans peine, une certaine dose de sang-froid».

L’année suivante, Hélène Dutrieu bat 14 pilotes masculins pour s’adjuger la Coppa del Re à Florence, en Italie. Après de nombreuses autres victoires aux Etats-Unis notamment, on la retrouve en 1912 aux manettes du premier hydravion. Elle est la première femme à piloter un tel engin. Comme l’énonce le Gaulois du 3 juillet dans un élogieux article, «Mlle Hélène Dutrieu prêche le féminisme à sa manière, et cette manière est si brave, et si gracieuse à la fois, qu’on aurait mauvaise grâce à ne pas se laisser convaincre.» Elle fait alors la démonstration de son hydro-aéroplane à Enghien-les-Bains.

La presse ne le mentionne pas mais elle est faite chevalier de la légion d’honneur le 9 janvier 1913 par le gouvernement français pour ses performances sur les avions français. En Belgique, le gouverneur lui attribue le titre honorifique d’officier de Léopold.

Ambulancière puis journaliste

Sa carrière d’aviatrice prend fin avec le début de la Première Guerre mondiale : elle s’engage comme ambulancière auprès de la Croix-Rouge. Sa célébrité est telle à cette période qu’elle est sollicitée par le général Gallieni pour faire des conférences de propagande aux Etats-Unis. Revenue en France dès 1917, elle prend la tête de l’hôpital de campagne du Val-de-Grâce. 

En 1922, elle épouse à 45 ans le maire de Coulommiers, Pierre Mortier, obtenant par la même occasion la nationalité française. Nouveau tournant dans une carrière déjà bien remplie : Mortier est le directeur du journal Gil Blas, qu’il tente de relancer depuis 1921 après l’arrêt de sa parution pendant la guerre. Il confie à sa femme la gestion de nombreuses revues. Hélène Dutrieu devient donc journaliste, même si on retrouve dès 1914 sa signature au bas d’articles de Gil Blas. Comme le 16 avril de cette année-là : elle raconte sur deux colonnes la Grande Quinzaine de Monaco, un rallye aérien réunissant plusieurs pilotes européens.

Après la mort de son mari en 1946, elle reste une promotrice passionnée de l’aviation, devenant notamment vice-présidente de la section féminine de l’Aéro-club de France. Elle crée aussi la coupe Hélène Dutrieu-Mortier en 1956, une compétition de longue distance réservée aux pilotes françaises et belges. Après une vie de records et d’exploits, Hélène Dutrieu meurt à Paris le 26 juin 1961, à l’âge de 84 ans.

Source contextuelle : Championnes, elles ont conquis l’or, l’argent, le bronze (2016) de Lorraine Kaltenbach et Clémentine Portier-Kaltenbach.

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