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Internet : la fausse neutralité des réseaux

logo de L'Express L'Express 14/03/2019 Aliocha Wald-Lasowski
Explorer les conséquences et les enjeux de nos connexions et relations virtuelles devient un impératif démocratique © afp.com/LIONEL BONAVENTURE Explorer les conséquences et les enjeux de nos connexions et relations virtuelles devient un impératif démocratique

Qu'y a-t-il de commun entre les lignes de transport aérien, les connexions neuronales dans le cerveau et nos liens d'amitié avec différents individus ? Une caractéristique principale les unit : l'interaction relationnelle. C'est pour comprendre ce que révèle l'enjeu des connexions et des relations virtuelles que le chercheur Fabien Tarissan, vice-président de la Société informatique de France, plonge Au coeur des réseaux, titre de son essai consacré à l'influence des interactions numériques sur les comportements réels.

L'impact des réseaux sur la société a profondément évolué, depuis les premiers messages échangés et partagés en octobre 1969, entre Los Angeles et San Francisco. Mais l'idée principale est déjà là : créer un réseau de communication pour échanger de l'information numérique entre ordinateurs distants. Cette expérimentation initiale est le point de départ de l'aventure de la transmission et de la connexion, avec pour fil conducteur l'idée selon laquelle nous sommes passés d'un simple réseau d'acheminement d'information (l'"Internet" et ses adresses IP) à une exploitation et création des données (le "web" et ses serveurs URL). La mutation s'est faite progressivement, mais la conséquence est profonde : les liens hypertextes du réseau tissent une toile relationnelle variable en fonction des utilisateurs. C'est ce risque que Fabien Tarissan entend souligner. Depuis juin 2018, le principe de neutralité n'est plus en vigueur aux Etats-Unis pour la régulation du réseau numérique. Aujourd'hui, les opérateurs peuvent librement créer des partenariats au nom d'intérêts privés, et favoriser la diffusion de certains contenus, en bloquer d'autres, etc. Et ce grave danger se diffuse également en Europe. Que peut alors la loi pour une République numérique adoptée en France en octobre 2016 ? Difficile, explique l'auteur d'"Au coeur des réseaux", d'avoir une vraie vigilance démocratique sur l'ensemble des informations qui circulent sur les réseaux.

Manque d'indépendance des classements

Les données numériques ont aujourd'hui un poids énorme. Imaginons un peu les milliards de courriels accumulés et archivés sur nos services de messagerie électronique... Cet ensemble d'informations, de contenus, est-il neutre ou influence-t-il nos choix et nos valeurs ? Pour mesurer l'impact de la simple présentation des informations selon les pages web en ligne, une étude, citée par Tarissan révèle que, sur 4500 individus, 25% des participants adaptent leur vote politique en fonction de la première page web ouverte et que 75% d'entre eux sont convaincus de l'objectivité de ce qu'ils ont lu ou vu. La conclusion de l'enquête ne conduit pas à l'idée d'une manipulation des élections ou des opinions par l'algorithme des moteurs de recherche, car il existe une multitude de pages et de sources d'information sur le web. Mais le manque d'indépendance des classements, et l'ignorance quant à cette organisation des données sont préoccupants : "Tous ces éléments illustrent la croyance qui s'est forgée dans nos esprits en l'objectivité supposée des classements des moteurs de recherche et qui rend inconscients des biais qu'ils peuvent contenir", conclut alors Tarissan.

Par un système de "chambre d'écho" et de "bulle filtrante", les utilisateurs n'ont qu'un accès partiel, limité et déformé, de l'ensemble des informations et des points de vue existants. Et, ce qui est également très dangereux précise l'auteur, "l'utilisateur des réseaux n'a absolument pas connaissance de ce qui a été rejeté par l'algorithme". Ce qui accentue encore davantage la vitesse d'accélération des fausses rumeurs, qu'on laisse passer sans même le savoir, et ce qui fait que, sans se méfier, les réseaux sont incapables de faire la lumière entre information sérieuse et délictueuse.

Deux remparts sont possibles : le premier est législatif. Grâce au règlement général sur la protection des données (RGPD) adopté par l'Union européenne en mai 2018, la société Google a été condamnée à payer une amende de 50 millions d'euros pour manque de transparence dans le cadre de l'exploitation des données personnelles liées à la publicité ciblée. Le second est éducatif : peser sur les développements numériques, maîtriser les conséquences et les applications, c'est l'enjeu de l'éducation au numérique qui se dessine. En janvier 2019, le ministre de l'éducation Jean-Michel Blanquer a annoncé la création d'un CAPES informatique pour l'année prochaine. C'est le signe d'une prise de conscience de et de responsabilité à l'égard de nos futurs citoyens.

Fabien Tarissan, Au coeur des réseaux, éd. Le Pommier, 160 p., 17 €.

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